La mort d’Ahmed Erekat était un assassinat pur et simple

Le nouveau rapport médico-légal de Forensic Architecture a révélé des divergences cruciales dans la version israélienne du meurtre d'Ahmed Erekat, renforçant les affirmations selon lesquelles il avait été tout simplement assassiné [Rapport Forensic-Architecture]

Par Al-Jazeera

Un nouveau rapport révèle que le neveu du défunt négociateur palestinien a été abandonné au sol par les soldats israéliens, le laissant saigner à mort pendant plus d’une heure.

Le meurtre d’un Palestinien par des soldats israéliens à un barrage militaire entre Jérusalem et Bethléem l’année dernière était une « exécution extrajudiciaire »(*), selon un rapport établi par Forensic Architecture, une organisation basée à Londres et spécialisée dans les enquêtes sur les violations des droits de l’homme.

Ahmed Erekat a été abattu à un barrage militaire à Bethléem en Cisjordanie occupée en juin 2020, et laissé saigner à mort pendant plus d’une heure après que des soldats israéliens ont empêché une ambulance du Croissant-Rouge palestinien d’intervenir et de le soigner.

Extrait :
Le 23 juin 2020, Ahmad Erekat, un Palestinien de 26 ans, a été abattu par les forces d’occupation israéliennes après que sa voiture s’est écrasée contre un stand au barrage « Container » entre Jérusalem et Bethléem en Cisjordanie occupée. Travaillant en collaboration avec l’organisation palestinienne de défense des droits de l’homme Al-Haq, l’Unité palestinienne de Forensic Architecture a été chargée par la famille Erekat d’examiner l’incident.
À l’aide de la modélisation 3D, de l’analyse des ombres et de l’enquête sur la base des documents disponibles, nous avons établi les circonstances de l’accident de la voiture d’Ahmad, de l’utilisation de la force meurtrière, du refus de l’aide médicale qui a suivi et du traitement dégradant du corps d’Ahmad.
Notre analyse met en évidence des questions majeures sur le meurtre d’Ahmad qui soulèvent des doutes dans les affirmations de l’armée israélienne et appellent à une enquête plus approfondie.

Dans un rapport publié mardi, Forensic Architecture a déclaré que le jeune homme âgé de 27 ans ne représentait aucune danger pour les soldats israéliens, ni pour aucun bien, et a noté qu’il n’avait reçu aucun traitement de premiers secours après la fusillade, même lorsqu’il montrait des signes qu’il était encore vivant.

Erekat, qui était le neveu de Saeb Erekat, alors secrétaire général de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), était en route pour chercher sa mère et ses sœurs, qui étaient dans un salon de beauté se préparant pour le mariage de sa sœur ce soir-là. Son propre mariage devait avoir lieu deux semaines plus tard.

Les forces israéliennes d’occupation ont prétendu qu’Ahmed avait tenté de diriger son véhicule sur un soldat au barrage, avant qu’ils n’ouvrent le feu.

Extrait :
L’armée d’occupation a affirmé qu’il s’agissait d’une attaque intentionnelle, mais n’a produit aucune preuve que l’accident n’était pas le résultat d’une erreur ou d’un dysfonctionnement du véhicule.
Du point de vue des images publiées par l’armée, la voiture semble accélérer vers la cabine. Cependant, notre modèle nous permet d’analyser d’autres perspectives qui mettent en doute les affirmations des militaires israéliens. Cela nous permet également de reconstituer avec précision la trajectoire de la voiture, sa vitesse et son accélération.
Le modèle nous montre que la voiture vire à gauche, et juste avant l’impact avec le trottoir, elle change de cap.

Le porte-parole de la police israélienne d’occupation, avait prétendu que le jeune homme « a conduit rapidement son véhicule en direction d’une femme policière des frontières qui a été légèrement blessée ».

Les responsables palestiniens ont rejeté les affirmations de la police.

Saeb Erekat avait déclaré à l’agence de presse AFP que son neveu avait été «abattu» par la police israélienne, ajoutant qu’il tenait le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu responsable de «ce crime». Saeb Erekat est décédé du COVID-19 en novembre dernier.

Importantes divergences

Le nouveau rapport médico-légal a révélé d’importantes divergences dans la version israélienne des événements entourant le meurtre d’Ahmed Erekat. Il constate qu’Erekat n’avait pas accéléré son véhicule pour heurter les soldats au barrage, affirmant au contraire que les évidences montraient que le véhicule avait freiné avant l’impact.

« La vitesse de la voiture n’a pas dépassé 15 km/heure – son accélération était constante et faible tout au long, ce qui implique qu’il n’y avait pas de tentative soudaine d’accélérer. » Le nouveau rapport indique également qu’Erekat ne s’était pas approché des policiers au barrage, comme prétendu.

Une vidéo de la scène de l’incident révèle également «d’autres détails qui jettent un doute sur le récit de l’armée d’occupation», ajoute le rapport.

Extrait :
Bien que la qualité et la fréquence d’images de la vidéo rendent cette analyse non définitive, cela soulève la possibilité que peu de temps avant l’impact, Ahmad a freiné.
Tous ces faits réunis : l’accélération constante de la voiture à une fraction de sa capacité, la faible vitesse d’impact malgré la forte pente, la correction de la trajectoire de la voiture après un virage initial vers la gauche et la possibilité qu’Ahmad ait freiné avant l’impact – soulèvent tous des doutes sur le fait que ce soit une attaque intentionnelle.
Cependant, les autorités israéliennes d’occupation n’ont pas ouvert aucune enquête officielle sur l’accident, elles n’ont pas publié le reste des images des caméras de sécurité, ni examiné la boîte noire de la voiture, ce qui aurait pu aider à répondre à ces questions.

Suite à la publication du rapport, la famille d’Erekat a appelé la communauté internationale à aider à obtenir la restitution de sa dépouille, toujours retenue en Israël.

Omar Shakir, directeur de Human Rights Watch pour Israël et la Palestine, a déclaré que retenir le corps d’Erekat équivalait à une punition collective totalement illégale.

Depuis des années, les groupes de défense des droits palestiniens et israéliens ont accusé Israël de recourir à une force excessive contre ceux considérés comme une menace pour ses forces d’occupation, en usant d’une force meurtrière contre ceux qui auraient pu être appréhendés vivants.

Le 31 janvier, un soldat israélien a abattu un Palestinien soupçonné d’avoir tenté d’attaquer des troupes également en Cisjordanie. Quatre jours avant cela, un adolescent avait également été tué par balle près de la colonie juive d’Ariel en Cisjordanie occupée.

L’année dernière, les forces israéliennes d’occupation ont été accusées d’avoir tué au moins 27 Palestiniens dans les territoires occupés et en Israël, selon le groupe de défense des droits israélien B’Tselem.

Dans au moins 11 des 16 meurtres sur lesquels B’Tselem a enquêté en Cisjordanie occupée, les Palestiniens « ne représentaient aucune menace pour la vie des soldats » ou de toute autre personne au moment où ils ont été abattus.

L’armée israélienne d’occupation avait prétendu qu’elle avait appréhendé des « suspects» qui auraient tenté de mener une « attaque à la voiture-bélier et aux armes à feu » contre ses troupes le mois dernier dans la ville de Jénine en Cisjordanie occupée.

Le rapport ne dit pas combien de prétendus « suspects » ont été arrêtés.

Israël s’est emparé de la Cisjordanie, ainsi que de la bande de Gaza et de Jérusalem-Est, en 1967.

Extrait :
Un agent de la police des frontières israélienne a prétendu qu’Ahmad « avait quitté la voiture et s’était mis à courir vers les soldats ».
Avec cette prétention à la légitime défense, les autorités israéliennes d’occupation – dont les officiers étaient armés et en tenue de protection – ont cherché à justifier d’avoir abattu Ahmad.
Nous avons effectué une analyse image par image des images de la caméra de sécurité, stabilisant la caméra et augmentant le contraste des images pour améliorer sa clarté et examiner les mouvements et les positions d’Ahmad.
Après l’impact, Ahmad laisse le véhicule – il est sans arme – et s’éloigne des soldats, levant les mains en l’air.
Ahmad est d’abord abattu lorsqu’il se tient à environ 4 mètres du soldat le plus proche. Il continue ensuite à reculer en tombant au sol.
Selon les règlements sur l’ouverture du feu de l’armée israélienne, le tir réel ne peut être utilisé qu’en dernier recours s’il existe un « danger de mort ». Notre analyse contredit l’affirmation de l’armée, montrant qu’Ahmad ne représentait aucune menace immédiate.

Note :

(*) Par volonté de respecter le texte initial, nous avons repris tel quel l’expression « exécution extra-judiciaire », mais nous réprouvons totalement l’usage d’un tel vocabulaire qui a pour seul effet (et objectif ?) d’édulcorer des pratiques qui relèvent toujours de meurtres délibérés [N.dT]

24 février 2021 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine