Qui est Georges Ibrahim Abdallah, le plus ancien prisonnier politique d’Europe ?

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Octobre 2014 - Manifestation devant l’ambassade de France à Beyrouth, pour la libération de Georges Ibrahim Abdallah - Photo : via Info-Palestine.eu

Par Hassina Mechaï

Le 25 octobre, Georges Ibrahim Abdallah entamera sa 37ème année de détention. Ce militant communiste, héros de la résistance de la cause palestinienne, est emprisonné à Lannemezan, en France, depuis 1984. Techniquement, il pourrait être libre depuis 1999.

Le nom d’Abdallah a hanté la France dans les années 1980, mais qui est-il vraiment ?

Abdallah a été condamné en 1987 à la prison à vie pour complicité présumée dans l’assassinat à Paris de deux diplomates, un Américain et l’autre Israélien, parce qu’il était le dirigeant d’une organisation marxiste libanaise.

Selon son comité de soutien, Abdallah est victime de harcèlement judiciaire à la demande de puissances étrangères. Bien qu’on lui ait refusé le statut de prisonnier politique, il est en réalité l’un des plus anciens prisonniers politiques du monde. Le temps qu’il a passé en détention dépasse de loin celui que Nelson Mandela a passé derrière les barreaux de l’apartheid, ou celui des militants de la Fraction armée rouge allemande. Pire encore, aucun nazi condamné n’a jamais été détenu aussi longtemps, à l’exception de Rudolf Hess, l’adjoint d’Hitler.

Georges Ibrahim Abdallah est né dans une famille chrétienne maronite en 1951 à Qoubayat, un grand village du nord du Liban ; son père était dans l’armée. Le jeune Abdallah est devenu professeur dans le secondaire et a été transféré à Beyrouth où il a sympathisé avec les milieux nationalistes pro-palestiniens et arabes, alors imprégnés de marxisme. Après le début de la guerre civile au Liban (1975-1990), il a rejoint le Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP) puis une petite organisation appelée les Factions Armées Révolutionnaires Libanaises (FARL).

Plusieurs actions meurtrières ont été attribuées aux FARL au début des années 1980, dont les assassinats à Paris en 1982 du lieutenant-colonel Charles Ray, l’attaché militaire adjoint de l’ambassade des États-Unis en France, et de Yacov Barsimantov, le deuxième conseiller de l’ambassade d’Israël. Les FARL ont également été accusées de l’assassinat à Rome, en 1984, de l’amiral américain Leamon Hunt.

Abdallah a été arrêté à Lyon en octobre 1984 par hasard. Résidant en Suisse à l’époque, il s’était rendu en France pour récupérer la caution d’un appartement loué. La police a découvert qu’il avait un faux passeport algérien et l’a arrêté.

S’il est exact qu’il était un membre important des FARL, son implication personnelle dans les attaques perpétrées par le groupe n’a jamais pu être établie et les accusations contre Abdallah se limitent à l’utilisation de faux documents. Certaines personnes pensent que les autorités américaines et israéliennes ont fait pression sur la France pour qu’elle alourdisse sa peine. En première instance, il a été condamné à quatre ans de prison.

Les membres du groupe ont réagi à son emprisonnement en demandant sa libération. Afin de se faire entendre, ils ont enlevé le diplomate français Sidney Gilles Peyroles le 23 mars 1985 à Tripoli, au nord du Liban. La Direction de la Surveillance du Territoire (DST) a donné son accord de principe pour un échange immédiat via l’Algérie. Les FARL ont accepté l’accord et le diplomate a été libéré au bout de treize jours. Abdallah n’a pas eu cette chance. Dans un appartement dont il payait le loyer, la police française a découvert des explosifs et des armes au moment de l’échange, dont l’arme qui aurait servi à tuer Ray et Barsimantov trois ans plus tôt. Georges Abdallah a alors été accusé de complicité dans leurs meurtres.

Un autre procès s’est ouvert le 23 février 1987 devant une cour d’assises spéciale à Paris. Les États-Unis se sont constitués partie civile. L’année précédente, la France avait été marquée par une vague d’attentats sanglants qui avaient fait treize morts et des centaines de blessés. Aucun d’entre eux ne peut, en aucune façon, être attribué à Abdallah, qui était alors en prison depuis deux ans. Un « Comité de soutien aux prisonniers politiques arabes du Proche-Orient » pro-iranien (CSPPA) a revendiqué l’attentat. Néanmoins, Abdallah a été condamné à la prison à vie. « Le peuple ne m’a pas confié l’honneur de participer aux actions anti-impérialistes que vous m’attribuez », a-t-il déclaré au tribunal, « mais j’ai au moins l’honneur d’en être accusé par votre tribunal et de défendre leur légitimité face à la légitimité criminelle de leurs bourreaux ».

Selon la loi française, Abdallah pourrait être libre depuis 1999. Entre 2004 et 2020, neuf demandes de libération conditionnelle ont été refusées. Selon une déclaration de la DST adressée directement aux juges en 1999 : « Figure emblématique de la lutte antisioniste, la libération de Georges Abdallah constituerait sans aucun doute un événement au Liban. Il sera probablement célébré en héros à son retour dans son pays, mais aussi par différents mouvements engagés dans les luttes révolutionnaires ». Il est significatif qu’il ait été qualifié d' »antisioniste ».

En février 2012, le Premier ministre libanais Najib Mikati est venu à Paris et il a demandé aux autorités françaises de libérer son compatriote qu’il a décrit comme un « prisonnier politique ». Si la Cour d’exécution des peines, compétente en matière de crimes terroristes, avait rendu un avis favorable concernant cette demande, elle aurait été conditionnée à son expulsion ultérieure du territoire français. Selon Wikileaks, le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Laurent Fabius, a reçu un appel de son homologue américain Hillary Clinton lui demandant de ne pas libérer Abdallah. Le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, a obéi et refusé de signer l’ordre d’expulsion.

Plusieurs organisations françaises soutiennent la libération d’Abdallah, dont la Ligue française de défense des droits de l’homme et du citoyen, l’Association France-Palestine Solidarité et l’Union juive française pour la paix, ainsi que des partis politiques de gauche et d’extrême gauche. Le 31 août, une campagne a été lancée sur les médias sociaux, #MacronLibérezAbdallah. Cela a coïncidé avec l’arrivée du président français Emmanuel Macron au Liban pour sa deuxième visite après l’explosion du port de Beyrouth le 4 août. Les organisateurs de la campagne ont appelé à un rassemblement devant l’ambassade de France dans la capitale libanaise pendant que Macron était dans la ville. Le 6 août, en réponse à ceux qui, à Beyrouth, ont appelé Macron à libérer Georges Abdallah, le dirigeant français a fait un geste de la main qui signifiait : « Il doit signer ! » Il n’a donné aucun détail sur l’identité du mystérieux « il ».

Selon ses partisans, Georges Ibrahim Abdallah est maintenu en prison pour des raisons politiques. « Ce dont il est accusé aujourd’hui, ce sont simplement ses convictions politiques », a expliqué Tom Martin du Réseau de solidarité avec les prisonniers palestiniens, Samidoun. « La note de la DST montre que les raisons de son maintien en prison sont politiques, et non juridiques. C’est un scandale, car la France se flatte d’être le pays des droits de l’homme ».

La campagne de soutien à Abdallah prend de l’ampleur. Selon Martin, c’est parce qu’il incarne la résistance et la résilience. « C’est un anti-impérialiste et un communiste, et son combat inspire les nouvelles générations. Il est devenu une figure de la résistance dans le monde arabe, tant contre l’invasion israélienne du Liban que contre l’occupation de la Palestine ».

Martin rend visite à Abdallah tous les mois. « Il garde un esprit de combat. C’est un militant communiste de la cause palestinienne. Il reste ce qu’il a toujours été, un homme droit, honnête et courtois. Il refuse de baisser la tête face aux pressions françaises, israéliennes et américaines ».

Selon son comité de soutien, Abdallah lui-même considère que sa détention est politique. « Les voies légales sont devenues des farces politiques », a souligné Martin. « Abdallah préfère s’appuyer sur les mouvements et le soutien de la société civile. Il refuse de répondre à la presse, et il préfère que ce soit ses partisans qui s’expriment parce qu’il se considère comme un prisonnier politique. Sa tâche est d’affirmer une ligne politique ».

Selon Martin, Abdallah tient bon grâce à ses profondes convictions. « Il lit beaucoup et s’intéresse à l’actualité politique en France comme en Palestine. Il tire sa force du soutien qu’il reçoit. La mobilisation des Gilets jaunes a été une source d’encouragement pour lui, ainsi que les manifestations de la Grande Marche du Retour à Gaza pour demander la fin du blocus [israélien] ».

Quand les prisonniers palestiniens font la grève de la faim, Abdallah la fait aussi pour les soutenir, a déclaré Martin, tout comme ses camarades basques et d’autres prisonniers. « Du fait de ce qui lui arrive en France, il se considère comme un prisonnier palestinien. D’ailleurs, Marwan Barghouti et Ahmed Saadat le soutiennent, entre autres prisonniers palestiniens. Des membres de la jeune génération, comme Salah Hamouri ou Ahed Tamimi, le soutiennent également ». Il écrit des lettres et reçoit la visite de personnalités politiques, « il n’est donc pas isolé malgré sa détention, et il reste ancré dans la réalité ».

Le comité de soutien de George Ibrahim Abdallah prévoit un rassemblement le 24 octobre devant la prison où il est détenu. Le film, Fedayin, qui retrace son combat, devrait sortir prochainement.

Hassina Mechaï * Hassina Mechaï est une journaliste franco-algérienne qui vit à Paris. Diplômée en droit et relations internationales, elle est spécialisée dans l’Afrique et le Moyen-Orient. Ses sujets de réflexion sont la gouvernance mondiale, la société civile et l’opinion publique, le soft power médiatique et culturel. Elle a travaillé pour divers médias français, africains et arabes, dont Le Point, RFI, Afrique magazine, Africa 24, Al Qarra et Respect magazine. Son compte Twitter.

17 septembre 2020 – Middle East Monitor – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet