Malgré le massacre de Palestiniens dans Gaza, les critiques contre l’occupant israélien sont rares

Photo : ActiveStills/Mohammed Zaanoun
Sept avril 2018 - Enterrement du journaliste palestinien Yasser Murtaja assassiné par l'armée israélienne - Photo : ActiveStills/Mohammed Zaanoun
Patrick CockburnLe prix politique du siège ou du blocus de Gaza est plus grand que par le passé parce qu’il est devenu impossible d’empêcher la diffusion d’informations sur les souffrances de ceux qui sont piégés à l’intérieur.

Des milliers de manifestants sont revenus à la clôture de séparation ce vendredi, et ont brûlé de gros tas de pneus pour créer un écran de fumée noir et tenter de se protéger des snipers israéliens. Le ministère de la santé de Gaza a déclaré que cinq personnes avaient été tuées et 1 070 personnes blessées vendredi, dont 293 par des balles réels.

Les manifestants savent à quoi s’attendre. Une vidéo du premier jour de la marche montre un manifestant qui se fait tirer dans le dos par un tireur d’élite israélien alors qu’il s’éloigne de la clôture séparant Gaza d’Israël. Dans d’autres séquences, des Palestiniens sont tués ou blessés alors qu’ils prient, marchent, sans rien dans les mains, vers la clôture de séparation, ou brandissent simplement un drapeau palestinien. Tous ceux qui se trouvent à moins de 300 mètres de la clôture sont qualifiés d’ »instigateurs » par l’armée israélienne, et les soldats ont reçu l’ordre de les abattre.

« Rien n’a échappé à notre contrôle ; tout ce que nous avons fait était précis et mesuré, et nous savons où chaque balle a atterri « , a tweeté l’armée israélienne le lendemain du massacre du 30 mars, au début des 45 jours de ce que les Palestiniens appellent la « Grande Marche du retour » dans les demeures où ils vivaient en Israël il y a 70 ans. Le tweet a été effacé peu de temps après, peut-être à cause de la sortie de la vidéo où l’on voit un manifestant se faire tirer dans le dos.

Une tuerie éhontée et cruelle contre des manifestants littéralement encagés

La seule ampleur des pertes au premier jour de la manifestation, il y a une semaine, est profondément choquante. En une seule journée, les Israéliens ont tué 16 Palestiniens et en ont blessé 1 415, dont 758 à balles réelles, selon les autorités sanitaires de Gaza. Ces chiffres sont contestés par Israël, qui dit qu’il n’y a eu que quelques dizaines de blessés. Mais Human Rights Watch s’est entretenu avec des médecins de l’hôpital Shifa de Gaza qui ont affirmé avoir soigné 294 manifestants blessés, avec, pour la plupart, « des blessures aux membres inférieurs causées par des balles réelles ».

Imaginez un instant que ce ne soient pas les deux millions de Palestiniens de Gaza, qui sont pour la plupart des réfugiés de 1948, mais les six millions de réfugiés syriens en Turquie, au Liban et en Jordanie qui aient organisé une marche pour retourner dans les maisons qu’ils ont perdues en Syrie depuis 2011. Supposons qu’à l’approche de la frontière syrienne, ils aient été la cible de tirs de l’armée syrienne et que des centaines d’entre eux aient été tués ou blessés. La Syrie prétendrait certainement que les manifestants étaient armés et dangereux, ce qui serait contredit par l’absence de victimes parmi les militaires syriens.

Le tollé contre le régime meurtrier syrien à Washington, Londres, Paris et Berlin aurait résonné dans le monde entier. Boris Johnson aurait dénoncé Assad comme boucher et Nikki Haley, l’ambassadeur des États-Unis à l’ONU, aurait exhibé des photos des morts et des mourants devant le Conseil de sécurité.

Israël, bien sûr, s’insurge avec fureur contre le moindre parallèle entre les deux situations. Le porte-parole de son gouvernement, David Keyes, a reproché à CNN d’avoir même utilisé le mot « manifestation » alors que « ce qui s’est réellement passé, c’est que le Hamas a organisé cet événement pour que des milliers de personnes affluent en Israël dans le but d’écraser Israël et de commettre des actes de terrorisme. D’ailleurs, nous avons photographié des gens qui tiraient au fusil, plaçaient des bombes, lançaient des fusées. »

Des meurtres en série, délibérés et calculés

En réalité, aucune photo de ces manifestants soi-disant bien armés n’a jamais fait surface. Mais quatre jours plus tard, Human Rights Watch a publié un rapport intitulé « Israël : la tuerie de Gaza est illégale et calculée. Des officiels ont donné le feu vert pour tuer des manifestants sans armes », dans lequel on peut lire que l’ONG n’avait « trouvé aucune preuve de l’utilisation d’une arme à feu par un manifestant ». L’ONG a ajouté que les images publiées par l’armée israélienne montrant deux hommes tirant sur les troupes israéliennes étaient mensongères car elles pas n’avaient été filmées lors de la manifestation.

Les ministres israéliens ne sont pas du tout désarçonnés par le refus général de croire que les manifestants représentent la moindre menace pour Israël. Le ministre de la Défense Avigdor Lieberman a déclaré que les soldats israéliens avaient « repoussé les combattants du Hamas avec résolution et compétence… Je les soutiens de tout mon cœur. » Le tir à volonté continue donc comme avant, ce qui a amené l’organisation israélienne de défense des droits de l’homme, B’Tselem, a lancer une campagne intitulée « Désolé Commandant, je ne peux pas tirer », pour encourager les soldats à refuser de se mettre dans l’illégalité en tirant sur des civils non armés.

Pourquoi la vague de manifestations palestiniennes arrive-t-elle maintenant et pourquoi Israël réagit-il si violemment ? Il n’y a rien de nouveau aux manifestations palestiniennes pour protester contre le vol de leurs terres, ni à la réaction violente de l’armée israélienne. Mais il y a sans doute des causes plus spécifiques à la confrontation actuelle, notamment la colère qu’a suscitée chez les Palestiniens la décision du président Trump en décembre dernier de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël et le déménagement de l’ambassade des États-Unis de Tel-Aviv. Cela a mis en évidence de manière éclatante le soutien inconditionnel de Washington à Israël et son mépris absolu des Palestiniens, et ça a sonné le glas des derniers espoirs qu’ils pouvaient encore avoir d’obtenir quoi que ce soit grâce aux États-Unis.

Selon la presse israélienne, ce fort soutien de l’administration Trump est la raison pour laquelle le premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, estime qu’une mauvaise publicité sur ce qui se passe à Gaza ne nuira pas à la position d’Israël aux États-Unis. Dans le passé, les massacres de Palestiniens ou de Libanais par Israël ont parfois provoqué, aux États-Unis, une vive opposition qui a eu pour effet de freiner la violence d’Israël.

Une presse occidentale aux ordres de l’occupant israélien ?

Mais, jusqu’à présent, Israël a été peu critiqué par les médias internationaux qui, soit passent les violences à Gaza sous silence, soit relaient avec complaisance la version d’Israël. Le vocabulaire utilisé par les organes d’information est souvent révélateur : par exemple, le 31 mars, le site Web de la BBC avait un titre intitulé : « Frontière Gaza-Israël : les affrontements font 16 morts et des centaines de blessés parmi les Palestiniens ». Le mot « affrontements » implique un combat entre deux groupes en capacité de se battre l’un contre l’autre, alors que, comme le dit Human Rights Watch, les manifestants ne représentent en aucun cas une menace pour la toute puissante machine militaire israélienne – comme le prouve, s’il en était besoin, le fait que tous les morts et les blessés sont palestiniens.

Il est possible que les Israéliens calculent mal l’impact de l’usage excessif de la force sur l’opinion publique : à l’ère du wifi et de l’Internet, les images des victimes de violence sont immédiatement diffusées dans le monde entier, avec souvent un effet dévastateur. Comme on l’a vu en Syrie et en Irak, le prix politique du siège ou du blocus de zones urbaines comme Gaza ou la Ghouta orientale est beaucoup plus grand que par le passé parce qu’il est devenu impossible d’empêcher la diffusion d’informations sur les souffrances de ceux qui sont piégés à l’intérieur, même si cela n’a aucun impact sur le cours des événements.

Contrairement à ce que prétend Keyes, l’idée d’une marche contre la clôture semble être née, à Gaza, dans les médias sociaux et n’a été adoptée que plus tard par le Hamas. C’est la seule stratégie qui puisse permettre aux Palestiniens d’obtenir des résultats parce qu’ils n’ont pas d’option militaire ni d’alliés puissants et que leurs dirigeants sont trop vieux et trop corrompus. Mais ils ont les chiffres avec eux : un rapport récent à la Knesset israélienne disait qu’il y avait environ 6,5 millions d’Arabes palestiniens et un nombre égal de citoyens juifs israéliens en Israël et en Cisjordanie, sans compter ceux de Jérusalem-Est et de Gaza. Israël a toujours mieux su combattre les insurrections armées que les mouvements de masse non violents qui réclament des droits civiques pour les Palestiniens.

Keyes prétend que les manifestations sont orchestrées par le Hamas, mais là encore, il fait erreur car les témoins sur place disent que les manifestations sont lancées par des groupes et des individus neutres, qui sont excédés par les dirigeants palestiniens incapables, divisés et arrivistes du Hamas comme du Fatah. L’aspect le plus dangereux de la situation, en termes de de violence potentielle, est peut être justement que personne ne dirige vraiment ce mouvement de protestation.

Patrick Cockburn * Patrick Cockburn est un journaliste de The Independent spécialisé dans l’analyse de l’Irak, la Syrie et les guerres au Moyen-Orient. Il est l’auteur de Muqtada Al-Sadr, the Shia Revival, and the Struggle for Iraq et de Age of Jihad: Islamic State and the Great War for the Middle East.

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8 avril 2018 – The Independent – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet