Haifa Abu Sbaih raconte ses 16 mois de tortures et mauvais traitements dans les geôles israéliennes

Photo : Showkat Shafi
Haifa Abu Sbaih - Photo : Showkat Shafi
Zena TahhanHaifa Abu Sbaih avoue que les conditions d’emprisonnement et les tortures et mauvais traitements subis lui ont fait « souhaiter mourir ».

Hébron, Cisjordanie occupée – Haïfa Abu Sbeih n’avait que 15 ans lorsqu’elle a été témoin des suites immédiates d’un horrible massacre à l’extérieur de la maison de sa famille dans la vieille ville d’Hébron.

Elle se souvient de son frère aîné après avoir entendu des coups de feu dans la mosquée d’Ibrahimi, où un colon israélien avait ouvert le feu sur des centaines de Palestiniens à la peière de l’aube, faisant 29 morts et plus de 100 blessés.

« Tous les hommes sont descendus dans les rues, leurs vêtements dégoulinant de sang, pleurant et cherchant refuge dans notre maison », dit-elle à Al Jazeera. Alors qu’elle se tenait à l’extérieur pour appeler son frère, Abu Sbeih dit que l’armée a abattu un jeune homme, Nour al-Muhtaseb, juste sous ses yeux.

Cet incident était pour Abu Sbeih, un avant-goût de ce qui allait devenir une vie de défis alors qu’elle vivait à Hébron, la seule ville palestinienne avec une colonie juive située juste au cœur de la ville.

En raison de la présence de quelque 800 colons israéliens, Hébron est totalement militarisée, l’armée israélienne imposant de sévères restrictions sur la vie quotidienne et le mouvement des 400 000 Palestiniens qui y vivent.

Beaucoup de Palestiniens ont eu recours à la construction d’enclos métalliques autour de leurs maisons pour éviter d’être pris pour cible par les colons qui lancent régulièrement des bordées d’injures, lancent des pierres et les attaquent.

Pour Abu Sbeih, une expérience particulièrement éprouvante de l’occupation a eu lieu en décembre 2015 lorsqu’elle a été arrêtée par l’armée israélienne pour avoir pensé, avec trois de ses neveux, débarrasser la planète d’un colon israélien à Hébron. Selon Abu Sbeih, la colone, Anat Cohen, avait pendant des années harcelé les Palestiniens à Hébron avec des abus répétitifs et ciblés.

Abu Sbeih, qui avait 37 ans à l’époque, a vécu l’expérience pénible d’être interrogée, puis de passer 16 mois en prison après que sa peine initiale de cinq ans ait été réduite après avoir plaidé coupable [chantage fréquemment imposé par l’armée d’occupation, dans un simulacre de justice]. Elle dit qu’elle n’a été formellement condamnée juste un mois avant sa libération.

Alors que mardi [17 avril] marque la Journée des prisonniers palestiniens, Al Jazeera a interrogé Abu Sbeih sur son expérience dans une prison israélienne.

Al Jazeera : Pouvez-vous décrire les événements qui ont mené à votre arrestation?

Haifa Abu Sbeih : Vers 12h45, quelque 35 soldats ont fait irruption dans ma maison.

Ils m’ont dit de réveiller tous mes six enfants et de les mettre dans une pièce avec leur père, avant qu’ils ne commencent à tout fouiller. Ils ont jeté chaque objet sur le sol : les vêtements, les livres, les exemplaires du Coran et les photographies. Mes enfants avaient tellement peur…

Pendant que les soldats me conduisaient hors de la maison, j’ai aperçu ma fille aînée. Elle me regardait, horrifiée, alors qu’elle faisait des gestes de la main pour demander où j’allais. Je n’oublierai jamais ce moment.

Ils m’ont bandé les yeux et m’ont mis dans une voiture avec plusieurs autres soldats, dont l’un a commencé à tenir des propos injurieux et à crier des choses comme « terroriste », « Hamas », « salope», «animal ». Je suis restée calme. Je n’avais pas compris que j’allais en prison.

J’ai finalement été emmenée dans sept centres de détention différents où on m’a fait asseoir sur un sol froid, les yeux bandés et menottée pendant des heures. Au dernier centre, ils ont enlevé le bandeau et j’ai trouvé un soldat tenant une assiette pleine de gâteaux. J’étais affamé. Il se goinfrait d’une manière provocatrice alors qu’il se tournait vers moi et me dit : « Haïfa, veux-tu manger, as-tu besoin de quelque chose? »

Le soldat a alors fait appel à deux femmes soldats pour me déshabiller. Ils m’ont forcé à tout enlever, même ma pince à cheveux et mes épingles.

Al Jazeera : A quoi ressemblait le fait de grandir à Hébron ?

Abu Sbeih : Nous avons grandi avec les colons et les soldats autour de nous tout le temps. Des enfants ont été écrasés par des colons en face de notre maison. J’ai vu l’armée israélienne arrêter et incarcérer mon frère pendant neuf mois après qu’un colon l’ait accusé de lui avoir lancé de la glace. Le colon a battu mon frère jusqu’à ce qu’il commence à saigner de la bouche.

Nous avons été élevés pour nous défendre les uns les autres. Pendant les raids militaires réguliers qui avaient lieu au milieu de la nuit, ma mère sortait de la maison et disait: « C’est mon fils, prenez-moi à sa place ».

Anat Cohen est extrêmement cruelle. Elle battait nos garçons dans la rue et demandait à d’autres colons de lancer des pierres sur nos maisons. Elle a maudit les femmes palestiniennes tandis que celles-ci défilaient dans la rue, pendant que l’armée israélienne ne faisait que regarder. Nous voulions faire quelque chose à ce sujet.

Al Jazeera : Qu’est-ce que cela fait d’être fouillée ?

Abu Sbeih : C’était horrible et incroyablement humiliant. Toute ta vie, tu te protèges, toi-même et ton corps. Vous montrez seulement ce qui est acceptable. Enlever tous mes vêtements et être complètement vulnérable, face à deux inconnus, était extrêmement difficile.

Je ne voulais pas montrer ma faiblesse aux soldats, alors je retenais mes larmes. Mais si j’avais été seule, j’aurais pleuré des larmes de sang.

Al Jazeera : Comment décririez-vous votre expérience dans les prisons?

Abu Sbeih : C’était comme être mort et vivant en même temps. C’était comme être dans une tombe. Vous êtes assise là en souhaitant que vous mourriez.

Le pire est d’être avec des mineures que vous ne pouvez pas défendre ou protéger. Vous vous sentez impuissante. Quand l’une d’entre elles se cramponnait à mon jilbab (vêtement islamique intégral) parce qu’elle avait froid, alors que je ne pouvais même pas le soulever pour la couvrir parce que mes mains étaient menottées, je ressentais tellement de douleur…

Al Jazeera : Vous étiez la représentante des femmes détenues à la prison de Damon. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ?

Abu Sbeih : Oui, j’étais la porte-parole des 26 filles de la prison de Damon à la section 61. J’étais responsable de la communication de leurs besoins aux gardiens de prison et à l’administration. Je me sentais comme si je devais protéger les filles et me battre pour les vêtir alors que nous n’avions même pas le droit de porter des sous-vêtements.

Au lieu de nous laisser avoir un porte-parole, les gardes ont essayé de parler à chaque fille séparément. Ils ont tenté de les corrompre et obtenir des confessions en leur offrant des choses comme des téléphones. Ils tentaientt de nous diviser, mais nous étions unies. Avoir la confiance des filles puisque étant la personne qui se bat pour leurs besoins, est ce qui m’a permis de continuer.

Al Jazeera : Pouvez-vous nous parler des moments les plus difficiles en prison pour vous ?

Abu Sbeih : À un moment donné, j’ai demandé une visite familiale pour certaines des détenues, ce qui permettrait aux femmes de serrer dans leurs bras un de leurs enfants de moins de six ans pour les 10 dernières minutes de la visite.

Bien qu’ils aient approuvé la visite de trois mères, dont moi-même, un gardien de prison nous a informées au cours de la visite que l’une des mères, qui n’avait pas respecté certaines règles, se verrait interdire de voir son enfant. J’ai refusé de les laisser amener certains des enfants et pas d’autres, donc aucune de nous n’a pu voir ses enfants ce jour-là.

Je ne pouvais pas supporter l’idée de tenir ma fille pendant qu’elle me regarderait, mais j’étais écrasée à l’intérieur. Je suis entré dans la cantine et j’ai fondu en larmes.

Al Jazeera : Que diriez-vous à quiconque vous qualifierait de « terroriste » ?

Abu Sbeih : Les Palestiniens n’aiment pas la mort. Nous sommes des gens qui aiment la vie mais nous avons notre honneur et notre dignité.

Nous sommes un peuple dont les terres ont été volées et les maisons démolies et volée aussi. Comment le monde s’attend-il à ce que nous restions silencieux ? Personne ne reste silencieux lorsque ses droits sont violés.

* Zena al-Tahhan est journaliste à Al Jazeera. Elle couvre principalement le monde arabe, avec une spécialisation sur les pays du Levant. Avant de rejoindre Al Jazeera, Zena était journaliste indépendante basée à Jérusalem. Suivez Zena Tahhan sur Twitter : @Zenatahhan

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17 avril 2018 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine