7 mai 2026 - Des Palestiniens de la ville de Jaba’, au sud de Jénine, récoltent du blé avant qu’il ne soit complètement mûr pour produire du « freekeh », un aliment de base de la cuisine palestinienne et un produit d’exportation important. Le champ est situé à proximité de l’avant-poste de « Sanur », où les colons se sont réinstallés. Malgré l’expansion rapide des avant-postes de colonisation dans le nord de la Cisjordanie, cette récolte témoigne du lien indéfectible qui unit les Palestiniens à leur terre et à leurs traditions agricoles. L’avant-poste de Sanur menace la capacité de la population palestinienne locale à récolter ses cultures sur ses terres. Il avait été établi sur un site archéologique palestinien et avait été évacué en 2005, mais les colons y sont revenus ces derniers mois, dans le contexte d’une vague croissante d’expansion des colonies qui s’étend aux villages et aux villes de la région de Jénine - Photo : Wahaj Bani Moufleh / Activestills
Par Shaddad Attili
Eau, énergie, justice climatique et lutte pour une Palestine viable.
L’histoire de la crise environnementale en Palestine est souvent racontée sous l’angle de la pénurie : faible disponibilité en eau, en terres, en énergie et en ressources. Pourtant, ce cadre de lecture passe à côté d’une réalité plus profonde.
En Palestine, la dégradation de l’environnement n’est pas seulement une conséquence de l’occupation et du conflit : elle est devenue l’un des terrains sur lesquels se déroule ce conflit.
Aujourd’hui, la lutte pour la sécurité de l’eau, les énergies renouvelables, la résilience climatique et la protection de l’environnement est devenue une forme de résistance à part entière.
Alors que la Palestine est confrontée aux conséquences environnementales dévastatrices de la guerre génocidaire menée contre Gaza, ainsi qu’à l’occupation persistante et aux restrictions imposées dans toute la Cisjordanie, une nouvelle forme de sumud (persévérance) émerge – ce que les militants, les ingénieurs, les agriculteurs et les responsables communautaires qualifient de plus en plus de « Résistance écologique ».
Aucune situation n’illustre plus clairement le lien entre conflit et justice environnementale que celle de Gaza. Bien avant la guerre actuelle, Gaza était confrontée à de graves pressions environnementales.
Son aquifère côtier était surexploité et en déclin. La qualité de l’eau s’était détériorée à tel point que plus de 97 % des eaux souterraines étaient déjà considérées comme impropres à la consommation humaine.
Les pénuries d’énergie affectaient presque tous les aspects de la vie quotidienne, et le sous-développement chronique avait exposé la population à des risques auxquels des sociétés plus riches et plus souveraines auraient remédié depuis longtemps.
À Gaza, la situation est passée d’une vulnérabilité environnementale à une véritable catastrophe environnementale.
La guerre n’est pas à l’origine de la crise environnementale à Gaza. Elle l’a transformée en catastrophe et a fait reculer Gaza de 77 ans. [1] La disponibilité en eau par habitant est passée de niveaux déjà insuffisants à une fraction des besoins humanitaires de base – une situation largement qualifiée d’« existentielle ».
Tous les projets financés par des bailleurs de fonds, les réservoirs d’eau, les installations de dessalement, les stations d’épuration des eaux usées, les infrastructures et réseaux d’approvisionnement en eau et de traitement des eaux usées, les lignes de transport d’énergie, les réseaux électriques et les infrastructures municipales ont été endommagés ou détruits.
Des eaux usées non traitées se déversent désormais quotidiennement dans la mer Méditerranée et dans les aquifères mêmes dont dépend la population. Les terres agricoles ont été dévastées. Les systèmes d’énergie renouvelable qui avaient été mis en place avec soin au fil des années ont été perdus. Les sols, les écosystèmes côtiers et les fondements de la santé publique ont tous été gravement compromis.
À la mi-2026, plus de 57 millions de tonnes de gravats et de débris recouvrent Gaza, dont une grande partie est contaminée par des matières dangereuses : amiante, munitions non explosées, métaux lourds, résidus d’eaux usées et substances industrielles toxiques.
Il va sans dire que plus de 10 000 Gazaouis sont toujours ensevelis sous des montagnes de gravats. Des évaluations récentes menées par le Programme des Nations unies pour l’environnement, le PNUD, la Banque mondiale et d’autres agences des Nations unies confirment que la restauration de l’environnement, si elle n’est pas gérée, pourrait prendre des décennies.
Les dégâts causés à l’environnement de Gaza ne sont pas accessoires. Ils sont totaux. [2]
L’impact environnemental de la guerre s’étend bien au-delà des frontières de Gaza. La guerre moderne est un puissant accélérateur du changement climatique. Les opérations militaires, les explosions, les incendies, la destruction des infrastructures civiles et la reconstruction qui s’ensuit génèrent toutes d’énormes émissions de gaz à effet de serre qui restent largement invisibles dans la comptabilité climatique internationale. P
ourtant, la plus grande partie des dommages climatiques est encore à venir. Plus de 90 % de l’empreinte climatique totale du conflit ne devrait pas provenir des opérations militaires en cours, mais de la reconstruction, estimée à environ 33 à 60 millions de tonnes d’émissions de CO₂.
La reconstruction des habitations, des routes, des écoles, des hôpitaux, des réseaux d’eau, des stations d’épuration et des infrastructures énergétiques nécessitera d’énormes quantités de ciment et d’acier – deux des matériaux de construction les plus émetteurs de carbone au monde.
Sans stratégie de reconstruction verte, la reconstruction d’après-guerre pourrait dépasser de loin les émissions directes générées pendant les combats eux-mêmes.[3]
Le coût carbone de ce conflit est invisible, mais son impact est mondial. Ainsi, la « Résistance verte » ne se limite pas à la protection de la nature. Il s’agit de protéger l’avenir.
De plus, la guerre a rompu les réseaux interconnectés d’approvisionnement en eau et en énergie qui assuraient la survie de la population à Gaza. La crise énergétique a contraint les hôpitaux, les stations de pompage d’eau, les centres d’accueil et les services municipaux à recourir à des générateurs diesel, ce qui a considérablement accru les émissions locales de gaz à effet de serre et la pollution atmosphérique.
Le manque d’électricité et de carburant, ainsi que la mise hors service des puits, des usines de dessalement et des réseaux de distribution d’eau, ont considérablement réduit l’accès à l’eau potable. De plus, en raison de la fermeture des stations d’épuration, des eaux non traitées se déversent à grande échelle dans l’environnement.
Cet effondrement met en évidence la logique cruciale du lien entre l’eau, l’énergie et le climat : sans énergie fiable, les systèmes d’approvisionnement en eau ne peuvent pas fonctionner ; sans sécurité hydrique, les communautés – dont la grande majorité est déplacée vers des abris et des camps – deviennent extrêmement vulnérables au changement climatique ; et la destruction de ces deux secteurs sape non seulement la résilience humanitaire immédiate, mais aussi la capacité d’adaptation climatique à long terme.
L’effondrement environnemental, en ce sens, ne respecte pas les frontières politiques. La contamination des aquifères, la pollution de la mer Méditerranée et le stress climatique régional sont des conséquences communes qui s’étendent bien au-delà de Gaza.
Une stratégie crédible de relance verte pour Gaza devrait s’articuler autour de six piliers :
- Des systèmes de dessalement à énergie solaire et des réseaux décentralisés d’énergies renouvelables, afin de reconstruire les infrastructures énergétiques de Gaza sur des bases indépendantes des combustibles fossiles et des chaînes d’approvisionnement vulnérables au blocus.
- Des bâtiments et un urbanisme économes en énergie et résilients face au changement climatique, en appliquant la conception passive, l’utilisation de matériaux locaux et des normes adaptées au climat à chaque structure reconstruite.
- Traitement avancé des eaux usées, réutilisation et recharge des aquifères, afin de faire évoluer Gaza vers une économie circulaire de l’eau qui réduise la pression sur un réseau d’eaux souterraines épuisé et contaminé.
- Gestion systématique des débris : tri des déchets dangereux, enlèvement de l’amiante et des munitions non explosées, recyclage du béton et récupération des matériaux de construction circulaires – ce qui permettra de créer des emplois vert.
- Une agriculture adaptée au climat et la restauration des écosystèmes, en reconstruisant les systèmes alimentaires ainsi que les écosystèmes côtiers et pédologiques dégradés par des années de conflit.
- Une coopération régionale en matière de sécurité hydrique, énergétique et environnementale, en reconnaissant que le rétablissement environnemental de Gaza est indissociable d’une durabilité régionale plus large.
La reconstruction verte dépasse donc le simple cadre d’un relèvement humanitaire. Il s’agit d’une résistance au changement climatique. C’est la démonstration que, même au plus profond de la destruction, une voie différente et plus viable est possible.
La reconstruction de Gaza représente toutefois à la fois l’un des défis environnementaux les plus graves et l’une des plus grandes opportunités climatiques auxquelles la Palestine est confrontée. La question n’est plus simplement de savoir si Gaza sera reconstruite.
La question est de savoir quel type de Gaza sera construit – et si la reconstruction peut se transformer en une véritable transformation. La réponse doit être oui. Une reconstruction verte n’est ni un slogan environnemental ni une aspiration de luxe.
C’est un impératif de survie et une opportunité historique de repenser le développement, la résilience et la durabilité pour la Palestine et pour l’ensemble de la région.
Les modélisations actuelles mettent clairement en évidence les enjeux. Une reconstruction conventionnelle de Gaza générerait entre 50 et 65 millions de tonnes d’équivalent CO₂ sur une période de 10 à 20 ans. Une approche privilégiant les énergies renouvelables et l’économie circulaire permettrait de ramener ce chiffre à 22 à 38 millions de tonnes, soit une réduction de plus de 40 %.
La différence réside dans les choix qui sont faits dès maintenant, avant même que le premier coup de pelle ne soit donné.
Alors que Gaza est confrontée à une destruction directe et visible, l’action climatique palestinienne en Cisjordanie se heurte à un ensemble d’obstacles différents mais tout aussi paralysants : les contraintes structurelles de l’occupation.
L’Autorité palestinienne a présenté des contributions déterminées au niveau national (CDN) ambitieuses dans le cadre de l’Accord de Paris, s’engageant à développer les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique, la gestion durable de l’eau, la réutilisation des eaux usées, une agriculture résiliente au changement climatique et l’adaptation à la sécheresse croissante et aux phénomènes météorologiques extrêmes. Pourtant, leur mise en œuvre est systématiquement entravée.
La lutte pour l’eau reste l’exemple le plus flagrant et le plus persistant d’injustice environnementale en Palestine. Depuis des décennies, les Palestiniens sont confrontés à de sévères restrictions d’accès aux ressources en eau situées sous leurs terres et aux alentours de celles-ci.
Israël contrôle plus de 80 % des ressources en eau palestiniennes provenant de l’aquifère montagneux et du réseau hydrographique de la vallée du Jourdain. Les Palestiniens se voient de fait refuser l’accès au Jourdain depuis 1967. L’eau est utilisée comme une arme, et Israël s’en sert comme d’un outil de contrôle et pour forcer la migration.
Le changement climatique confère à cette injustice un caractère existentiel. La Palestine figure parmi les pays les plus vulnérables à la pénurie d’eau induite par le climat. La hausse des températures, la baisse des précipitations et la fréquence croissante des sécheresses devraient réduire considérablement les ressources en eau disponibles au cours des prochaines décennies.
Pourtant, on attend des Palestiniens qu’ils s’adaptent à l’aggravation des conditions de sécheresse alors qu’ils n’ont pas accès aux principales ressources en eau nécessaires à cette adaptation.
Chaque puits remis en état, chaque projet de traitement des eaux usées, chaque initiative de récupération de l’eau et chaque nouvelle installation de dessalement ne constituent donc pas simplement un projet de développement : il s’agit d’un acte de justice environnementale et d’un acte de « Résistance écologique » (Green Resistance).
La responsabilité climatique doit s’accompagner d’une capacité d’action. En Palestine sous occupation, chaque puits remis en état, chaque olivier replanté, chaque panneau solaire installé revêt une importance qui va au-delà de la simple production d’énergie.
Cela représente une forme de souveraineté environnementale et constitue un acte de résistance contre la dépendance, contre les restrictions discriminatoires et contre un avenir fondé sur les combustibles fossiles.
Au sein du mouvement en faveur des énergies renouvelables en Palestine, « Green Resistance » est l’acteur le plus visible.
À Gaza, l’énergie solaire n’est pas apparue comme un luxe, mais comme une nécessité. Confrontés au blocus et à des pénuries d’électricité chroniques, des milliers de foyers, d’hôpitaux, d’entreprises et d’institutions publiques se sont tournés vers l’énergie solaire.
L’essor de l’énergie solaire à Gaza est devenu l’une des évolutions les plus rapides de la région en matière d’énergies renouvelables : ces installations fournissaient jusqu’à un quart des besoins en électricité de la bande de Gaza avant que la guerre ne les détruise en grande partie.
Partout en Cisjordanie, les projets d’énergie solaire continuent de réduire les coûts, de renforcer la résilience et de diminuer la dépendance vis-à-vis des importations d’énergie. Les agriculteurs ont recours à l’irrigation solaire, les écoles installent des panneaux sur leurs toits et les entrepreneurs mettent en place des solutions d’énergie propre pour leurs communautés.
Or, les terres les plus propices au développement de projets solaires à grande échelle se trouvent principalement dans la zone C, qui représente environ 61 % de la Cisjordanie.
Le développement des infrastructures dans la zone C reste fortement restreint, ce qui oblige la Palestine à se tourner vers des initiatives solaires de plus petite envergure et décentralisées plutôt que vers les investissements à grande échelle qui pourraient réduire considérablement les émissions et permettre d’atteindre les objectifs des contributions déterminées au niveau national (CDN).
L’action en faveur du climat nécessite des ressources financières.
Les retenues répétées et la non-versement des recettes palestiniennes issues des droits de douane auxquelles elles ont droit en vertu du Protocole de Paris ont contribué à des crises budgétaires récurrentes au sein de l’Autorité palestinienne, réduisant directement sa capacité à financer des projets d’énergies renouvelables, à investir dans l’adaptation au changement climatique, à moderniser les infrastructures hydrauliques, à développer le traitement des eaux usées et à renforcer les institutions de gouvernance environnementale. Il en résulte un déficit de financement climatique qui affaiblit considérablement la capacité de la Palestine à respecter ses engagements internationaux en matière de climat.
Il ne s’agit toutefois pas d’un problème technique. C’est un problème politique, qui ne peut être résolu par des solutions techniques seules.
Le cas palestinien soulève une question fondamentale au cœur de la gouvernance internationale du climat : comment un pays peut-il remplir ses obligations climatiques alors que son accès à la terre, à l’eau, à l’énergie et aux recettes publiques reste soumis à des contraintes extérieures ?
La justice climatique exige de reconnaître que la réduction des émissions et l’adaptation ne sont pas uniquement des défis techniques.
Ce sont des défis de gouvernance. Les cadres internationaux sur le climat reconnaissent déjà le principe des responsabilités communes mais différenciées. Une attention similaire doit être accordée aux populations vivant en situation de conflit et d’occupation, dont la capacité à mettre en œuvre des mesures climatiques est systématiquement et structurellement restreinte.
La Palestine est censée respecter ses obligations internationales en matière de climat, alors qu’elle ne dispose pas d’un contrôle souverain sur une grande partie des ressources foncières, hydriques et énergétiques nécessaires pour y parvenir.
La dégradation de l’environnement causée par le conflit et l’occupation – destruction des infrastructures climatiques, restrictions sur les ressources naturelles, freins au développement – constitue une forme d’injustice environnementale qui doit être dénoncée, reconnue et traitée dans le cadre des débats mondiaux sur le climat. Le silence sur ce point n’est pas de la neutralité. C’est de la complicité.
Aujourd’hui, en Palestine, l’actualité environnementale ne se résume pas à la destruction.
C’est aussi l’histoire d’agriculteurs qui replantent des oliviers après les avoir déracinés. C’est l’histoire d’ingénieurs qui conçoivent des systèmes de dessalement solaires au milieu des décombres.
C’est l’histoire de femmes à la tête de coopératives agricoles, de jeunes qui militent en faveur de l’action climatique, de chercheurs qui préservent la biodiversité et de communautés qui remettent en état les infrastructures hydrauliques dans des conditions extrêmement difficiles.
En Palestine, la protection de l’environnement n’est plus seulement une question de préservation de la nature. Elle a pris une dimension bien plus large. C’est un acte de résilience. C’est un acte d’autodétermination. C’est un acte de résistance.
La « résistance écologique » consiste à affirmer que, même sous l’occupation, même après les bombardements, même face à un climat qui s’effondre, les Palestiniens construiront l’avenir qu’ils méritent : plus vert, plus résilient, plus souverain et plus juste.
Notes :
[1] Clara Nabaa and AFP, “Gaza Needs More Than $71 Billion for Recovery and Reconstruction, EU-UN Report Says,” EuroNews, April 21, 2026.
[2] European Union, United Nations, and World Bank, “Report: Gaza Strip Rapid Damage and Needs Assessment” United Nations, April 20, 2026.
[3] Benjamin Neimark, et al., “Israel-Gaza Conflict Carbon Emissions Exceeded 30 Million Tons,” One Earth 9(3), March 20, 2026, cited on Science Direct.
Auteur : Shaddad Attili
* Le Dr Shaddad Attili est un ancien ministre palestinien de l’Eau qui a également occupé les fonctions de négociateur palestinien de haut niveau et de ministre chargé des questions liées à l’eau et à l’environnement. Il a occupé plusieurs postes à responsabilité au niveau international, notamment celui de secrétaire général adjoint de la Division de l’eau et de l’environnement de l’Union pour la Méditerranée. Il est le fondateur et directeur général de MAWARED pour le développement durable.
Juin 2026 – This Week in Paletine – Traduction : Chronique de Palestine – Éléa Asselineau

Soyez le premier à commenter