« Nous restons » : Musique, survie et sumud à Gaza

8 juin 2025 - Des professeurs bénévoles dispensent des cours d’oud, de violon et de darbuka à des enfants déplacés par les attaques israéliennes qui se poursuivent depuis le 7 octobre 2023, les aidant ainsi à oublier temporairement les effets terribles du conflit dans la bande de Gaza. Les cours ont lieu dans une école de musique provisoire installée dans un campement de tentes. Vivant dans des conditions difficiles, les jeunes élèves s’initient à la musique au milieu des tentes, ce qui leur offre un bref répit, dans la ville de Gaza - Photo : Omar Ashtawy

Par Ayah Annab

En décembre 2023, les forces israéliennes ont attaqué et assiégé l’hôpital Al-Awda à Jabalia, au nord de Gaza, et ont ordonné son évacuation forcée. Malgré 18 jours consécutifs de bombardements et d’attaques incessantes contre les patients et le personnel médical, le personnel de l’hôpital a refusé d’abandonner les personnes dont il avait la charge.

Restés dans les couloirs, vêtus de leurs blouses, les médecins et les infirmières se sont rassemblés pour chanter « Sawfa Nabqa Huna », une chanson de protestation initialement écrite en Libye en 2005 au temps de Mouammar Kadhafi.

Nous vivrons ici
Jusqu’à ce que la douleur s’atténue
Nous resterons ici
Jusqu’à ce que la mélodie s’adoucisse
Mawtini, Mawtini

Des images de l’hôpital Al-Awda, diffusées par Al Jazeera, montrent des soignants épuisés travaillant sans relâche sous les bombardements, s’occupant des patients au milieu d’une campagne de destruction implacable, chantant avec le sourire aux lèvres et une dignité hors du commun.

La musique possède cette capacité unique de transcender le temps et l’espace, transmettant avec une profondeur émotionnelle et une force d’action ce que les mots seuls ne peuvent exprimer.

Pour les Palestiniens, la musique est depuis longtemps un moyen d’affirmer leur existence. Alors que leurs maisons, leurs terres et leurs espaces publics ont été la cible d’attaques répétées, la musique est restée un vecteur vital à travers lequel les Palestiniens pleurent leurs pertes, célèbrent leur culture, résistent à l’oppression et entretiennent un sentiment d’identité commun.

Elle est à la fois une pratique artistique et une forme de survie culturelle.

Lors d’une interview accordée à Amman en début d’année, Suhail Khoury, directeur du Conservatoire national de musique Edward Said (ESNCM) et l’une des figures de proue de la musique et de la culture palestiniennes, a décrit la musique comme un besoin humain fondamental.

Il a dénoncé les efforts de la Colonisation pour priver les Palestiniens de musique et en faire des victimes sans voix pour pouvoir les dépeindre comme des menaces plutôt que comme des personnes menant une riche vie culturelle.

Le projet colonialiste israélien, qui vise à effacer les Palestiniens et l’identité palestinienne, n’a fait que renforcer la détermination palestinienne à préserver la vie culturelle et à assurer sa pérennité. La musique est au cœur de cet effort.

Pour Khoury, la musique est au cœur de la lutte palestinienne pour l’existence. Il a rappelé que les concerts en Cisjordanie ont souvent été suivis de manifestations spontanées, au cours desquelles la représentation déborde pour se transformer en action politique collective.

La musique, suggère-t-il, peut devenir un catalyseur de mobilisation, offrant aux gens un langage commun d’action dans les moments de fragmentation. Elle constitue également un aspect clé du sumud palestinien (la ténacité), permettant aux Palestiniens de retrouver la dignité et l’humanité que l’occupation israélienne cherche à leur enlever.

Cela prend encore plus d’importance lorsque l’occupation mène une politique visant à empêcher les Palestiniens de ressentir et d’exprimer de la joie — illustrée tout récemment par l’interdiction des célébrations lors de l’échange de prisonniers.

La musique, un moyen de survivre à Gaza

Avant le génocide, la scène musicale de Gaza était dynamique, la musique jaillissant des maisons, des cafés et des salles de fête. Le début du génocide a mis un terme brutal à cette vie culturelle.

« Le bruit des chars de l’armée et des bombardements a remplacé celui de la musique, des chants et des instruments », a déclaré le Dr Ismael Daoud, professeur d’oud et directeur du département de musique arabe à la branche de Gaza du Conservatoire national de musique Edward Said (ESNCM).

Alors que les massacres occupaient le devant de la scène, il n’y avait plus de place pour la joie à Gaza.

Dans le cadre de la politique de l’occupation visant à rendre Gaza invivable, les institutions culturelles ont été lourdement prises pour cible. L’ESNCM n’a pas fait exception : son bâtiment de Tal al-Hawa a été détruit, et son matériel ainsi que ses instruments ont été pillés.

Daoud se souvient être tombé dans une profonde dépression après avoir appris la nouvelle de cette destruction. Il a pleuré la perte du conservatoire et de sa vaste collection d’instruments et d’ouvrages rares.

Pour lui, cette perte n’était pas seulement matérielle. Le conservatoire incarnait des décennies d’histoire et de mémoire, et les instruments représentaient un investissement dans les futures générations de musiciens palestiniens.

Pour les musiciens de Gaza, le conservatoire est bien plus que des briques et du mortier, et sa mission dépasse largement les limites d’un simple lieu, qui n’existerait pas sans les professeurs, les étudiants et leur engagement commun en faveur de la création musicale.

« Les musiciens sont toujours là », a déclaré Daoud. « Nous sommes capables de créer un conservatoire n’importe où à Gaza, à partir de n’importe quoi. » Et c’est exactement ce qu’ils ont fait.

Avec son collègue Ahmad Abu Amsha, Daoud a mis en place un espace d’éducation musicale dans une tente d’un camp de déplacés à al-Mawasi, une « zone de sécurité » désignée par l’Occupation. Il était difficile de se remettre à la musique alors que les bombardements se poursuivaient, et cette réalité a façonné les mélodies elles-mêmes.

Au début, la musique était lente, empreinte de colère, de chagrin et d’hésitation.

Au fil du temps, cependant, la musique est devenue une bouée de sauvetage au coeur du génocide. Elle a offert aux élèves et aux enseignants un soutien psychologique, des moments de répit et un regain de sens au milieu de la dévastation.

Avec le soutien de l’ESNCM, l’initiative a pris de l’ampleur. Le conservatoire a fourni des instruments chaque fois que cela était possible et a organisé des programmes pour les enfants, notamment des visites à l’hôpital où des musiciens se produisaient devant des enfants blessés.

Daoud explique comment ces efforts, qui ont apporté de la joie aux enfants et leur ont permis, l’espace d’un instant, d’échapper à la violence, s’inscrivaient également dans la mission humaine, nationale et musicale qu’il s’était donnée : « Être toujours proche de notre peuple, où qu’il se trouve, dans les camps de déplacés ou dans les hôpitaux. »

À Gaza, la mission de longue date de l’ESNCM consistant à « apporter la musique dans chaque foyer palestinien » a pris une nouvelle dimension, s’étendant au-delà des logements permanents pour atteindre les habitations temporaires, les tentes et les hôpitaux. Khoury décrit ce changement comme la « prolifération horizontale de la musique », une transformation des priorités provoquée par le génocide.

La priorité n’était plus d’amener les élèves à exceller sur le plan académique en musique, mais d’utiliser la musique pour offrir des moments de répit et d’espoir, créer des espaces où les gens pourraient chanter et danser ensemble, et faire leur deuil collectivement face à des pertes inestimables et au déplacement forcé.

Les Palestiniens de Gaza sont soumis aux missiles, au bruit incessant des drones, à des déplacements incessant et à une famine provoquée ; le moment présent ne leur appartient plus.

La musique crée un petit espace de résistance, un espace dans lequel ils peuvent se réapproprier leur présent et réaffirmer leur autonomie.

Le professeur de guitare Ahmad Abu Amsha, par exemple, a tenu à chanter au son incessant des drones, le zanan, transformant ainsi un instrument de peur en quelque chose pouvant être intégré à la musique elle-même.

Dans une vidéo publiée par la branche de Gaza de l’ESNCM, on a demandé à des enfants ce qu’ils ressentaient après avoir écouté de la musique apaisante. Beaucoup ont répondu que cela leur donnait l’impression d’être à nouveau des enfants et leur rappelait « les jours de leur enfance ».

En ce sens, la musique devient un moyen de restaurer des expériences que la guerre a bouleversées. Enseigner la musique et encourager les jeunes talents permet aux élèves d’imaginer un avenir au-delà de la violence du présent, un avenir dans lequel les enfants s’imprègnent de chansons sur la vie plutôt que des paysages sonores de la guerre.

À Gaza, la musique n’est pas un privilège ; c’est un moyen de survie. Pour Daoud, c’est une façon de dire au monde que « nous sommes toujours là… que tant que la musique et la créativité perdurent, il en va de même pour un peuple déterminé à exister et à résister ».

Citant Mahmoud Darwish, il ajoute que son message est le suivant : « Nous avons sur cette terre ce qui rend la vie digne d’être vécue. » Pour Daoud, cela inclut les gens qu’il refuse d’abandonner, convaincu que l’art qu’ils créent ensemble leur redonne vie, leur insufflant nafas (souffle, esprit) et leur donne la volonté de continuer.

La musique au-delà de Gaza : résister à la fragmentation

En dehors de Gaza, la musique a endossé un rôle différent, mais étroitement lié. À Amman et sur les scènes de concert du monde entier, elle est devenue un outil de mobilisation et de solidarité, attirant l’attention sur Gaza à un moment où la lassitude politique et l’inaction internationale menacent de banaliser sa dévastation.

Les musiciens hors de Gaza ont exprimé leur solidarité avec Gaza à travers leur musique, tandis que les musiciens palestiniens à l’étranger ont également eu recours à des sources traditionnelles pour maintenir la continuité culturelle malgré la fragmentation, reliant ainsi des communautés séparées par les frontières et l’exil.

Khoury réfléchit à la manière dont le génocide a transformé la musique produite et présentée par le Conservatoire. « Lorsque la lutte s’intensifie, explique-t-il, il devient nécessaire de nous réorienter musicalement, ce qui se reflète tant dans les paroles que dans la composition de la musique, afin d’exprimer la tristesse et le chagrin, mais surtout l’espoir. »

Malheureusement, c’est trop souvent le cas pour la musique palestinienne. Comme l’a dit Khoury, « nous ne pouvons pas chanter l’amour ou la nature au milieu des massacres ».

Un retour musical

Les récentes représentations de l’ESNCM reflètent cette évolution, notamment dans « Gaza : Sacrifice et héroïsme », qui mettait en scène le poème d’Ibrahim Nasrallah intitulé « Marie de Gaza ». À travers des parallèles bibliques, le poème de Nasrallah remet en question les hiérarchies mondiales de la souffrance et de l’appartenance.

Il commence par la triste constatation que « la paix sur terre n’est pas pour nous », mais plutôt « pour nos ennemis ».

Ensemble, le poème et son accompagnement musical témoignent des horreurs du génocide et constituent une archive des injustices subies par le peuple palestinien et de la trahison du monde qui laisse Israël le perpétrer en toute impunité.

Seize minutes après le début de la représentation, un tournant s’opère. L’orchestration lugubre cède la place à une mélodie exaltante, et les paroles passent de la complainte à une affirmation pleine d’espoir. « La paix sur cette terre sera mienne, puis la vôtre », chante le chœur, revendiquant la paix non pas comme un idéal abstrait, mais comme quelque chose d’indissociable de la libération.

Le chant devient un acte de défi face au génocide, rendant hommage aux centaines de milliers de personnes tuées sur cette terre et à celles qui restent inébranlables jusqu’à la libération. Le public repart avec un sentiment renouvelé d’autonomie et d’espoir, un rappel que la paix – ou plutôt la libération – est non seulement accessible, mais inévitable.

La paix sur cette terre était la nôtre avant eux ici,
et la paix sur cette terre sera la nôtre après eux.

Une autre représentation, « Gaza : The Steadfast People », mise en scène avec Ahmad Kaabour, puisait dans le répertoire révolutionnaire palestinien couvrant des générations de lutte, de Beyrouth aux Intifadas en passant par la guerre actuelle. Le concert célébrait la ténacité de Gaza tout en lançant simultanément un appel urgent à l’action.

Au cœur de ce spectacle se trouvait la chanson emblématique d’Ahmad Kaabour, « Ounadikom » (« Je vous appelle »), qu’il a interprétée aux côtés de la chorale de l’ESNCM. Cette chanson nous rappelle que, face à un système conçu pour diviser et asservir, la seule option est la résistance.

Ces représentations symbolisent un retour qui va au-delà du retour physique. Elles renvoient à la mémoire palestinienne et à la lutte collective, créant un espace dans lequel la patrie peut être réimaginée et préservée, même en exil.

En attendant de pouvoir revenir en chair et en os au pays, la musique offre un moyen de préserver l’avenir dans un présent tragique.

9 juillet 2026 – The Palestine Studies – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

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