Quand les médecins israéliens se font tortionnaires

2 février 2024 - Les Palestiniens de Khan Younes détenus par les troupes d’occupation israéliennes et libérés à Rafah après des semaines, ont raconté leurs souffrances dues aux traitements inhumains et aux abus infligés par les geôliers du régime israélien. Les corps des détenus libérés portaient des marques de torture et de coups auxquels ils avaient été soumis dans les prisons israéliennes au cours de leur détention pendant la guerre en cours contre la bande de Gaza - Photo : via al-Manar

Par Kanav Kathuria

Les médecins israéliens partagent les informations médicales sur les prisonniers avec les interrogateurs pour « donner le feu vert » à la torture, enseignent aux interrogateurs comment infliger la douleur sans laisser de traces physiques, et se livrent même eux-mêmes à des actes de torture.

Lorsque le procureur général de la Cour pénale internationale, Karim Khan, a demandé des mandats d’arrêt à l’encontre de Benjamin Netanyahu et de Yoav Gallant lundi, il a remarquablement choisi de ne pas inclure la torture ou la violence sexuelle à l’encontre des prisonniers palestiniens dans sa liste de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité perpétrés par Israël.

L’omission de la torture par M. Khan doit être relevée. Au cours des sept derniers mois, des centaines de rapports, de témoignages et d’enquêtes ont mis en lumière les terribles tortures infligées par Israël aux prisonniers palestiniens détenus dans les prisons de l’occupation israélienne.

Comme l’ont largement documenté des organisations de la société civile palestinienne telles que Addameer Prisoner Support and Human Rights Association, le Palestinian Prisoners’ Club et d’autres, les prisonniers sont violemment battus et maltraités plusieurs fois par jour, enfermés dans des cellules « impropres à la vie humaine », les yeux bandés et les mains liées par des liens en plastique, isolés du monde extérieur, dépouillés de leurs vêtements, punis collectivement par la faim, attaqués par des chiens, agressés sexuellement et soumis à des tortures psychologiques.

Depuis le 7 octobre, au moins treize Palestiniens sont tombés en martyrs en prison, victimes de la torture et de l’absence de soins médicaux appropriés. D’innombrables autres ont été découverts dans des fosses communes, avec des preuves évidentes qu’ils avaient subi des tortures, des exécutions sommaires et d’autres crimes contre l’humanité.

Bien que traitée comme un phénomène récent ou singulier par les médias occidentaux, comme dans le récent rapport de CNN sur les horreurs pratiquées dans le tristement célèbre centre de détention de Sde Teiman, la torture israélienne est bien antérieure au 7 octobre.

L’utilisation de la torture en Israël en tant qu’outil colonial pour subjuguer et exercer un contrôle sur les Palestiniens est intimement liée à sa création même en tant qu’État. Comme l’a écrit Walid Daqqa, révolutionnaire palestinien et icône littéraire, en 2010 depuis sa prison :

« Ce qui se passe dans les prisons israéliennes n’est pas seulement la détention et l’isolement d’un peuple considéré comme un risque pour la sécurité d’Israël, mais fait partie d’un plan général, scientifiquement planifié et calculé pour remodeler la conscience palestinienne. »

La torture israélienne est donc institutionnalisée et systématique, pratiquée par le vaste système de « sécurité » de l’État et sanctionnée par ses organes juridiques et judiciaires. Au niveau international, l’utilisation de la torture par Israël se poursuit sans contrôle, bien que l’État soit signataire de la Convention des Nations unies contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants.

Pourtant, en découvrant le labyrinthe de systèmes, de lois, d’institutions et de personnes qui déterminent la façon dont Israël pratique la torture, un groupe crucial d’auteurs tend à échapper à la culpabilité : les professionnels de la santé dans les prisons et les centres de détention de l’occupation israélienne.

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Alors que l’attention sur les tortionnaires se porte généralement sur les interrogateurs du Shin Bet (l’agence de « sécurité » interne d’Israël), les médecins et les psychologues des prisons israéliennes sont profondément complices de la torture et des traitements cruels, inhumains ou dégradants infligés aux Palestiniens incarcérés qui sont censés être confiés à leurs soins.

Donner un « feu vert » médical à la torture

Les réglementations internationales interdisant aux médecins de se livrer à des actes de torture sont absolues. Par exemple, la Déclaration de Tokyo de 1975 de l’Association médicale mondiale – association à laquelle appartient l’Association médicale israélienne – stipule qu’un médecin ne doit pas « tolérer ou participer à la pratique de la torture… quel que soit le délit dont la victime de ces procédures est soupçonnée, accusée ou coupable, et quelles que soient les croyances ou les motivations de la victime… y compris [dans] les conflits armés et les troubles civils ».

La Déclaration précise en outre que « si les médecins ont l’obligation de diagnostiquer et de traiter les victimes de la torture, il leur est éthiquement interdit de procéder à une évaluation ou de fournir des informations ou un traitement susceptibles de faciliter ou de perpétuer la torture ».

En d’autres termes, un médecin peut être complice de la torture même si sa participation n’est pas directe. En tant que professionnels de la santé responsables du bien-être de leurs patients, les médecins ont l’obligation éthique de dénoncer les abus lorsqu’ils en sont témoins, de protéger leurs patients, de garantir la confidentialité des informations médicales personnelles des patients et de se retirer de toute situation où la torture est utilisée ou menacée de l’être.

Les données recueillies au cours des 30 dernières années prouvent que les médecins israéliens manquent régulièrement à ces obligations éthiques et agissent en violation du droit international. Comme le montrent en détail les rapports de Human Rights Watch, d’Amnesty International, de Physicians for Human Rights-Israel et de très nombreux autres organismes, la participation des médecins israéliens à la torture est systématique et fait en fait partie intégrante du régime de torture israélien.

La complicité médicale dans la torture se manifeste de plusieurs manières. Comme l’explique l’étude complète réalisée par Addameer en 2020, Cellule 26, avant le début de l’interrogatoire d’un détenu, les médecins israéliens collaborent avec les interrogateurs du Shin Bet pour « certifier » ou approuver que le détenu est « apte » à subir des tortures.

Pendant toute la durée de l’interrogatoire, le médecin donne le « feu vert » à la poursuite de la torture.

Mais l’autorisation de la torture va au-delà d’un « bilan de santé » superficiel. Lors de leurs examens, les professionnels de la santé cherchent à exploiter les faiblesses physiques et psychologiques d’une personne. Ces faiblesses sont activement partagées avec les interrogateurs pour les aider à briser le moral du prisonnier.

Les médecins israéliens dissimulent également les blessures qu’ils observent pendant la torture.

Au lieu de s’acquitter de leur responsabilité éthique de signaler les abus, les médecins falsifient ou s’abstiennent de documenter les effets physiques et psychologiques de la torture sur le corps et l’esprit d’un détenu, privant ainsi les victimes d’utiliser des preuves potentielles contre leurs tortionnaires.

La complicité médicale dans la torture ne se limite pas aux médecins individuels, mais s’étend à l’ensemble du système médical israélien.

Les détenus palestiniens racontent que les interrogateurs sont formés à des méthodes d’abus conçues pour infliger le maximum de dommages. Cette connaissance n’est pas innée ; au contraire, selon « la cellule 26 », la recherche médicale est partagée avec les interrogateurs de l’occupation israélienne pour les armer de techniques et de programmes de torture spécifiques destinés à causer des souffrances extrêmes aux détenus palestiniens tout en laissant un minimum de preuves physiques.

Depuis le 7 octobre, des enquêtes et des témoignages de survivants de la torture, d’avocats, d’organisations de défense des droits de l’homme et même de dénonciateurs israéliens ont confirmé que l’implication de médecins israéliens dans la torture se poursuit.

Le 16 avril, un rapport épouvantable de l’Office de secours et de travaux des Nations unies [UNRWA] sur la torture des détenus de Gaza indiquait que, lorsqu’ils tentaient de recevoir une assistance médicale pour soigner des blessures causées par la torture, les prisonniers palestiniens étaient au contraire battus davantage par les médecins de la prison.

La complicité médicale dans la torture inclut également la négligence médicale – une pratique délibérée et de longue date dans les prisons israéliennes.

Récit du massacre à l’hôpital al-Shifa

Un rapport de Physicians for Human Rights-Israel publié le mois dernier décrit les horribles conditions de détention dans un hôpital de campagne établi sur la base militaire et le centre de détention de Sde Teiman.

Selon ce rapport, le personnel médical soigne des patients qui sont attachés et ont les yeux bandés ; il effectue des procédures médicales invasives « sans que les patients aient reçu suffisamment d’explications au préalable ou donné leur consentement » ; il refuse d’administrer des soins ; il refuse d’administrer des analgésiques et justifie l’administration de traitements « uniquement dans les cas où ils aident les forces de sécurité à interroger les patients ».

En outre, le personnel médical n’est pas tenu de signaler ou de documenter les cas de violence ou de torture dont il est témoin, ni même de signer les documents médicaux avec son nom ou son numéro de licence, ce qui le met à l’abri de toute enquête potentielle sur son manquement à l’éthique médicale.

Dans l’enquête Sde Teiman de CNN, trois autres dénonciateurs israéliens du centre de détention israélien ont exposé comment les procédures médicales dans l’établissement sont « parfois effectuées par des médecins sous-qualifiés, ce qui lui a valu la réputation d’être ‘un paradis pour les internes’ ».

L’un des dénonciateurs a déclaré à CNN : « On m’a demandé d’apprendre à faire des choses sur les patients, en pratiquant des interventions médicales mineures qui ne relèvent absolument pas de mes compétences… Le simple fait d’être là m’a donné l’impression d’être complice d’un abus ».

La même personne a également été témoin d’amputations pratiquées sur des personnes qui avaient subi des blessures causées par le fait que leurs mains étaient constamment attachées par des bracelets trop serrés.

Les conditions à l’hôpital de campagne de Sde Teiman sont si désastreuses qu’un médecin israélien en poste dans l’établissement a écrit une lettre au ministre israélien de la santé pour lui faire part de ses inquiétudes au début du mois d’avril.

Dans cette lettre, il affirme que les circonstances sont si sombres que ses « engagements fondamentaux envers les patients » sont abandonnés et que les équipes médicales de l’établissement, ainsi que le ministère de la santé, violent la loi israélienne sur l’incarcération des combattants « illégaux » [les résistants palestiniens].

Quand les médecins sont des agents du colonialisme

La participation des professionnels de la santé à la torture – ceux dont le devoir est ostensiblement de soigner, d’alléger les souffrances et d’agir dans l’intérêt supérieur de leurs patients – n’est pas vécu comme une contradiction.

Indépendamment de l’éthique ou des lois, le personnel médical israélien agit avant tout en tant qu’agent du régime colonial israélien. Dans le cadre du colonialisme de peuplement, tous les aspects de la société d’un colonisateur ne servent qu’à une seule chose : renforcer l’oppression du peuple colonisé.

La profession de médecin n’est pas différente. Dans son essai intitulé « Médecine et colonialisme », Frantz Fanon décrit ce que signifie l’exercice de la médecine dans un contexte colonial. Parlant de l’Algérie française, il écrit

« Dans une région donnée, le médecin se révèle parfois comme le plus sanguinaire des colonisateurs… il devient alors le tortionnaire qui se trouve être un médecin. »
Fanon poursuit : « Sur le plan strictement technique, le médecin européen collabore activement avec les forces coloniales dans leurs pratiques les plus effrayantes et les plus dégradantes ».

Les 230 derniers jours ont montré de manière douloureuse que l’anéantissement de l’infrastructure sanitaire de Gaza est l’un des principaux objectifs de la campagne génocidaire d’Israël.

Outre la destruction des hôpitaux, des centaines de professionnels de la santé palestiniens sont enlevés, torturés et tués.

Selon le ministère de la santé de Gaza, au moins 493 travailleurs de la santé ont été assassinés par Israël depuis le 7 octobre.

Plus de 200 autres ont été arrêtés par les forces d’occupation israéliennes.

Certains, comme le Dr Adnan Al-Bursh, chef du service d’orthopédie de l’hôpital al-Shifa, ont été torturés à mort après des mois de captivité.

Alors qu’Israël bombarde et détruit les hôpitaux, les médecins israéliens torturent les prisonniers palestiniens.

Alors qu’Israël assassine des patients palestiniens, leurs médecins partagent leurs recherches médicales pour mieux torturer les détenus palestiniens.

Selon le Dr Al-Bursh : « L’exercice de la médecine est devenu un crime… et la peine pour avoir sauvé des vies est devenue la détention et la torture à mort. »

Alors que les médecins palestiniens meurent dans les hôpitaux de Gaza avec leurs patients, les médecins israéliens sont complices d’un génocide.

28 mai 2024 – Mondoweiss – Traduction : Chronique de Palestine

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