Gaza : des cerfs-volants contre des fusils

Photo : Yousef Bassam
Photo : Yousef Bassam
Ahmed Al-NaouqAlors que les médias israéliens dénoncent l’utilisation de cerfs-volants pour soit-disant envoyer des cocktails Molotov au-delà de la clôture de la bande de Gaza, leur utilisation la plus courante par les Palestiniens est pacifique.

Les cerfs-volants sont apparus tout au long des six semaines de protestation le long de la clôture israélienne de séparation, débutées le 30 mars. L’écrivain palestinien Ramzy Baroud, qui a grandi dans l’un des camps de réfugiés de Gaza, avait jadis écrit : « Les peuples qui vivent sous l’oppression saisissent toutes les occasions d’exprimer leur défi, même à travers des moyens symboliques ». Les cerfs-volants ont longtemps été l’un de ces symboles parce que, contrairement aux Palestiniens de Gaza, ils peuvent voler librement au-dessus des frontières qui sont bloquées.

Récemment, un groupe de jeunes Palestiniens a entrepris de fabriquer et de faire voler mille cerfs-volants aux couleurs de leur drapeau national (rouge, vert et blanc).

« Je voulais montrer au monde que nous protestons pacifiquement et rejetions toute idée de violence », explique Rami Siam, âgé de 29 ans, un père de trois enfants qui vend des jouets pour enfants sur un stand dans la ville de Gaza. L’idée du projet de cerf-volant était la sienne, et qui lui est venue quand il a entendu certains Israéliens prétendre à la télévision que la Marche du retour était violente et manipulée par le mouvement Hamas.

Siam a recruté 15 autres volontaires, âgés de 12 à 60 ans, qui se sont rencontrés dans la cour de la mosquée Alajame, vieille de 800 ans et située au cœur de la vieille ville de Gaza, afin de fabriquer des cerfs-volants et envoyer un message de paix et d’espoir.

« Nous avons choisi la mosquée parce que nous avons grandi dans ce quartier et nos familles ont passé beaucoup de temps ici », raconte Siam. « Cela nous ramène des souvenirs de notre enfance et nous rappelle nos ancêtres, qui ont prié ici aussi ».

C’était aussi le seul endroit possible pour se rencontrer toute la journée pendant une semaine, gratuitement. Un groupe parmi eux s’est activé en commençant juste après la prière de l’aube (6h du matin) et jusqu’à ce qu’il fasse sombre, ne s’interrompant que pour le déjeuner. D’autres, qui vendent des marchandises dans les chariots de rue, viennent après leur travail ou pendant les pauses. D’autres viennent après l’école.

Les participants se regroupent dans différents coins de la cour de la mosquée, chacun ayant en charge une partie du travail : couper les bâtons, mesurer les espaces entre eux et les attacher de façon à former le squelette du cerf-volant; y coller le papier coloré qui forme le corps; attacher la queue; fabriquer et attacher le sharasheeb (les ailes au-dessus de la queue).

Photo : Yousef Bassam
Photo : Yousef Bassam

Sur certains cerfs-volants, ils peignent les drapeaux des pays arabes pour solliciter leur soutien. Sur d’autres, un artiste en calligraphie écrit les noms des villes palestiniennes effacées ou des Gazaouis qui ont été tués par des tireurs israéliens pendant les rassemblements. Leur projet : couper leurs « attaches » une fois qu’ils sont dans le ciel, afin que les cerfs-volants puissent naviguer au-delà de la clôture de séparation et dans le pays qui leur appartient. Les martyrs étaient dans l’impossibilité de voir la Palestine de leur vivant, mais les cerfs-volants les y porteront, par l’esprit.

« Puisque nous ne pouvons pas atteindre les terres qui nous ont été volées, nous allons y faire voler nos cerfs-volants », nous dit Moab Fazaa, âgé de 19 ans. « Nous écrivons ces noms pour rappeler au monde et à nous-mêmes que nous n’oublierons jamais nos martyrs ou nos villages. »

Ce rêve unit tous les Palestiniens, en les rassemblant au-delà de toutes les factions et croyances religieuses. Et la tradition de la fabrication de cerfs-volants les rassemblent aussi.

« Je me souviens que je faisais souvent des cerfs-volants quand j’étais petit, et ce sont mon père et mon grand-père qui m’ont appris cela », raconte Abou Mohammed, qui a près de 60 ans.

Siam ajoute que, même s’il peut sembler facile de faire un cerf-volant, cela demande beaucoup de concentration car toute erreur peut le rendre inutilisable.

« Lorsque nous avons commencé à mettre en œuvre ce projet, j’ai été surpris par le niveau de soutien que nous obtenions. Tout le monde dans le quartier faisant l’éloge de notre travail et nous aidaient même du mieux qu’ils le pouvaient», a ajouté Siam.

Certains jours, le nombre de personnes impliquées aa atteint 40.

« Nous partions seulement quand nous étions trop fatigués pour faire plus. Nous aimons ce travail et nous pensons que nous envoyons un message important », explique Abu Alabed, âgé de 40 ans, l’un des organisateurs.

À la fin, l’équipe a fabriqué environ 300 cerfs-volants, et le premier jour où ceux-ci ont été amenés à la Marche du retour, les enfants étaient tellement excités sur le site qu’ils ont piétiné la plupart d’entre eux. Cependant, Siam et ses recrues en ont sauvés et en ont fabriqués de nouveaux … et cette fois, ils ont volé ! Leurs cerfs-volants ont navigué au-delà de la clôture, vers la Palestine et la liberté.

8 mai 2018 – WeAreNotNumbers – Traduction : Chronique de Palestine