Décoder « l’extrémisme » israélien

Déferlement de juifs israéliens fanatisés et ultra-violents dans Hébron, en Cisjordanie occupée, après de précédentes attaques de colons contre les résidents palestiniens de la ville, le 19 novembre 2022. - Photo : Wisam Hashlamoun via MondoWeiss

Par Richard Falk

« Voici les lignes fondamentales du gouvernement national que je dirige : Le peuple juif dispose d’un droit exclusif et incontestable à l’ensemble de la Terre d’Israël. Le gouvernement va promouvoir et développer les colonies dans toutes les régions de la Terre d’Israël – en Galilée, dans le Néguev, au Golan, en Judée et en Samarie » – Benjamin Netanyahu, 30 décembre 2022

Quiconque avait un œil à moitié ouvert au cours des dernières décennies devrait maintenant se rendre compte que le projet à long terme caché du sionisme a précédé l’établissement d’Israël en 1948 et vise à étendre la souveraineté israélienne sur l’ensemble de la Palestine occupée, Gaza exceptée peut-être.

La portée de l’affirmation publique par Netanyahu de cet objectif à long terme tenu secret est qu’il est peut-être sur le point d’atteindre sa phase finale et que la coalition d’extrême droite au pouvoir s’apprête à le mener à son terme.

L’affirmation faite par Netanyahou au nom du peuple juif de la suprématie exclusive d’Israël sur toute la terre promise défit directement le droit international.

En outre, la déclaration de Netanyahou est en contradiction directe avec l’insistance obstinée de Biden, quoique tirée par les cheveux, de réaffirmer son soutien à la solution à deux états.

Cette approche zombie pour résoudre la lutte israélo-palestinienne domine la diplomatie internationale depuis des années, permettant avantageusement à l’ONU et à ses membres occidentaux de maintenir leur soutien à Israël sans avoir l’air de sacrifier le peuple palestinien.

L’aveu éhonté par Netanyahou de l’expansionnisme unilatéral d’Israël abandonne les simulacres diplomatiques précédents. Il met l’ONU, l’Autorité Palestinienne, les gouvernements du monde entier et la société civile transnationale au défi de finalement ouvrir les deux yeux et d’enfin admettre que la solution à deux états est morte.

Honnêtement, il est vrai que le projet sioniste à long terme n’est que récemment devenu apparent pour tous si ce n’est pour les observateurs attentifs de la lutte.

Tout au long du 20ième siècle ce processus d’expansionnisme progressif a été tenu caché du grand public par le biais de la domination par Israël du discours public associé à la complicité des E.U, qui a fait croire notamment aux sionistes de la diaspora qu’Israël était ouvert au compromis politique et que c’était les Palestiniens qui faisaient obstacle à une issue diplomatique.

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Une telle interprétation de l’enlisement a toujours été fallacieuse. Le projet sioniste a dès le début, il y a plus d’un siècle, procédé par étapes en acceptant ce qui était politiquement atteignable à un moment donné, puis en avançant jusqu’à l’étape suivante de son plan de colonisation totale.

Ce schéma des priorités expansionnistes devint particulièrement évident dans les périodes qui ont suivi la Déclaration Balfour de 1917 et la Deuxième Guerre Mondiale.

Cette déclaration coloniale infame avait promis le soutien britannique à « un foyer national pour le peuple juif » en Palestine, rendu crédible en accueillant une immigration juive galopante pendant la période de l’administration mandataire britannique qui dura de 1923 à 1948.

Puis vint la résolution de partition de l’ONU, (UNGA Res 181), qui non seulement ignora le droit des Palestiniens à l’autodétermination en partageant leur pays sans référendum préalable, changeant le statut de la présence juive d’un « foyer national » dans l’état de Palestine en un état juif souverain sur une bonne moitié de la Palestine.

De tels diktats furent bien accueillis par les sionistes, mais rejetés par les représentants du peuple palestinien et par les gouvernements arabes voisins, menant directement à la guerre de 1948, qui eut comme conséquence l’expropriation catastrophique d’environ 750 000 Palestiniens que ses victimes nomment la Nakba, et qui se termina par un cessez-le-feu qui accrut la part de la Palestine détenue par Israël de 55 à78%.

Puis vint la guerre de 1967, qui chassa la Jordanie de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est, expropria une autre vague d’autochtones palestiniens, connue chez les Palestiniens sous le nom de Naksa.

Elle eut aussi pour conséquence la prolongation de l’occupation israélienne, soi-disant temporaire, mais l’établissement de nombreuses colonies juives illégales empiétant sur ce qui avait été prévu comme état palestinien coexistant en Cisjordanie et à Jérusalem-Est faisait fortement penser que depuis toujours les dirigeants israéliens envisageaient des arrangements permanents avec à l’esprit un objectif final dont un état palestinien viable ne faisait pas partie.

Un autre indice prémonitoire en 1967 fut la déclaration immédiate et la promulgation de la revendication de souveraineté sur la totalité d’une Jérusalem élargie comme « capitale éternelle » de l’état juif.

Cette annexion de Jérusalem fut à maintes reprises rejetée par des votes ultra majoritaires de l’Assemblée Générale, dûment ignorés par le gouvernement israélien.

Il y a eu d’autres manifestations moindres d’un saucissonnage virtuose des droits et espérances des Palestiniens au cours des 55 années suivantes.

La mascarade diplomatique d’Oslo qui a perduré pendant 20 ans après la poignée de mains médiatisée entre Rabin et Arafat sur la pelouse de la maison Blanche fut le plus remarquable coup de pub allant dans ce sens.

Avec le recul, il apparait évident que dans l’imaginaire stratégique israélien la « paix » n’a jamais été l’objectif d’Oslo. La justification israélienne réelle d’Oslo, à part répondre à la pression internationale en faveur d’un semblant de négociations était de gagner le temps nécessaire pour rendre l’entreprise de colonisation suffisamment vaste et diffuse au point de devenir irréversible.

Une telle offensive contre le mantra des deux états aurait dû sonner le glas de la fourberie de la solution à deux états, mais ça ne l’a pas été car sa reconnaissance internationale persistante, jusqu’à présent, était mutuellement pratique pour à la fois la direction israélienne et les gouvernements étrangers amis, et même l’ONU trop faible pour obtenir qu’Israël se plie au droit international.

La Loi fondamentale adoptée en 2018 par Israël proclamant la suprématie des juifs sur « la Terre promise d’Israël », incluant la totalité de la Cisjordanie fit un pas de géant vers la révélation des objectifs intégraux du projet sioniste endossé par Netanyahou et révélé à l’occasion de son investiture comme Premier ministre pour la quatrième fois.

Cependant, en dépit de ces succès évidents du Projet sioniste à long terme, ce dernier est à certains égards plus soumis au doute qu’il ne l’a jamais été, aussi étrange que cela puisse paraître d’un point vue politique purement matérialiste.

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Le peuple palestinien a tenu bon dans son engagement pour l’autodétermination tout au long d’un siècle de mises à l’épreuve par cette série d’empiètements des colonies de peuplement israéliennes, y compris la représentation de la direction quasi-collaborationniste offerte par l’Autorité Palestinienne.

L’esprit de résistance et de lutte a été maintenu grâce à la profonde culture palestinienne de ténacité, de sumud. La résistance bien que sporadique n’a jamais disparu.

Par ailleurs, le poids de l’évolution des conditions historiques a permis aux Palestiniens de remporter d’importantes victoires dans la guerre de légitimité menée par les deux peuples pour obtenir le contrôle d’espaces normatifs et symboliques au sein d’une lutte plus large.

Au cours de la dernière décennie le discours politique international a de plus en plus accepté le récit palestinien présentant Israël comme « état colonial de peuplement », appréciation préjudiciable à une époque où le colonialisme était ailleurs démantelé par la partie militairement la plus faible, suggérant que l’influence non reconnue du droit, de la moralité, et de la mobilisation nationaliste peut vaincre un adversaire militairement supérieur.

Au-delà de ça, et plus formellement, l’accusation d’apartheid visant l’état d’Israël, considérée comme radicale à une époque, a été validée au cours des six dernières années par des rapports soigneusement documentés de l’ONU (CESAO), de Human Rights Watch, d’Amnesty International, et même de l’ONG israélienne farouchement indépendante, B’Tselem.

Tandis que les souvenirs de l’holocauste s’estompaient et que les actes répréhensibles envers les Palestiniens devenaient plus difficiles à cacher sous le tapis, l’opinion publique mondiale notamment en Occident s’est montrée quelque peu plus favorable au récit palestinien et plus convaincue par celui-ci, d’autant que la pertinence du précédent sud-africain devenait plus difficile à ignorer.

D’autres victoires palestiniennes symboliques comprennent la large reconnaissance diplomatique du statut d’état à la Palestine par de nombreux gouvernements de pays dits du Sud, le statut de membre sans droit de vote de l’ONU, l’accès à la Cour pénale internationale et le jugement de cette dernière autorisant la tenue d’une enquête suite aux accusations palestiniennes de crime internationaux en Palestine occupée après 2014, et à la fin 2022 l’approbation à une large majorité d’une résolution de l’Assemblée Générale demandant un avis consultatif de la Cour Internationale de la Haye sur l’occupation illégale prolongée des territoires palestiniens.

La nomination en 2022 par le HCR d’une Commission d’Enquête de haut niveau avec un large mandat pour enquêter sur les méfaits commis par Israël est survenue après les frustrations liées au non-respect du droit humanitaire international par Israël dans les TPO depuis des décennies.

Israël et ses ONG marionnettes, UN Watch et NGO Monitor, ont reconnu la gravité de ces évolutions, tout comme le gouvernement israélien, ayant intelligemment perçu le précédent que constituait la chute du régime d’apartheid en Afrique du Sud due à un mélange de résistance, de délégitimation symbolique, et d’initiatives de solidarité mondiales.

Israël et ses militants ont contre-attaqué, avec le soutien indéfectible du gouvernement états-unien, mais pas significativement, ne mesurant pas les risques d’attirer une attention supplémentaire à la substance des politiques, pratiques et idéologie raciste d’’Israël.

Au lieu de cela, il s’en est pris aux critiques et à leurs institutions, dont l’ONU, elle-même, en les accusant d’antisémitisme, dénigrant des experts en droit rigoureux et même des fonctionnaires internationaux et les institutions elles-mêmes.

Ceci a servi de manœuvre de diversion suffisante pour permettre à Biden et aux hauts bureaucrates de l’U.E de rester fidèles à la perspective de plus en plus creuse de « deux états pour deux peuples » alors qu’ils doivent être conscients à ce stade qu’une telle politique est moribonde, même en tant que tactique de relation publique. Surtout maintenant qu’un Netanyahu apparemment suffisant leur a dit en face.

Compte tenu de cette interprétation, contrairement aux commentaires des médias, Netanyahu est probablement satisfait que sa coalition gouvernementale comprenne le Religious Zionism (RZ) et le Jewish Powerbloc.

RZ, dirigé par Bezalel Smotrich et Itamar Ben-Gvir semble utile, si ce n’est un allié naturel du Likoud, en lançant la phase culminante du Projet Sioniste, qui implique une consolidation territoriale de l’ensemble de la terre promise et probablement des mesures pour infliger aux Palestiniens une expropriation supplémentaire – une seconde Nakba – de leur terre natale.

Vue de cette façon, la déclaration de Netanyahu citée plus haut revient virtuellement à une feuille de route, pour laquelle RZ endossera, espère-t-il, la plus grande part du blâme en raison de sa mise en œuvre inflammatoire et probablement violente.

Compte tenu de cet arrière-plan, le contexte actuel devrait être compris autrement que l’analyse que nous offre le mode de reportage dominant sur le gouvernement le plus à droite et le plus extrémiste de l’histoire d’Israël et sur l’embarras d’avoir à compter sur une coalition qui donne une influence dangereuse à RZ.

Il est instructif de noter que la plupart des regrets exprimés aux Etats-Unis quant au résultat des élections israéliennes de 2022 concernent son impact éventuellement négatif sur le soutien à Israël dans les démocraties libérales, notamment parmi les communautés dominantes majoritairement laïques de la diaspora juive.

Peu d’empathie ou d’inquiétude n’est exprimée quant à la probabilité d’une intensification de la souffrance subie par les Palestiniens, dont le sort a été la victime d’un effacement orientaliste tout au long de la lutte.

Vu son aveu sûrement inconscient d’une telle absence de sensibilité orientaliste à l’égard des droits des Palestiniens, encore moins de leurs légitimes aspirations, dont témoigne la formulation de sa déclaration officielle félicitant Netanyahu, Biden mérite un examen minutieux : « Je suis impatient de travailler avec le Premier Ministre Netanyahou, mon ami depuis des décennies, pour relever conjointement les nombreux défis et occasions auxquels Israël et la région du Moyen-Orient sont confrontés, y compris des menaces de l’Iran ».

Dans le même texte, le président américain affirme que « les Etats-Unis continueront de soutenir la solution à deux états et de s’opposer aux politiques qui compromettrons sa viabilité ou contrediront nos valeurs et intérêts mutuels. »

La plupart des commentaires pro-israéliens sur le virage à droite de la part de l’électorat israélien attribuent le résultat extrémiste des élections de novembre soit à l’absence d’ « un partenaire » dans la quête de la paix, soit à une réaction au « terrorisme » palestinien soit à l’influence croissante de la droite religieuse en Israël, et aux effets encourageants des accords de normalisation (appelés Accords d’Abraham) signés en 2020 au cours des derniers mois de la présidence Trump.

Ces éléments contextuels ont indubitablement incité un vaste segment de l’électorat israélien à ravaler son dégout d’une coalition gouvernementale qui donne une grande influence au RZ, apparemment avant-goût d’un maintenant plausible fascisme théocratique juif, préférant l’espoir d’un scénario d’une « victoire » israélienne unilatérale imposée aux incertitudes hypocrites d’un statu quo diplomatique que la négociation d’un compromis politique avec son homologue palestinien n’intéresse pas.

Mes propres rencontres avec des sionistes libéraux en Amérique ont mis en exergue que la volonté israélienne d’un accord politique avec les Palestiniens s’était heurtée au mur de brique d’une opposition palestinienne intransigeante, validation indirecte de l’excuse de l’absence de partenaire, ou au mieux, de la fausse symétrie de renvoyer dos à dos les deux parties dans une situation où une partie est l’oppresseur et l’autre l’opprimé, situation amplifiée par l’insistance que ce soit le plus proche allié d’Israël et sa source de sécurité géopolitique qui serve d’intermédiaire.

Rien n’a si spectaculairement exposé la faiblesse des Palestiniens que leur disposition à se fier à un tel processus diplomatique biaisé pour faire aboutir leur espoir d’obtenir un aussi droit élémentaire que l’autodétermination.

Tandis que ces facteurs ont été inlassablement analysés en reconstituant, en composant un discours ésotérique ou public, la véritable histoire – les véritables racines de ces développements – reste à raconter.

Elle est liée à un récit ésotérique ou secret antérieur à l’établissement d’Israël en 1948, et dont le lent déroulement a entraîné l’adaptation pragmatique du caractère utopique du Projet sioniste de récupérer la Palestine pendant la période où cet objectif ultime semblait désespérément hors de portée.

06 janvier 2023 – CounterPunch – Traduction: Chronique de Palestine – MJB

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