Alors que la pandémie progresse, la bataille fait rage entre les prétendants au trône des Saoud

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Mohammad Bin Salman (MBS) est le dirigeant de fait d'un État dictatorial responsable de l’effusion de sang et de la misère au Yémen, avec la complicité active des pays occidentaux - Photo : Archives

Par Patrick Cockburn

La bataille pour la couronne saoudienne fait rage même si elle est éclipsée par la pandémie de coronavirus, écrit Patrick Cockurn.

La peur causée par l’épidémie de coronavirus est plus grande que celle provoquée par une guerre parce que tout le monde est en première ligne et tout le monde sait qu’il est une victime potentielle. Le meilleur parallèle est la terreur ressentie par les personnes confrontées à l’occupation par une armée étrangère hostile; même si, dans le cas présent, l’envahisseur se présente sous la forme d’un minuscule virus.

Les conséquences politiques de la pandémie de Covid-19 sont déjà vastes car son avancée et les mesures désespérées prises pour la combattre dominent entièrement les bulletins d’informations et continueront de le faire dans un avenir prévisible, bien que ce soit dans la nature de cette situation sans précédent que tout puisse survenir.

L’Histoire ne s’est cependant pas complètement arrêtée à cause du virus : des événements cruciaux ont lieu, même s’ils sont ignorés par les personnes totalement absorbées par la lutte pour la survie face à une nouvelle maladie. Beaucoup de ces crises méconnues mais bien réelles se produisent au Moyen-Orient, l’arène où les grandes puissances ont de tous les temps mis en scène des affrontements conduits par leurs mandataires locaux.

En tête de la liste des nouveaux conflits critiques éclipsés par la pandémie se trouve la bataille pour le trône d’Arabie saoudite : le prince héritier Mohammed bin Salman (MbS), dont la clique d’admirateurs ne cesse de décroître le décrit comme « mercantile », a lancé ce mois-ci un sorte de coup d’État en arrêtant son oncle, le prince Ahmed bin Abdulaziz, et son cousin, le prince Mohammed bin Nayef, qu’il avait mis sur la touche en tant que prince héritier en 2017.

La nouvelle purge de proches parents par MbS peut être motivée par sa volonté d’éliminer tout rival potentiel pour la couronne à la mort du roi Salman, son père âgé de 84 ans. Cette nécessité de régler la succession royale est devenue plus urgente ces dernières semaines car l’élection présidentielle américaine de novembre pourrait voir le prince héritier perdre un allié essentiel : Donald Trump, un homme de plus en plus discrédité par sa réponse chaotique au Covid19, et qui fait face à l’apparition de Joe Biden en tant que candidat démocrate probable à la présidence.

Trump a été un outil essentiel pour MbS, puisqu’il l’a soutenu malgré le déclenchement d’une guerre perdue d’avance au Yémen en 2015 et malgré sa responsabilité dans l’horrible meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi à Istanbul en 2018. MbS a nié toute implication personnelle dans le meurtre , mais a déclaré à PBS l’année dernière : « C’est arrivé sous mon regard. J’en assume toute la responsabilité, car c’est arrivé sous mon regard. »

Le bilan des erreurs d’appréciation de MbS après qu’il s’est imposé en tant que dirigeant de facto de l’Arabie saoudite il y a cinq ans, fait qu’en en comparaison, l’inspecteur Clouseau ressemble à un stratège de stature napoléonienne. Chacune de ses initiatives chez lui et à l’étranger a été bloquée ou a échoué, de la guerre sans fin et catastrophique au Yémen à l’escalade de la confrontation avec l’Iran qui a abouti à l’attaque par drones et missiles de Téhéran sur les installations pétrolières saoudiennes en septembre dernier.

Le dernier pari de MbS était de rompre avec la Russie et d’inonder le marché de pétrole brut saoudien juste au moment où la demande mondiale s’effondre en raison de l’impact économique de la pandémie. Dans la mémoire vivante du Moyen-Orient, seul Saddam Hussein a affiché une telle combinaison d’orgueil et d’erreurs qui ont généré des entreprises désastreuses comme l’invasion par l’Irak de l’Iran en 1980 et du Koweït en 1990.

J’ai demandé un jour à un diplomate russe connaissant bien le fonctionnement du cercle restreint du dirigeant irakien pourquoi aucun de ses lieutenants supérieurs, dont certains étaient très intelligents et bien informés, ne l’avait mis en garde contre toute décision aussi incohérente. « Parce que pour sa propre sécurité, la seule chose à faire dans ces milieux était d’être 10% plus radical que le patron », a expliqué le diplomate. MbS aurait manifesté une impatience similaire envers quiconque oserait critiquer le dernier plan concocté.

En ce qui concerne la guerre des prix du pétrole, il est probable que le Kremlin y aura réfléchi et que Riyad ne l’a pas fait. Les réserves financières de la Russie sont élevées et sa dépendance à l’égard des importations est moindre que lors du dernier conflit sur les prix prix il y a cinq ans entre les deux plus grands exportateurs de pétrole. Inévitablement, tous les États pétroliers du Moyen-Orient vont être déstabilisés, l’Irak en étant un parfait exemple en raison de sa dépendance totale à l’égard des revenus pétroliers. L’Iran, souffrant de la pire épidémie de Covid-19 dans la région, était déjà durement impacté par les sanctions américaines.

Avec le temps, les Russes peuvent sur-jouer leur influence dans la région – comme tous les joueurs étrangers semblent le faire lorsqu’ils sont sur-encouragés par un succès. Pour le moment, cependant, ils s’en sortent bien : en Syrie, l’offensive des forces du président Assad soutenue par la Russie a écrasé l’enclave rebelle à Idlib sans que la Turquie, malgré toutes les menaces guerrières du président Erdogan, puisse faire grand-chose pour y remédier.

Ces développements ont peut-être provoqué une réaction internationale plus forte il y a deux mois, mais ils sont désormais traités comme des images secondaires par les pays maintenant focalisés sur la pandémie. Il est facile d’oublier qu’il y a seulement 10 semaines, les États-Unis et l’Iran étaient au bord d’une guerre totale après l’assassinat du général iranien Qassem Soleimani à l’aéroport de Bagdad par une frappe de drones américains. Après des représailles assez formelles de l’Iran contre deux bases américaines, les deux parties ont baissé d’un cran leur rhétorique et leurs actions.

Plutôt que de changer radicalement de cap, cependant, les Iraniens ont probablement réévalué leur stratégie par des attaques de guérilla – par leurs mandataires – contre les États-Unis et leurs alliés cette semaine, les États-Unis ont accusé un groupe paramilitaire iranien de tirs de roquettes sur une base américaine au nord de Bagdad, tuant deux Américains et un Britannique. L’Iran a de toute évidence estimé qu’il pouvait à nouveau prendre le risque de harceler les forces américaines.

Le Covid-19 modifie déjà les calculs politiques au Moyen-Orient et dans le reste du monde : un deuxième mandat pour le président Trump semble beaucoup moins probable qu’en février. L’élection de Biden, un archétype même de l’establishment de Washington, ne changerait peut-être pas grand-chose, mais rétablirait un certain degré de normalité.

La politique étrangère de Trump au Moyen-Orient et ailleurs a toujours été moins innovante dans la pratique que ses partisans et ses critiques ne l’ont prétendu. En Irak et en Afghanistan, elle était même étonnamment similaire à celle de Barack Obama. La plus grande différence a été l’abandon par Trump de l’accord nucléaire avec l’Iran, mais même sur ce point, Trump s’est appuyé sur la « pression maximale » des sanctions économiques pour obliger les Iraniens à céder. Malgré toute sa véhémence et son agitation, Trump n’a jamais réellement déclenché une guerre.

Mais toute cette situation évolue aujourd’hui d’une manière que personne n’aurait pu prévoir, car dans son impact politique, la pandémie s’apparente beaucoup à une guerre. Le paysage politique est en train d’être partout transformé par cette version moderne de la Grande Peste. En ne répondant pas de manière cohérente à la menace et en accusant les étrangers de sa propagation, Trump auto-isole les États-Unis et sape le rôle hégémonique qu’ils ont joué depuis la Seconde Guerre mondiale.

Même si Biden est élu comme prochain président, dans le monde post-pandémique les États-Unis auront perdu leur primauté jusque là incontestée.

Patrick Cockburn * Patrick Cockburn est un journaliste de The Independent spécialisé dans l’analyse de l’Irak, la Syrie et les guerres au Moyen-Orient. Il est l’auteur de Muqtada Al-Sadr, the Shia Revival, and the Struggle for Iraq et de Age of Jihad: Islamic State and the Great War for the Middle East.

13 mars 2020 – The Independent – Traduction : Chronique de Palestine