22 mars 2026 - Le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) iranien a annoncé avoir mené la 73e vague de l'opération « True Promise 4 », en lançant une attaque coordonnée à l'aide de missiles et de drones visant les forces américaines et les infrastructures de commandement liées à « Israël » dans toute la région - Photo : Medias militaires
Par Ramzy Baroud
L’Iran est « hors de contrôle » à Dimona : Téhéran applique-t-il la « doctrine du fou » israélo-américaine ?
La formulation est familière. L’urgence est toujours absolue. Le message est sans équivoque : Israël ne choisit pas la guerre. Il y est contraint.
Pour beaucoup, cette affirmation est intrinsèquement contradictoire. Comment un État peut-il déclencher une guerre – et, dans le cas de Gaza, perpétuer un génocide – tout en affirmant qu’il ne fait que se défendre contre l’anéantissement ?
Pourtant, dans le discours politique israélien et dans une grande partie des médias occidentaux, cette contradiction est rarement remise en question. Elle est normalisée.
Cette normalisation du discours n’est pas fortuite. Elle est fondamentale.
Dimona n’est pas une ville ordinaire. Elle est située à proximité du Centre de recherche nucléaire du Néguev, largement considéré comme le cœur du programme d’armement nucléaire israélien.
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Située au cœur du désert du Néguev, cette installation est depuis longtemps considérée comme l’un des sites stratégiques les plus sensibles d’Israël, associé à la production de plutonium et à la capacité d’armement à long terme.
C’est ce contexte qui donne tout son sens à cette frappe. L’attaque iranienne contre Dimona est survenue quelques heures après une nouvelle frappe américano-israélienne contre le site nucléaire iranien de Natanz, plus tôt dans la journée.
Selon des informations internationales et iraniennes relayées par Reuters, le complexe d’enrichissement de Natanz, dans la province d’Ispahan, a été pris pour cible dans la matinée du 21 mars. L’Agence internationale de l’énergie atomique a confirmé des dégâts, mais aucune fuite radioactive.
Cette enchaînement n’est pas fortuit. Natanz a été frappée le matin ; Dimona l’a été plus tard dans la journée. Même sans chronologie horaire précise, cette proximité établit une logique opérationnelle claire : une installation nucléaire en Iran est suivie, en l’espace de quelques heures, d’une riposte contre un site lié au nucléaire en Israël.
Depuis le début de la guerre, le 28 février 2026, l’Iran suit un schéma immuable. Chaque escalade est suivie d’une escalade, et chaque frappe contre une infrastructure stratégique est suivie d’une pression sur des cibles tout aussi stratégiques.
Cela rompt avec le schéma historique des guerres menées par les États-Unis et Israël au Moyen-Orient, où l’escalade se faisait principalement dans un seul sens.
Pendant des décennies, Washington et Tel-Aviv ont défini le rythme et les limites du conflit. Les autres s’adaptaient, réajustaient leur stratégie et tentaient de survivre.
L’Iran a remis en cause ce modèle en imposant la vulnérabilité sur l’ensemble du champ de bataille — élargissant la géographie de la confrontation et refusant de rester dans des limites prédéfinies.
Les événements d’aujourd’hui illustrent ce changement avec une clarté inhabituelle. Le ciblage de Natanz et la frappe qui a suivi sur Dimona s’inscrivent dans une seule et même chaîne d’escalade, et non dans des incidents distincts. Le champ de bataille n’est plus fragmenté ; il est structurellement connecté.
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Les racines intellectuelles de cette approche se trouvent toutefois en partie dans la doctrine militaire israélienne elle-même. Pendant la guerre de 2008-2009 contre Gaza, la ministre des Affaires étrangères de l’époque, Tzipi Livni, a formulé cette logique en des termes sans équivoque.
« Israël n’est pas un pays sur lequel on tire des missiles sans qu’il ne riposte. C’est un pays qui, quand on tire sur ses citoyens, réagit en se déchaînant – et c’est une bonne chose. »
Elle s’est montrée encore plus explicite dans une autre déclaration : « Israël a fait preuve d’un véritable hooliganisme au cours de la récente opération, ce que j’avais exigé. »
Il ne s’agissait pas de lapsus. C’étaient des déclarations associées à une doctrine.
L’idée était simple : une force écrasante, disproportionnée et apparemment incontrôlée dissuaderait les adversaires en rendant le coût de la confrontation insupportable. Israël ne se contenterait pas de riposter ; il provoquerait une escalade au-delà de toute prévisibilité.
Pendant des années, cette doctrine a fonctionné principalement dans un seul sens. Israël pouvait intensifier le conflit avec une force écrasante et imprévisible, tandis que les autres étaient censés en absorber les conséquences et s’adapter.
La logique n’était pas simplement militaire, mais psychologique : la dissuasion par l’excès, par la projection d’un État prêt à dépasser les limites conventionnelles.
Une logique similaire avait déjà été formulée des décennies plus tôt aux États-Unis à travers ce qui est devenu la « théorie du fou », associée à Richard Nixon. L’idée était que l’imprévisibilité d’un dirigeant — voire la perception d’irrationalité — pouvait en soi servir d’outil de coercition.
Sous Donald Trump, cette posture n’est pas apparue pour la première fois, mais a refait surface sous une forme plus ouverte et théâtrale, où l’imprévisibilité était présentée non pas comme un risque, mais comme un levier, et parfois délibérément amplifiée.
Mais l’Iran semble avoir intériorisé cette logique et l’avoir retournée vers l’extérieur. La frappe sur Dimona n’est pas seulement une riposte. C’est une réplique. Téhéran applique la même doctrine à ses auteurs, transformant la dissuasion en un cadre partagé et instable.
Frappez Natanz, et Dimona n’est plus intouchable… Élargissez le champ de bataille, et le champ de bataille s’élargit encore davantage… Ce qui était autrefois une doctrine unilatérale de domination devient un mécanisme bilatéral d’escalade.
Cette dynamique a déstabilisé Washington. Les médias américains, citant des évaluations des services de renseignement, ont rapporté mi-mars que l’administration Trump avait été prévenue d’une riposte iranienne, mais que l’ampleur et la coordination de la réponse avaient dépassé les ce qui était attendu.
Le 21 mars, alors même que les opérations militaires se poursuivaient, Trump a indiqué que Washington envisageait des options pour « mettre fin » à la guerre, alors même que des forces supplémentaires étaient déployées. Un retrait signifierait une défaite géopolitique ; l’escalade risque d’en entraîner une plus profonde.
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Israël est confronté à une réalité différente mais tout aussi dangereuse. Pour le Premier ministre Benjamin Netanyahu, l’escalade a souvent fonctionné comme une stratégie, prolongeant le conflit et retardant les crises internes. Mais l’adoption par l’Iran de la même logique d’escalade complique cette approche.
Lorsque les deux parties adoptent l’escalade comme principe, la dissuasion commence à s’éroder.
L’Iran, cependant, semble agir avec une vision à plus long terme. Ses capacités vont au-delà des échanges de missiles pour inclure une influence sur les goulets d’étranglement maritimes, les alliances régionales et les acteurs capables d’exercer une pression sur plusieurs fronts.
Parmi ceux-ci figure le détroit de Bab al-Mandeb, où Ansarallah conserve la capacité de perturber le transport maritime mondial. Cela ajoute une nouvelle dimension à un conflit qui s’étend déjà au-delà des champs de bataille conventionnels.
Certaines des capacités de l’Iran sont visibles. D’autres restent délibérément floues. Cela permet à Téhéran d’intensifier le conflit tout en préservant sa profondeur stratégique, maintenant la pression sans épuiser ses cartes.
Ironiquement, la doctrine qui façonne désormais la guerre est celle qu’Israël a contribué à normaliser.
Le 21 mars, lorsque Natanz et Dimona ont été touchées le même jour par des frappes, cette transformation est devenue indéniable. La guerre n’est plus définie par qui intensifie le conflit, mais par ce qui se passe lorsque les deux camps choisissent, délibérément, de « se déchaîner ».
Auteur : Ramzy Baroud
* Dr Ramzy Baroud est journaliste, auteur et rédacteur en chef de Palestine Chronicle.
Il est l'auteur de six ouvrages. Son dernier livre, coédité avec Ilan Pappé, s'intitule « Our Vision for Liberation : Engaged Palestinian Leaders and Intellectuals Speak out » (version française). Parmi ses autres livres figurent « These Chains Will Be Broken: Palestinian Stories of Struggle and Defiance in Israeli Prisons », « My Father was a Freedom Fighter » (version française), « The Last Earth » et « The Second Palestinian Intifada » (version française) Son livre à venir, « Before the Flood », sera publié par Seven Stories Press.
Dr Ramzy Baroud est chercheur principal non résident au Centre for Islam and Global Affairs (CIGA). Son site web.
22 mars 2026 – Transmis par l’auteur – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah

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