Ingérence étrangère dans les élections palestiniennes

Gaza, décembre 2018 - Le premier responsable du Hamas, Ismaïl Haniyeh, salue la résistance palestinienne en Cisjordanie occupée dans un discours devant des dizaines de milliers de partisans du mouvement - Photo : archives

Par Adnan Abu Amer

Plusieurs acteurs étrangers cherchent à influencer le résultat des élections palestiniennes.

Alors que les Palestiniens entament le compte à rebours de leurs élections législatives et présidentielles générales en mai et juillet de cette année, il apparaît que des acteurs étrangers s’intéressent de plus en plus à leurs résultats possibles. Cela commence à inquiéter les dirigeants palestiniens.

Le 16 février, le général de division Jibril Rajoub, secrétaire général du Comité central du Fatah, a déclaré à la télévision palestinienne que certains pays arabes se sont efforcés de s’immiscer dans les élections palestiniennes et les pourparlers de réconciliation entre le Fatah et le Hamas.

Trois jours plus tard, Bassam al-Salhi, secrétaire général du Parti du peuple palestinien et membre du Comité exécutif de l’Organisation de libération de la Palestine, a noté dans une interview pour le site Arabi21 que: «De nombreux pays verseront d’énormes sommes d’argent parce qu’ils veulent avoir une influence au Conseil législatif. Nous sommes confrontés à l’ingérence de nombreux pays, arabes et étrangers. »

Bien que ces responsables palestiniens n’aient pas nommé les États auxquels ils font référence, il semble qu’ils s’inquiètent particulièrement des pressions de l’Égypte, de la Jordanie et des Émirats arabes unis (EAU). Tous ont leurs enjeux particuliers dans ces élections et ils veulent des résultats conformes à leurs intérêts régionaux et nationaux.

Intérêts étrangers

Ce n’est un secret pour personne que l’appel du président Mahmoud Abbas à des élections n’était ni une décision de son propre chef, ni le résultat d’une initiative arabe, mais résultait de la pression américaine et européenne.

L’Union européenne avait même menacé de mettre fin au soutien financier qu’elle assurait à Ramallah si des élections n’avaient pas lieu. Bruxelles et Washington veulent tous deux que l’Autorité palestinienne retrouve sa légitimité avant d’avancer dans leurs relations avec les Palestiniens.

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La tenue d’élections correspond aussi à la volonté de deux autres acteurs régionaux importants : la Turquie et le Qatar.

L’annonce du scrutin n’a cependant pas été bien accueillie dans certaines capitales arabes, en particulier au Caire et à Amman. Toutes deux craignent une répétition des élections de 2006, lorsque le Hamas a emporté une victoire décisive à Gaza, ce qui a conduit à un conflit armé avec le Fatah.

Si cela se reproduit, cela pourrait avoir un effet déstabilisateur sur les affaires intérieures tant égyptiennes que jordaniennes.

Le régime égyptien, en particulier, voit le Hamas comme une branche des Frères musulmans, qu’il tente d’éradiquer depuis le coup d’État contre le gouvernement légitime du président Mohamed Morsi en 2013.

Une victoire du Hamas pourrait le rendre moins sensible aux pressions du Caire, car le mouvement [de la résistance islamique] gagnerait en légitimité, et cela pourrait également revigorer la Fraternité en Égypte.

La Jordanie craint également un Hamas plus fort, mais elle s’inquiète aussi de toute sorte d’instabilité post-électorale, qui pourrait provoquer des troubles au sein de l’importante population palestinienne qu’elle abrite.

Les Émirats arabes unis manifestent également un vif intérêt pour les élections palestiniennes. En conduisant les efforts de normalisation arabe avec Israël, ils ont cherché à reprendre la question palestinienne à ses parrains traditionnels – l’Égypte et la Jordanie – afin de renforcer leurs relations avec Israël et d’assurer le soutien des États-Unis.

Israël n’était pas non plus satisfait de l’annonce des nouvelles élections palestiniennes. Bien qu’il ait organisé quatre élections en deux ans pour ses propres citoyens, il préfère que les Palestiniens ne se rendent pas du tout aux urnes parce qu’il veut préserver le statu quo.

Israël veut qu’Abbas reste au pouvoir et poursuive sa collaboration avec les services répressifs israéliens, ce qui permettrait à l’occupation israélienne et au système d’apartheid de se développer sans interruption.

Pour cette raison, quiconque formera le prochain gouvernement israélien après les élections du 23 mars agira probablement dans le sens d’une victoire du Fatah (en particulier la composante autour d’Abbas) et tentera de saper le Hamas.

Déjà, les forces israéliennes ont tenté d’intimider les membres du Hamas en Cisjordanie, en kidnappant plusieurs de ses dirigeants et en harcelant d’autres pour les décourager de se présenter aux élections.

Pressions diplomatiques

La première indication que les élections palestiniennes ne seront pas une affaire interne est survenue le 17 janvier, moins de 48 heures après qu’Abbas a publié son décret présidentiel annonçant les dates des élections, alors que les responsables du renseignement égyptien et jordanien, Abbas Kamel et Ahmed Hosni, se sont rendus à Ramallah.

J’ai appris de sources palestiniennes témoins de la première visite que Kamel et Hosni ont discuté avec Abbas des détails de la procédure des élections, y compris la situation à l’intérieur Fatah, qui se bat contre les divisions internes et pourrait potentiellement faire face à des défections avant le vote.

Actuellement, il n’y a pas de consensus au sein du parti sur la réélection d’Abbas et il y a une possibilité que des concurrents émergent. La candidature de Marwan Barghouti, le dirigeant du Fatah qui purge plusieurs peines à perpétuité dans une prison israélienne, bénéficie d’un soutien qui ne cesse de croître.

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En outre, il n’y a pas non plus de consensus au sein du Fatah sur les candidats au Conseil législatif. Actuellement, quelques listes électorales concurrentes sont en cours de préparation qui chercheront à capter l’électorat traditionnel du Fatah : une par le cercle d’Abbas, une de Nasser al-Qudwa, neveu de feu le dirigeant palestinien Yasser Arafat, et un par Mohammed Dahlan, l’ancien chef de la sécurité à Gaza qui a été exclu du Fatah en 2011.

Ces désaccords au sein du Fatah avant les élections profiteront certainement au Hamas, qui a réussi à établir une cohésion interne et aura peu de mal à battre son adversaire affaibli et divisé.

C’est pour cette raison que l’Égypte et la Jordanie veulent s’assurer que le Fatah dispose d’une seule liste électorale aux élections législatives et d’un candidat unique pour l’élection présidentielle. Et c’est pour la même raison qu’ils font pression sur Abbas pour qu’il se réconcilie avec Dahlan.

L’ancien officiel du Fatah est devenu entre temps un proche allié des Émirats arabes unis qui, au cours de la dernière décennie, l’ont pris en charge et soutenu de toutes les manières. Certains observateurs pensent qu’Abou Dhabi prépare la “carte” Dahlan en tant que futur dirigeant de l’Autorité palestinienne. Cela rend Abbas très anxieux et celui-ci a jusqu’à présent refusé de permettre à Dahlan de revenir dans le parti.

Dahlan et ses partisans ne cachent pas le soutien politique, médiatique et financier émirati qu’ils reçoivent pour pouvoir revenir à la politique palestinienne. Ce soutien leur a permis de forger des alliances avec certaines forces politiques palestiniennes, dont des personnalités du Fatah mécontentes d’Abbas.

Le Hamas, qui s’opposait au retour des membres de la faction de Dahlan dans la bande de Gaza en raison de leur rôle dans le conflit armé de 2007, a finalement décidé de les autoriser à rentrer, suite à des pressions de l’Égypte.

Cela a permis à Dahlan d’annoncer plusieurs projets humanitaires pour les Palestiniens, y compris une distribution de vaccins COVID-19, et le tout sans coordination avec l’Autorité palestinienne.

Le but ultime de toutes ces manœuvres est de s’assurer que soit élue une nouvelle direction palestinienne qui serait facilement influencée par ces puissances étrangères et obligée d’accepter toutes les nouvelles exigences qu’Israël émettra. Chacun de ces acteurs veut jouer un rôle majeur dans la question palestinienne, espérant se faire valoir aux yeux des États-Unis et et de gagner leur soutien.

Mais cette ingérence aura surtout pour effet de saper le processus démocratique en Palestine, et de saboter une fois de plus l’exercice de la volonté populaire.

* Adnan Abu Amer dirige le département des sciences politiques et des médias de l’université Umma Open Education à Gaza, où il donne des cours sur l’histoire de la Cause palestinienne, la sécurité nationale et lsraël.Il est titulaire d’un doctorat en histoire politique de l’université de Damas et a publié plusieurs ouvrages sur l’histoire contemporaine de la Cause palestinienne et du conflit israélo-arabe. Il travaille également comme chercheur et traducteur pour des centres de recherche arabes et occidentaux et écrit régulièrement pour des journaux et magazines arabes. Son compte Twitter.

21 mars 2021 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique Palestine