Palestine : le coronavirus au temps de l’apartheid

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Le 18 mars, un agent de santé palestinien vérifie la température corporelle d'un enfant à l'école (UNRWA) du camp de réfugiés d'al-Shati dans la ville de Gaza - Photo : via MEE

Par Osama Tanous

Alors que le monde appelle à la solidarité, les Palestiniens n’en attendent aucune de la part de leurs occupants.

Alors que le nombre d’infections et de décès dus au COVID-19 se multiplie de jour en jour, il y a de plus en plus d’appels à travers le monde pour que les gens se montrent solidaires et prennent soin les uns des autres. Pourtant, pour le gouvernement israélien, la solidarité n’existe pas.

Dès que les premières infections au coronavirus ont été détectées, les autorités israéliennes ont démontré qu’elles n’ont pas l’intention de relâcher l’apartheid de manière à aider les Palestiniens à faire face à l’épidémie dans des conditions plus humaines.

La répression s’est poursuivie, les forces d’occupation israéliennes utilisant l’opportunité d’une présence policière accrue pour poursuivre 1) les raids contre certaines communautés, comme le quartier Issawiya à Jérusalem-Est, 2) les démolitions de maisons dans des endroits comme le village de Kafr Qasim et 3) la destruction des récoltes dans les communautés bédouines du Désert du Naqab.

Malgré le test positif de contamination au COVID-19 pour quatre prisonniers palestiniens, le gouvernement israélien a jusqu’à présent refusé de répondre aux appels à la libération des 5000 Palestiniens (dont 180 enfants) qu’il détient actuellement dans ses prisons. Et rien n’indique que le siège destructeur de la bande de Gaza, qui a décimé ses services publics, serait levé de si tôt.

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu essaie également d’exclure la Liste commune majoritairement palestinienne de la formation d’un gouvernement d’unité d’urgence pour lutter contre l’épidémie, qualifiant ses membres de « partisans du terrorisme ».

Dans le même temps, les autorités israéliennes ont rapidement dépeint les Palestiniens comme porteurs du virus et comme une menace pour la santé publique.

Au début du mois de mars, lorsque le ministère palestinien de la Santé a confirmé les sept premiers cas de coronavirus (COVID-19) dans les territoire palestiniens occupés, le ministre israélien de la Défense, Naftali Bennett, n’a pas tardé à verrouileler la ville de Bethléem où se trouvaient tous les cas identifiés.

Bien sûr, la préoccupation n’était pas la santé et la sécurité des Palestiniens dans la ville, mais plutôt la menace qu’ils puissent infecter des Israéliens. La colonie voisine d’Efrat – qui avait également des cas d’infections confirmées – n’a bien évidemment pas été verrouillée à ce moment-là.

Peu de temps après, le ministère israélien de la Santé a publié une déclaration recommandant aux Israéliens de ne pas entrer dans les territoires palestiniens occupés.

La semaine dernière, Netanyahu a demandé au « public arabophone » de suivre les instructions du ministère de la Santé en disant qu’il y avait un problème de suivi des mesures parmi les Palestiniens. Aucune inquiétude de ce genre n’a été exprimée au sujet de certains membres de la population juive d’Israël qui ont carrément refusé de fermer les écoles et les commerces religieux.

Cette attitude envers les Palestiniens n’est bien sûr pas nouvelle. Les écrits des premiers colons sionistes européens sont pleins d’hypothèses racistes sur l’hygiène et les conditions de vie de la population arabe, et la menace de la maladie provenant de la population palestinienne a été une des premières justifications de l’apartheid.

En plus de la répression et la discrimination qui durent depuis des décennies, les Palestiniens seront confrontés pendant l’épidémie de COVID-19, à une autre conséquence de l’occupation et de l’apartheid : un système de santé défaillant.

Les racines de son dysfonctionnement remontent à l’ère du mandat, lorsque les Britanniques ont découragé la formation d’un secteur de la santé géré par les Palestiniens. La population palestinienne (principalement la partie vivant dans les villes) était desservie par un certain nombre d’hôpitaux que les colonialistes britanniques avaient mis en place, ainsi que par des établissements de santé installés par diverses institutions religieuses occidentales. Dans le même temps, les colons juifs ont été autorisés à mettre en place leur propre système de santé, financé généreusement par l’étranger et géré indépendamment du mandat britannique.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, certains missionnaires ont quitté la Palestine et ont fermé leurs cliniques, et après 1948, les Britanniques se sont retirés, laissant derrière eux une infrastructure de soins de santé très peu performante. En 1949, l’Égypte a annexé Gaza. L’année suivante, la Jordanie a fait de même avec la Cisjordanie. Au cours des 17 années qui ont suivi, Le Caire et Amman ont pourvu aux besoins de la population palestinienne vivant sous leur autorité, mais ils n’ont pas vraiment mis en place un système de santé suffisamment performant.

L’UNRWA – l’Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine au Proche-Orient – a dû renforcer ses services, en fournissant des soins de santé de base tandis que les Palestiniens ont commencé à construire un réseau d’établissements de santé à caractère caritatif.

Après la guerre de 1967 et l’occupation israélienne de la bande de Gaza et de la Cisjordanie, Israël en tant que puissance occupante était légalement responsable des soins de santé des Palestiniens, mais sans surprise, il n’a rien fait pour encourager le développement d’un secteur de la santé qui réponde aux besoins. Pour illustrer ce point : en 1975, le budget alloué aux soins de santé en Cisjordanie était inférieur à celui d’un hôpital israélien pour une seule année.

En 1994, l’Autorité palestinienne a été mise en place et a repris les divers services. Il va sans dire que l’occupation continue et le fait que le budget de l’Autorité dépendait de donateurs étrangers et des caprices du gouvernement israélien – ainsi que du niveau de corruption de responsables de l’Autorité palestinienne – n’ont pas permis au secteur de la santé palestinien de se développer.

Par conséquent, si vous deviez entrer dans un hôpital palestinien en Cisjordanie aujourd’hui, vous seriez frappé par le surnombre des patients, la pénurie de fournitures, le matériel inadéquat et les infrastructures et les installations sanitaires bas de gamme. Les professionnels de la santé ont protesté à maintes reprises contre les mauvaises conditions de travail dans leurs hôpitaux, le plus récemment en février de cette année, mais en vain.

Avec seulement 1,23 lit pour 1000 habitants, 2550 médecins actifs, moins de 20 spécialistes des soins intensifs et moins de 120 systèmes d’assistance respiratoire sur l’ensemble des hôpitaux publics, la Cisjordanie sous occupation est confrontée à une catastrophe sanitaire si les autorités ne maîtrisent pas la propagation du COVID-19.

La situation en Cisjordanie peut sembler bien sombre, mais celle de la bande de Gaza est tout simplement catastrophique. Les Nations Unies ont annoncé que le territoire assiégé serait invivable d’ici 2020. Nous sommes maintenant en 2020 et les habitants de la bande de Gaza – en dehors des conditions de vie inhumaines – sont désormais confrontés à l’épidémie de COVID-19, puisque les premiers cas ont été confirmés le 21 mars.

Le blocus imposé par Israël, l’Égypte et l’Autorité Palestinienne [AP] à Gaza a poussé son système de santé au bord de l’effondrement. Cette situation a été aggravée par les cycles de destruction des établissements de santé et la lenteur des efforts de reconstruction, après les offensives militaires répétées à grande échelle de l’armée israélienne.

La population de Gaza est déjà confrontée à des conditions de vie désastreuses : le chômage est à 44% (61% pour les jeunes); 80% de la population dépend d’une forme ou d’une autre d’aide étrangère; 97% de l’eau est non potable; et 10 pour cent des enfants ont un retard de croissance dû à la malnutrition.

L’offre de soins de santé est en déclin constant. Selon l’ONG Medical Aid for Palestinians, depuis l’an 2000 « il y a eu une baisse du nombre de lits d’hôpitaux (de 1,8 à 1,58 pour mille), de médecins (1,68 à 1,42 pour mille) et d’infirmières (2,09 à 1,98 pour mille), avec un surpeuplement et une réduction de la qualité des services ». L’interdiction imposée par Israël à l’importation de technologies susceptibles d’être « à double usage » a restreint l’achat d’équipements, tels que les scanners à rayons X et les radioscopes médicaux.

Des coupures de courant régulières menacent la vie de milliers de patients qui dépendent d’appareils médicaux, avec parmi eux des bébés dans des incubateurs. Les hôpitaux manquent d’environ 40% des médicaments considérés essentiels, et les quantités de fournitures médicales de base, comme les seringues et la gaze, sont insuffisantes. La décision de 2018 de l’administration Trump de suspendre le financement américain pour l’UNRWA a également affecté la capacité de l’agence des Nations Unies à assurer des soins de santé et à mettre à disposition des médecins pour effectuer des chirurgies complexes à Gaza.

Les limites du système de santé de Gaza ont été mises à l’épreuve en 2018 lors de la Grande Marche du Retour, lorsque des soldats israéliens ont massivement ouvert le feu sur des Palestiniens désarmés qui manifestaient à proximité de la clôture séparant la bande assiégé du territoire israélien. À cette période, les hôpitaux étaient submergés de blessés et de morts et, pendant des mois, leurs services ont eu toutes les peines du monde pour soigner les milliers de blessés par balles réelles, dont beaucoup étaient rendus pour toujours invalides.

La bande de Gaza est l’une des régions les plus densément peuplées du monde, qui connaît également de graves problèmes avec les infrastructures d’eau et d’assainissement. Il est clair que stopper la propagation du COVID-19 sera presque impossible. Il est également clair que la population – déjà épuisée par la malnutrition, un taux d’invalidité plus élevé (en raison de toutes les agressions israéliennes) et la détresse psychologique due à la guerre et aux difficultés – sera d’autant plus vulnérable au virus. Beaucoup mourront et le système de santé très certainement s’effondrera.

Alors que la Cisjordanie et Gaza font face à des catastrophes sanitaires potentielles au milieu d’une épidémie entravant le COVID-19, la question est, que fera Israël ? Donnera-t-il accès à son système de santé aux Palestiniens ? Va-t-il au moins arrêter de bloquer l’aide médicale étrangère ?

Une vidéo récente devenue virale sur les réseaux sociaux palestiniens peut nous donner la réponse. On y voit un ouvrier palestinien qui lutte pour pouvoir respirer au bord d’une route à un barrage israélien près du village de Beit Sira. Le patron israélien avait appelé la police israélienne après avoir vu son ouvrier agricole palestinien gravement malade, et soupçonné que celui-ci était contaminé par le virus. L’ouvrier avait été alors ramassé et jeté à terre du côté palestinien du barrage.

Des décennies de domination coloniale, d’occupation militaire et d’agressions meurtrières répétées ont appris aux Palestiniens à ne pas attendre de « solidarité » de la part du gouvernement israélien d’apartheid. C’est pour cela que – comme lors des crises précédentes – les Palestiniens s’en sortiront avec leur proverbial sumud (ou persévérance).

* Osama Tanous est un pédiatre basé à Haïfa, et un étudiant en santé publique.



25 mars 2020 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine

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