La pandémie met à nu le racisme systémique d’Israël

Photo : ActiveStills
Démolition de maison par l'occupant israélien en Palestine occupée - Photo : ActiveStills

Par Diana Buttu

Alors que je suis assise dans ma maison à Haïfa, mise en quarantaine comme dans le reste du monde, je ne peux m’empêcher de me remémorer une expérience antérieure sous un couvre-feu imposé par Israël.

Il y a dix-huit ans, en mars et avril 2002, l’armée israélienne a envahi la Cisjordanie, y compris la ville où je résidais à l’époque, Ramallah. Pendant des mois, nous sommes restés enfermés alors que des chars, des jeeps et des soldats israéliens terrorisaient nos rues et nos domiciles.

Nous avons passé des jours à entendre parler du nombre croissant de morts et à nous inquiéter de ce que l’avenir nous réservait. Alors que l’initiative israélienne avait été d’abord accueillie par une condamnation internationale, le verrouillage – et le terrorisme de l’armée israélienne – sont rapidement devenus « normaux ». Peu de personnes ont fait entendre leur voix face à la punition collectives infligée aux Palestiniens par Israël et face à toutes les confiscations de terres et démolitions de maisons qui ont été entreprises par l’armée.

Aujourd’hui n’est pas différent. Alors que le monde se concentre à juste titre sur les « courbes de stabilisation » et la « distance physique », face à une économie en panne et que chacun est préoccupé par les siens, l’occupation et le racisme systémique d’Israël continuent de guider sa politique, tout comme ils l’ont fait tout au long de l’Histoire.

Je vis sous le même toit que mes parents âgés, dont l’un a un certain nombre de problèmes de santé graves, y compris des problèmes respiratoires. Comme les autres, je m’inquiète pour eux et, bien sûr, pour mon jeune fils.

Mais je dois aussi penser à mes amis en Cisjordanie, à la merci des caprices des militaires israéliens comme des colons totalement débridés et violents installés en territoire occupé en violation complète du droit international.

Je dois m’inquiéter pour mes amis qui se « cachent » car Israël ne leur a jamais permis de vivre normalement dans leur pays parce qu’ils détiennent des cartes d’identité de Cisjordanie. Je m’inquiète de savoir s’ils seront raflés sur le chemin de l’épicerie et s’ils auront accès aux soins si nécessaire.

Et, bien sûr, je ne peux pas sortir Gaza de ma tête, terrifiée à l’idée que le coronavirus infecte des milliers de personnes et je regarde impuissante les chiffres qui augmentent.

Un verrouillage sous occupation

Je me réconforte en suivant les initiatives que les Palestiniens ont prises pour se soutenir mutuellement pendant cette période – comme nous l’avons fait pendant d’autres périodes de blocus et de verrouillage – sachant que malgré tout, nous prendrons soin les uns des autres, même lorsque l’on voudrait nous voir disparaître.

En Cisjordanie occupée, les Palestiniens ont été placés en quarantaine depuis un mois, au moment de la rédaction du présent article, les écoles et les commerces étant fermés.

L’état d’urgence déclaré par l’Autorité palestinienne a déjà été renouvelé pour un mois, et les Palestiniens craignent non seulement ce qui va arriver à une économie déjà dépendante et fragile, mais aussi qu’une flambée de contamination ne puisse être évitée.

Leurs craintes ne sont pas injustifiées : Israël contrôle depuis longtemps le système de santé publique palestinien. Il empêche les équipements de base comme les machines à radiothérapie non seulement d’entrer à Gaza mais aussi en Cisjordanie occupée, à l’extérieur de Jérusalem-Est.

Et tout en restreignant l’accès aux établissements de santé en Israël, les autorités d’occupation rendent également difficile ou impossible pour les Palestiniens d’obtenir des permis pour les hôpitaux relativement mieux équipés de Jérusalem-Est.

Mais les Palestiniens ne doivent pas seulement craindre des pertes en vies humaines dans un système de santé et une économie effondrés : ils doivent aussi craindre les actions quotidiennes d’Israël dans les territoires occupés.

Depuis la proclamation de l’état d’urgence, Israël a procédé à des arrestations massives (enlevant 85 personnes, dont 10 enfants) et démoli – ou contraint les gens à démolir eux-mêmes – des maisons, s’est emparé de plus de 40 implantations d’affaires et de logements, alors que le monde est invité à « rester chez lui. »

Les colons israéliens poursuivent leurs attaques – tant sur les personnes que sur les biens – en toute impunité. Gaza reste sous blocus, même si le secteur de la santé est sur le point de s‘effondrer à la suite du verrouillage israélien depuis 13 ans.

Les prisonniers palestiniens détenus en Israël sont parmi les plus vulnérables.

Depuis le 15 mars, les règles d’urgence ont accordé des pouvoirs presque illimités aux autorités pénitentiaires. Elles interdisent aux prisonniers de rencontrer leurs familles ou leurs avocats et n’autorisent une consultation par téléphone que si un procès est imminent.

Pour ceux d’entre nous qui vivent à l’intérieur des frontières d’Israël en 1948, le tableau est tout aussi sombre.

Le racisme israélien guide la politique sur le coronavirus. Depuis le début de l’épidémie, Israël – pour masquer son sectarisme -a voulu vendre une image égalitaire en montrant des médecins palestiniens en première ligne dans le traitement des patients infectés par le coronavirus. Dans le même temps, il n’a fustigé que les Palestiniens pour ne pas « avoir suivi les règles », du moins au début, même si la majorité de ceux qui ont été testés positifs à ce jour sont issus de communautés juives religieuses.

Israël a infligé des amendes à des imams pour avoir organisé des prières, tout en permettant aux synagogues de continuer leurs services sans interruption. Les mikvahs – bains rituels – sont restés ouverts jusqu’à la fin du mois de mars et les yeshivas ont continué à fonctionner longtemps après la fermeture, bien que le mépris continu des règles par certaines communautés ultra-orthdoxes puisse rendre ces règles rapidement inopérantes.

Une discrimination systémique

Le pire, c’est qu’Israël avait testé le virus pour seulement 4000 citoyens palestiniens d’Israël jusqu’au 2 avril. C’est le nombre d’Israéliens juifs testés chaque jour… Les ordonnances concernant la santé et la sécurité publiques étaient à l’origine fournies en hébreu, parfois en russe et en anglais, mais jamais en arabe.

Des efforts pour fournir des conseils en langue arabe ont depuis été faits, bien que ces informations ne soient toujours pas retranscrites en temps réel.

Seuls 117 citoyens arabes en Israël ont été diagnostiqués avec le virus sur 6211 au niveau national (environ 2%) et seulement 4000 ont été testés – environ le nombre de citoyens juifs testés chaque jour. À moins d’une action immédiate, une catastrophe attend la minorité arabe.

– Yousef Jabareen (@DrJabareen) 2 avril 2020

À l’exception des hôpitaux qui existaient avant 1948, et dans les villes à population mixte, il n’y a pas d’hôpitaux dans les villes palestiniennes – en tout cas aucun capable de traiter des volumes importants de patients atteints de coronavirus – et une catastrophe peut être imminente.

Mais s’il est très difficile de se faire tester, se faire tracer ne l’est pas. Israël tente d’utiliser les outils de surveillance du Shin Bet pour suivre les patients atteints de coronavirus, une mesure temporairement interrompue en raison de l’intervention du groupe de défense des droits Adalah.

Comme toujours, ce n’est que la société civile des citoyens palestiniens d’Israël et leurs juristes qui ont repoussé les actions de l’État, notamment en faisant pression pour une augmentation des tests dans les villes palestiniennes, en même temps que pour un financement accru pour les hôpitaux palestiniens et pour exiger la fin de la surveillance d’État.

Certains peuvent croire que le coronavirus procède à un certain nivellement, qu’il affecte aussi bien les Israéliens que les Palestiniens. Bien que le virus puisse affecter tout le monde, son traitement n’a rien d’égalitaire.

En raison de la discrimination systémique, l’approche adoptée par Israël a plutôt consisté à donner la priorité à la vie juive israélienne par rapport à la vie palestinienne. Si ce virus se répand largement dans les communautés palestiniennes, les conséquences seront désastreuses.

En bref, l’approche d’Israël vis-à-vis du coronavirus est l’aboutissement de politiques racistes et coloniales historiques – et qui forment un tout.

Au lendemain de l’invasion israélienne de 2002, un certain nombre de choses sont devenues « normales » : les raids israéliens la nuit, les blocus israéliens sans fin, les restrictions les plus sévères aux déplacements en raison de la « sécurité », et la démolition de maisons avec parfois de timides protestations internationales.

Ma crainte est qu’une fois cette menace de coronavirus passée, certaines mesures seront également ici normalisées : le racisme dans les soins de santé, la prise en otage des Palestiniens et de leur système de santé, la surveillance, les démolitions de maisons et les blocus – le tout au nom de « sécurité publique ».

* Diana Buttu est avocate et analyste palestinienne. Conseillère politique de Al-Shabaka, Diana Buttu est une avocate qui a été conseillère juridique de l’équipe de négociateurs palestiniens et membre de l’équipe qui a participé aux poursuites fructueuses contre le Mur devant la Cour internationale de Justice. Elle intervient fréquemment sur la Palestine sur des chaînes de télévision internationales comme CNN et la BBC . elle est également une analyste politique d’Al Jazeera International et elle contribue régulièrement à The Middle East magazine. Elle conserve une activité juridique en Palestine, principalement en droit international appliqué aux droits de l’homme.

8 avril 2020 – The Electronic Intifada – Traduction : Chronique de Palestine