Un hôpital de Jérusalem où les bébés meurent seuls

Photo : Quique Kierszenbaum
L'unité de soins intensifs néonatals de l'hôpital Al Makassed à Jérusalem-Est - Photo : Quique Kierszenbaum
Oliver Holmes à Jerusalem et Hazem Balousha à Gaza – Le blocus israélien de Gaza impose que les parents soient séparés de leurs enfants gravement malades.

À première vue, rien ne semblait inapproprié dans l’unité de soins intensifs pour enfants. Neuf lits étaient occupés par neuf petits nouveau-nés, tous munis de tubes attachés à leur corps filiforme. Les moniteurs émettaient des blips électroniques réguliers. Les infirmières allaient et venaient d’un lit à l’autre. Un pédiatre à l’air fatigué remplissait de la paperasse.

Et pourtant il manquait quelque chose : il n’y avait pas de parents.

Certains avaient été renvoyés chez eux pour se reposer ou buvaient peut-être anxieusement du café à la cafétéria du rez-de-chaussée. Mais pour deux bébés de cet hôpital palestinien de Jérusalem, la mère restait piégée à une heure et demie de là par un blocus qu’Israël impose à Gaza. Les deux nourrissons mourront plus tard, l’un d’eux sans avoir revu sa mère.

Des nourrissons palestiniens gravement malades emmenés de Gaza appauvrie et ravagée par la guerre à l’hôpital Makassed mieux équipé, souffrent et meurent sans la présence de leurs parents.

Israël autorise la sortie temporaire de Gaza pour des raisons médicales dans certains cas, mais pas dans tous. En même temps, il empêche ou retarde sérieusement le départ de nombreux parents de patients, et d’autres ne présentent jamais de demande, craignant que des contrôles de sécurité approfondis pour les adultes ne retardent l’obtention du permis de sortie de leur enfant et ne leur fassent perdre du temps vital.

Depuis le début de l’année dernière, 56 bébés de Gaza ont été séparés de leur mère et de leur père, et six d’entre eux sont morts sans la présence d’un parent, selon l’hôpital.

Dans l’un des cas, une jeune mère de Gaza de 24 ans a eu l’autorisation de se rendre à Jérusalem pour accoucher de triplés gravement malades deux mois avant terme . Deux pesaient moins qu’un paquet de sucre.

Mais le permis d’Hiba Swailam a expiré et elle a dû retourner à Gaza. Elle n’était pas là lorsque son premier enfant est mort âgé de neuf jours, ou deux semaines plus tard lorsque son deuxième bébé est également mort. On l’a informée par téléphone.

La survivante, Shahad, a passé les premiers mois de sa vie confiée aux soins d’infirmières, et Hiba ne pouvait voir sa fille que par appels vidéo. Alors que le bébé était prêt à sortir de l’hôpital depuis février, aucun membre de la famille ne pouvait aller la chercher.

Après avoir été contactées pour commentaires, les autorités israéliennes ont autorisé Swailam à quitter Gaza. Elle a été autorisée à se rendre à Jérusalem le jour même où Israël a répondu à la demande de commentaires du Gardian, le 29 mai.

Physicians for Human Rights-Israel (Médecins pour les droits de l’homme-Israël), organisation médicale israélienne à but non lucratif, a déclaré que plus de 7 000 permis avaient été délivrés l’année dernière à des mineurs de Gaza. Moins de 2 000 permis ont été accordés aux parents, on peut en déduire que la plupart des enfants a fait le voyage sans leur mère et leur père. Mor Efrat, directeur du groupe pour les territoires palestiniens occupés, a déclaré que « le gouvernement israélien devrait être tenu responsable de la souffrance humaine ».

Séparer les nourrissons malades de leurs parents peut avoir des effets dévastateurs. Les médecins pensaient que l’un des triplés qui est mort lorsque leur mère était à Gaza souffrait d’une maladie pour laquelle l’une des meilleures mesures préventives est l’allaitement. « Je ne dirais pas que si la mère avait été là, ils ne l’auraient pas contractée, mais les risques auraient été moindres », a expliqué Hatem Khammash, le chef de l’unité néonatale.

Ibtisam Risiq, l’infirmière chef qui dirige l’unité de soins intensifs pédiatriques, a observé un effet psychologique chez les nouveau-nés sous ses soins qui sont seuls. « Ils ont besoin d’amour. Leur rythme cardiaque augmente. Ils sont déprimés », dit-elle.

Assise à son bureau, des piles de papiers partout, elle surveillait ses infirmières se hâter pour maintenir les bébés en vie. Elle les réprimandait pour avoir laissé par terre des emballages médicaux rejetés. Un grand écran d’ordinateur derrière elle montrait la fréquence cardiaque de chacun des patients. Pendant qu’elle parlait, l’un faisait un bon à 200 pulsations par minute. « Ça devrait être 130, » dit-elle, et elle dépêcha vite une infirmière.

Des médecins entraient et sortaient. Mme Risiq a décroché le téléphone pour discuter avec un administrateur qui avait appelé pour un autre enfant qui avait besoin de soins urgents. Il demandait en vain si l’un des patients de Mme Risiq était assez stabilisé pour le transférer dans une unité de moindre risque.

« Nous sommes à 100% de taux d’occupation, » répondit Mme Risiq. « C’est la même chose tous les jours. Tous les jours je dois y faire face. »

Déjà aux prises avec des difficultés financières, l’hôpital Makassed s’est détérioré depuis que Donald Trump a réduit de plusieurs millions de dollars l’aide médicale qui lui été apportée ainsi qu’à d’autres hôpitaux qui desservent les Palestiniens de Jérusalem-Est.

Une rivalité politique féroce entre les factions politiques palestiniennes en Cisjordanie et à Gaza a également aggravé une crise sanitaire. L’Autorité palestinienne (AP) basée en Cisjordanie, le seul groupe avec lequel Israël accepte d’être en contact, a été accusée d’avoir réduit l’aide médicale à Gaza pour pousser le Hamas à céder le contrôle de la Bande, accusation que l’AP nie.

Photo : Mohammad Asad
Un enfant malade du cancer à l’hôpital de Gaza, juin 2017. Les fréquences coupures d’approvisionnement en électricité et en médicaments sont les premières atteintes au droit à la santé dans le territoire soumis au blocus – Photo : Mohammad Asad

Saleh al-Ziq, le chef du bureau de l’Autorité palestinienne pour Gaza qui transmet les demandes de permis de sortie à Israël, a déclaré qu’il conseillait que les enfants malades ne soient accompagnés que par des personnes de plus de 45 ans, dont les permis sont généralement traités plus rapidement par les autorités israéliennes car ils sont considérés moins dangereux.

Le résultat c’est que l’hôpital Makassed est plein de grands-parents, au lieu de parents, qui sont généralement plus jeunes. L’hôpital doit prendre en charge leur hébergement et leur nourriture, et a installé des caravanes pour leur permettre de dormir. Mais dans certains cas, ils doivent eux aussi retourner à Gaza et les bébés sont laissés complètement seuls.

Dans l’unité de soins intensifs pédiatriques, Mme Risiq a pris un grand registre vert rempli de ses inscriptions griffonnées d’admissions, dont un grand nombre était des prématurés.

Un nouveau-né, Reema Abu Eita, est venu de Gaza avec sa grand-mère pour une opération d’urgence de la moelle épinière. L’intervention a été retardée parce qu’elle avait une infection, a expliqué Mme Risiq, regardant le bébé, qui avait les yeux fermés et la poitrine qui se soulevait. Le père d’Abu Eita, chauffeur d’ambulance, a réussi à obtenir un permis pour rendre visite à sa fille, mais le bébé est mort avant son retour à Gaza.

Un autre nouveau-né de Gaza, Khalil Shurrab, a été admis avec un foie hypertrophié. Le teint jaune à cause d’une jaunisse, il souffrait de convulsions.

La grand-mère de Khalil l’accompagnait, selon son père, qui parlait depuis Gaza. « Le personnel de l’hôpital lui a appris à nous envoyer, à moi et mon épouse des photos de lui sur WhatsApp, » a expliqué Jihad Shurrab, 29 ans.

Son épouse, Amal, a dit qu’elle ne dormait plus après le départ de son fils. « J’aurais voulu pouvoir l’accompagner à Jérusalem. Je suppliais tout le monde, mais on me disait que j’étais jeune et que les Israéliens n’accepteraient jamais. »

Au soulagement de la famille, l’hôpital Makassed a finalement libéré Khalil au bout d’un mois, et le bébé a pu retourner à Gaza. Mais une fois de retour, ils ont découvert que les médicaments n’étaient pas disponibles localement. « L’hypertrophie augmentait, » dit son père. Il a décidé d’essayer de quitter Gaza par le sud via l’Égypte, qui impose également un blocus mais permet de sortir dans certains cas. « Le jour où nous devions faire le voyage, il est mort. »

Israël dit que son blocus terrestre, aérien et maritime de Gaza vise à empêcher le Hamas et d’autres groupes militants de lancer des attaques. L’ONU le qualifie de «punition collective» pour les 2 millions de personnes qui s’y trouvent piégées. Les résidents appellent cela un siège.

Cogat, l’organe du ministère de la défense chargé de coordonner les activités du gouvernement israélien dans les territoires palestiniens, a répondu par écrit qu’il n’y avait pas de limite d’âge pour les permis et que chaque demande était examinée individuellement.

En ce qui concerne le cas des triplés, il a déclaré qu’une « erreur humaine dans les formulaires de demande » était responsable du rejet d’une demande déposée par la mère en avril.

Il a imputé la crise sanitaire à Gaza au Hamas et à l’Autorité palestinienne, qui ont « réduit massivement leur budget d’aide médicale pour les habitants de la Bande de Gaza ». Le Hamas a utilisé des patients comme mules pour introduire clandestinement des explosifs et des « fonds de la terreur » en Israël, a-t-il expliqué.

Cogat a par ailleurs précisé qu’il « délivre des dizaines de milliers de permis pour les patients et délivre également des permis pour les médecins palestiniens, qui reçoivent une formation dans les hôpitaux en Israël. »

Alors qu’il est plus difficile pour les habitants de Gaza de sortir de la Bande, il est aussi difficile, parfois impossible pour les parents palestiniens de Cisjordanie de se rendre à l’hôpital Makassed qui dessert aussi la Cisjordanie. Israël revendique la souveraineté sur l’ensemble de Jérusalem et a même isolé ses quartiers à majorité arabe du reste des territoires palestiniens. Certains patients, de nombreux enfants plus âgés souffrant de cancer, ont leur famille qui, bien que vivant à quelques minutes de là, ne peut pas leur rendre visite.

Il est si courant que les enfants soient séparés de leur famille que les hôpitaux palestiniens de Jérusalem leur procurent des tablettes pour qu’ils puissent passer des appels via Skype.

Une organisation caritative de soins basée au Royaume Uni, Medical Aid for Palestinians, organise des visites de l’hôpital Makassed pour des députés britanniques afin de leur montrer les conséquences de la séparation des enfants de leurs parents.

Une députée travailliste qui s’est rendue sur place a déclaré qu’elle insistait auprès du gouvernement britannique pour qu’il intervienne. Rosena Allin- Khan, qui travaillait autrefois comme médecin urgentiste, a déclaré : «Aucun enfant au monde ne devrait être seul dans les moments où il est le plus vulnérable.»

« Le gouvernement britannique doit faire pression sur les autorités israéliennes pour réformer ce système inhumain. »

20 juin 2019 – theguardian – Traduction: Chronique de Palestine – MJB