Quelle sera la place de la Palestine après la guerre israélo-US contre l’Iran ?

28 mars 2026 - Les Iraniens se sont rassemblés dans différentes villes du pays lors de manifestations placées sous le signe de l'unité nationale et de la solidarité, exprimant leur soutien aux forces armées et condamnant les attaques américano-israéliennes contre des infrastructures civiles - Photo : Ahmad Reza Maddah / IRNA

Par Ramzy Baroud

Certains expriment leur frustration face au fait que les conditions posées par l’Iran pour mettre fin à la guerre n’incluent pas explicitement et sans équivoque l’exigence de mettre fin à l’occupation israélienne de la Palestine et de démanteler le régime d’apartheid.

Parmi les conditions relayées par les médias iraniens et ceux qui leur sont favorables – bien qu’elles n’aient pas été officiellement confirmées par Téhéran –, figure l’idée selon laquelle toute résolution doit inclure la fin de la guerre menée par Israël sur tous les fronts : Gaza, le Liban, la Syrie et au-delà.

Cependant, ces conditions ne faisaient pas spécifiquement de la libération de la Palestine une priorité comme condition préalable à la fin de la guerre.

Cette frustration n’est ni injustifiée ni marginale. Pour beaucoup, la Palestine n’est pas une question parmi d’autres, mais l’axe central du conflit lui-même. C’est précisément pour cette raison, cependant, qu’elle ne peut être abordée de manière isolée.

Traiter la guerre actuelle uniquement à travers ce qui a été ou n’a pas été explicitement énoncé risque de réduire une confrontation profondément complexe à une seule dimension, alors qu’en réalité, c’est à travers cette lutte plus large et interconnectée que la question palestinienne est finalement façonnée, traitée et potentiellement résolue.

Plusieurs courants d’analyse saisissent des éléments de cette réalité, mais peu l’aborde de façon complète.

Certaines se concentrent étroitement sur la politique intérieure israélienne, arguant que le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu prolonge la guerre pour préserver sa coalition, retarder la reddition de comptes et éviter les conséquences juridiques qui pourraient mettre fin à sa carrière politique.

D’autres adoptent une lecture stratégique plus large, situant la guerre dans le cadre de la quête de longue date d’Israël pour la domination régionale — neutraliser ses adversaires, étendre la normalisation et consolider sa position en tant que puissance centrale dans la région.

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Une troisième ligne d’analyse, plus proche du courant dominant, continue d’opérer dans le cadre déclaré de Washington et de Tel-Aviv. Même lorsqu’elle formule des critiques, elle reste ancrée dans le discours sur le programme nucléaire iranien, la « sécurité » israélienne et l’architecture familière de la justification.

Ce cadre n’est pas neutre. Il évite systématiquement d’attribuer la responsabilité de la guerre à Israël, tout comme il a toujours refusé de faire face au génocide à Gaza.

Même ses critiques à l’égard du président américain Donald Trump restent marginales – axées sur les objectifs flous de la Maison Blanche, la mauvaise coordination et les messages contradictoires – plutôt que sur la logique politique et morale qui sous-tend la guerre elle-même.

Entre des explications strictement internes et un discours dominant de plus en plus creux, la trajectoire historique dans son ensemble disparaît du champ de vision.

La vérité se trouve ailleurs.

Le Moyen-Orient n’est pas entré soudainement en crise. Il a été façonné — délibérément — pour l’instabilité. Ce à quoi nous assistons n’est pas une rupture brutale, mais l’accélération d’un processus historique de longue date qui atteint aujourd’hui une phase décisive.

L’accord Sykes-Picot de 1916, conclu entre la Grande-Bretagne et la France, ne s’est pas contenté de diviser le territoire ; il a orchestré la fragmentation. Des frontières arbitraires ont été imposées sans guère tenir compte des réalités historiques, culturelles ou sociales, garantissant ainsi que la région resterait politiquement fracturée et contrôlable de l’extérieur.

Ce cadre colonial a ensuite été renforcé par des accords d’après-guerre qui ont transféré le contrôle effectif de la région aux États-Unis.

Un moment décisif s’est produit en 1945, lorsque le président américain Franklin D. Roosevelt a rencontré le roi saoudien Abdulaziz à bord de l’USS Quincy, établissant une formule stratégique : des garanties de sécurité américaines en échange d’un accès stable aux ressources pétrolières.

Cet accord a évolué, en particulier dans les années 1970, pour donner naissance au système du pétrodollar, dans lequel les transactions pétrolières mondiales étaient libellées en dollars américains.

Les conséquences ont été structurelles. La demande mondiale de dollars a été assurée, et la puissance de l’économie américaine est devenue directement liée à son influence sur les flux énergétiques du Moyen-Orient.

À partir de ce moment-là, la domination américaine dans la région n’était plus seulement stratégique : elle devenait fondamentale pour l’ordre économique mondial.

Quand cette situation a-t-elle commencé à se transformer ?

Une réponse courante implique l’invasion américaine de l’Irak en 2003. Destinée à consolider le contrôle américain, la guerre a au contraire déstabilisé la région de manière profonde et durable, mettant en évidence les limites de l’intervention militaire directe et accélérant des forces que Washington lui-même ne pouvait pas entièrement contenir.

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En 2011, les États-Unis ont commencé à se réajuster. Le « pivot vers l’Asie » de l’administration Obama reflétait une réorientation stratégique vers la Chine, tandis qu’au Moyen-Orient, Washington adoptait un modèle d’engagement plus indirect — souvent décrit comme « diriger depuis l’arrière ».

Cette approche s’est manifestée clairement en Libye en 2011, où les forces de l’OTAN, sous la coordination des États-Unis, sont intervenues militairement sans présence terrestre américaine à grande échelle, ce qui n’a pas conduit à la stabilité, mais à l’effondrement de l’État.

En Syrie, en Irak, au Yémen et ailleurs, les États-Unis se sont de plus en plus appuyés sur des intermédiaires, des alliances régionales et des formes hybrides de guerre. Ils ont cherché à maintenir leur influence tout en réduisant les coûts politiques et financiers d’une occupation sur le terrain.

Dans ce cadre en évolution, Israël a endossé un rôle plus central. Il n’était plus simplement un allié, mais un pilier — positionné comme garant régional de la sécurité au sein d’un ordre dirigé par les États-Unis.

Les États arabes, en particulier ceux du Golfe, ont été intégrés à cet arrangement en tant que partenaires économiques, leur normalisation avec Israël étant présentée comme à la fois pragmatique et inévitable.

Les accords d’Abraham, signés en 2020, ont officialisé ce changement. Il ne s’agissait pas simplement d’accords diplomatiques, mais d’éléments d’un projet plus large visant à réorganiser le Moyen-Orient en fonction des priorités stratégiques américaines et israéliennes.

Bien que largement décrits comme une trahison de la Palestine — à juste titre —, ces accords visaient également à contourner complètement la question palestinienne.

Jared Kushner a clairement exprimé cette logique, affirmant que la coopération régionale et l’intégration économique pouvaient se poursuivre indépendamment de la résolution de la question des droits des Palestiniens.

Le discours lui-même a commencé à évoluer en conséquence. Israël a adopté et développé le langage d’un « nouveau Moyen-Orient », mettant en avant une vision dans laquelle il occupe une position centrale et incontestée.

Cette vision a été clairement affirmée en septembre 2023, lorsque Netanyahou s’est adressé aux Nations unies et a présenté une carte de la région qui excluait totalement la Palestine — une déclaration autant politique que visuelle.

Pourtant, même le génocide à Gaza n’a pas fondamentalement perturbé cette trajectoire. Plusieurs gouvernements arabes, malgré leurs condamnations rhétoriques, ont continué à donner la priorité à la préservation de cet ordre émergent, investissant un capital politique dans sa survie tout en n’offrant que peu de soutien significatif aux Palestiniens.

Cette posture n’est pas le fruit du hasard.

De nombreux États du Golfe ne sont pas le produit de mouvements de libération anticolonialistes, mais d’arrangements coloniaux. En tant qu’anciens protectorats britanniques, leurs systèmes politiques et de sécurité restent profondément liés aux puissances occidentales.

La taille limitée de leur population, l’étendue de leur territoire et leur autonomie stratégique les rendent dépendants de garanties extérieures pour leur survie.

La Chine faisant toujours preuve de prudence dans le déploiement de sa puissance militaire et ne souhaitant pas — du moins pour l’instant — remplacer les États-Unis en tant que garant de la sécurité, ces États restent tributaire de la reconnaissance politique, de la protection militaire et des infrastructures technologiques occidentales.

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De leur point de vue, l’effondrement de l’ordre établi n’est pas une libération, mais un risque.

Cela contribue à expliquer l’absence de tout changement significatif dans leur position vis-à-vis d’Israël, même lorsque les dirigeants israéliens expriment ouvertement des ambitions expansionnistes.

Netanyahu lui-même a maintes fois présenté le rôle d’Israël en des termes articulant un projet régional plus vaste – à savoir le « Grand Israël » – qui va au-delà du simple partenariat pour aboutir à la domination.

De telles déclarations, bien qu’alarmantes pour certains, n’ont pas fondamentalement modifié les calculs des régimes arabes. Ceux-ci ont depuis longtemps compris la nature de la puissance israélienne, mais continuent d’évoluer au sein d’un système qui récompense l’alignement sur les acteurs les plus puissants, et non la résistance à ceux-ci.

Compte tenu de tout cela, la guerre américano-israélienne contre l’Iran ne peut être comprise comme une série de décisions isolées ou de calculs à court terme. Elle est le résultat d’une trajectoire historique complexe et cumulative.

Oui, Netanyahou cherche à assurer sa survie politique. Oui, la politique américaine reste profondément influencée par les forces pro-israéliennes. Mais réduire la guerre à ces seuls facteurs revient à passer à côté de sa fonction structurelle : la tentative d’imposer un nouvel ordre régional.

C’est précisément dans ce contexte plus large qu’il faut comprendre la résistance palestinienne à Gaza.

Elle n’a jamais eu pour but de vaincre Israël sur le plan militaire conventionnel. Son objectif était plutôt d’élargir la portée du conflit, de perturber la capacité d’Israël à remodeler unilatéralement la région et de contester ce que l’on peut considérer comme un « Sykes-Picot II » émergent — centré cette fois-ci sur la domination israélienne.

Israël est pleinement conscient de cette dynamique. D’où sa présentation constante de la guerre comme une guerre existentielle, qu’il assimile à son moment fondateur de 1948 — la Nakba et le nettoyage ethnique de la Palestine.

Pourtant, la puissante riposte de l’Iran, le rôle soutenu du Hezbollah, l’implication d’Ansarallah et la consolidation plus large de l’Axe de la Résistance suggèrent qu’Israël pourrait bien ne pas atteindre ses objectifs stratégiques après tout.

Et c’est précisément là que pèchent la plupart des analyses qui dominent.

Pour l’Axe de la Résistance, la victoire ne passe pas nécessairement par un triomphe militaire décisif. Elle exige de l’endurance. Dans ce contexte, ne pas perdre constitue en soi une victoire stratégique.

Un tel dénouement ne se contenterait pas d’interrompre la trajectoire actuelle ; il commencerait à l’inverser. L’arc stratégique qui a suivi la guerre en Irak — renforcé par le « pivot vers l’Asie », l’effondrement des soulèvements arabes et le processus de normalisation — serait fondamentalement bouleversé.

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Le rôle d’Israël en tant que garant de la « sécurité » régionale s’en trouverait affaibli, contraignant les régimes arabes à réévaluer leurs alignements et, potentiellement, à explorer de nouvelles formes de coexistence régionale — non pas avec Israël, mais avec l’Iran.

Dans le même temps, les États-Unis se retrouveraient face à un éventail d’options de plus en plus restreint : soit s’enfoncer davantage dans une région dont ils tentent de se désengager, soit accepter un paysage géopolitique modifié dans lequel l’Iran et ses alliés ne sont plus des acteurs périphériques, mais des forces bien établies et incontournables dans la construction de l’avenir de la région.

Si cela ne suffira pas à lui seul à libérer la Palestine ou à démanteler l’apartheid, cela ouvrirait néanmoins de nouveaux espaces politiques, géopolitiques et juridiques dans lesquels les Palestiniens pourraient agir — des espaces rendus possibles par le déplacement des équilibres régionaux et l’assouplissement de contraintes de longue date.

Si la guerre américano-israélienne contre l’Iran échoue, les implications s’étendront bien au-delà du champ de bataille. Ce qui commencera à se défaire, ce n’est pas seulement l’équilibre des pouvoirs existant, mais le langage et les postulats mêmes qui ont régné sur la région pendant des décennies.

Dans ce contexte, des puissances mondiales telles que la Chine et la Russie sont susceptibles de se positionner de manière plus affirmée en tant que partenaires économiques et stratégiques alternatifs, cherchant à tirer parti d’un paysage régional en mutation.*

Dans le même temps, certains États européens — qui ont déjà fait part de leur désorientation face à la politique américaine — pourraient tenter de négocier de nouveaux accords, notamment compte tenu de la centralité stratégique du détroit d’Ormuz et de ses implications directes sur les flux énergétiques mondiaux.

Les pays du Sud pourraient également tirer des leçons de cette situation, en explorant des formes de coopération régionale qui remettent en cause les cadres coloniaux imposés et les hiérarchies de pouvoir établies depuis lors.

Pris dans leur ensemble, ces changements ne résolvent pas la « question palestinienne », mais ils ouvrent des perspectives. Ils élargissent le terrain sur lequel les Palestiniens et leurs alliés, y compris le mouvement de solidarité mondial, peuvent agir, s’organiser et exercer une pression.

Alors que le soutien à Israël décline fortement parmi les Américains ordinaires et que la solidarité mondiale avec la Palestine atteint des niveaux sans précédent — y compris au sein des sociétés occidentales —, les contours d’un changement politique plus large se dessinent déjà.

Le défi consiste désormais non seulement à reconnaître que le changement est en cours, mais aussi à en comprendre la profondeur et la direction, afin de ne pas rester cantonnés à des lectures partielles de la guerre contre l’Iran.

Il faut au contraire l’aborder comme faisant partie d’une lutte plus large pour l’avenir de la région, dans laquelle la Palestine reste au centre.

29 mars 2026 – Transmis par l’auteur – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah

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