Répression : les États-Unis et Israël échangent leurs savoir-faire

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Kidnapping d'un jeune palestinien par les forces israéliennes d'occupation - Photo : ActiveStills.org

Par Mersiha Gadzo

Pendant les vingt dernières années de coopération sécuritaire israélo-américaine, la police a été formée au profilage racial et à la répression violente des manifestations.

Après le meurtre de George Floyd, pendant que la police anti-émeute américaine tirait des balles recouvertes de caoutchouc, des bombes lacrymogènes, du gaz au poivre et des grenades assourdissantes sur les manifestants, les Palestiniens postaient des conseils sur les médias sociaux pour faire face aux agressions.

Nombreux sont ceux qui, dans les territoires palestiniens, connaissent bien ces tactiques des forces de sécurité puisqu’ils vivent, depuis plus de 50 ans, sous occupation militaire israélienne, en Cisjordanie occupée et dans la bande de Gaza assiégée.

Selon les organisations Jewish Voice for Peace (JVP) et Researching the American-Israeli Alliance (RAIA), depuis 18 ans, les États-Unis et Israël échangent des tactiques et des connaissances en matière de violence d’État.

Quelques mois après les attentats du 11 septembre, des personnels des forces de l’ordre américaines ont participé à leur première formation officielle en Israël visant à échanger les « meilleures pratiques » en matière de « contre-terrorisme ».

Depuis, des milliers d’autres personnels de sécurité venus des quatre coins des États-Unis – dont des agents du FBI, de la CIA et de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) – ont participé à ces échanges et suivi, en Israël et aux États-Unis, des cours sponsorisés par des organisations de lobbying israéliennes d’extrême droite.

Je vois beaucoup de conseils *pas vraiment géniaux* pour les gaz lacrymogènes dans mon fil d’information ! J’ai des années d’expérience sur des gaz lacrymogènes fabriqués aux États-Unis en Palestine et voilà mon conseil : ne mettez pas d’eau sur votre peau ou votre visage, à moins que ce ne soit un jet régulier comme une douche. Cela vous fera du bien pendant une seconde puis ça brûlera plus qu’avant !
– Rana Nazzal رنا نزال (@rananazzalh) 31 mai 2020

Mais au lieu d’enseigner les méthodes les plus efficaces pour assurer la sécurité des populations, le programme porte sur l’échange de tactiques policières de répression et de contrôle, y compris la surveillance de masse, le profilage racial et la suppression des protestations et des dissensions, selon le rapport 2018 du JVP et de la RAIA (PDF) intitulé Deadly Exchange, qui étudie les différents aspects de la coopération dans le détail.

Parmi les milliers d’agents des forces de l’ordre étasuniennes qui auraient participé à ces échanges au fil des ans, on trouve le Sherrif James Stuart du comté d’Anoka (Minneapolis Nord), qui s’est rendu en Israël en décembre.


Manifestations de colère après le meurtre d’un Palestinien autiste par la police israélienne

Eran Efrati – directeur exécutif de la RAIA, qui étudie le sujet depuis dix ans – a déclaré à Al Jazeera que lors de leur formation en Israël, les représentants de la police américaine ont assisté à des « démonstrations de violence répressive, in vivo, lors de manifestations en Cisjordanie ou de patrouilles à Jérusalem-Est et à la frontière de Gaza ».

« Ces policiers rencontrent le Shin Bet et les officiers en chef des prisons militaires israéliennes pour discuter des tactiques d’enquête, des officiels et des policiers de l’Autorité palestinienne pour se familiariser avec la manière dont Israël utilise leur collaboration pour étouffer dans l’œuf toute dissidence palestinienne, ainsi que des représentants du ministère de la défense et d’autres officiels pour profiter de l’expertise d’Israël en matière de sécurité », a déclaré M. Efrati.

La lutte contre les noirs

Leila, qui organise les campagnes de Jewish Voice for Peace (JVP) et nous a demandé de ne pas divulguer son nom de famille, a déclaré à Al Jazeera que le programme d’échange n’est pas la seule cause de la brutalité du maintien de l’ordre qu’on observe aux États-Unis depuis des décennies.

Selon elle, « La violence que nous observons aujourd’hui aux États-Unis est le résultat à 100 % de la suprématie blanche, de la lutte contre les noirs et du racisme institutionnalisé aux États-Unis ».

« Les programmes d’échange donnent l’opportunité aux forces armées américaines et israéliennes de se réunir, d’échanger leurs tactiques, et d’approfondir les pratiques et politiques délétères qui règnent déjà dans les deux pays ».

Parmi les sujets abordés au cours de ces échanges, les personnels en formation apprennent à réprimer et infiltrer les manifestations, et à maîtriser la couverture médiatique, a constaté Deadly Exchange.

La formation porte également sur la vente et l’échange d’armes de « contrôle des foules » entre les deux gouvernements, comme les bombes lacrymogènes de fabrication américaine qui ont été largement utilisées lors des manifestations d’Oakland, en Californie, en 2011 et de Ferguson, au Missouri, en 2014, ainsi que des technologies de surveillance israéliennes.

L’Union américaine des libertés civiles (ACLU) fait partie de ceux qui ont critiqué la police –dont les services d’Oakland, de Baltimore, de Ferguson et de Boston – pour avoir passé des contrats avec des entreprises technologiques afin d’utiliser des logiciels de surveillance pour établir le profil des résidents en fonction de leur religion, de leur race et de leur affiliation politique, indique le rapport.

Les « infiltrés de mosquée »

Certaines pratiques américaines ont également été influencées par la tristement célèbre infiltration israélienne dans les communautés palestiniennes.

Lawrence Sanchez, un officier de la CIA qui a travaillé à la création de l’ « Unité démographique » du département de police de New York (NYPD), qui se composait d’informateurs connus sous le nom de « mosque crawlers« , littéralement ceux qui se faufilent dans les mosquées en rampant, pour espionner les communautés musulmanes, a reconnu que ses équipes s’étaient inspirées des pratiques israéliennes développées dans les territoires palestiniens occupés, toujours selon le rapport.

Le NYPD a également envoyé des agents sous couverture infiltrer les manifestations de Black Lives Matter et recueillir des enregistrements multimédia des identités, des activités et des SMS des manifestants.

Le FBI et le Département de la sécurité intérieure ont justifié leur surveillance des militants de Black Lives Matter en disant que c’était des « extrémistes de l’identité noire » et des « terroristes intérieurs ».

« Ces pratiques reflètent l’utilisation croissante de la rhétorique sécuritaire pour justifier la surveillance et la violation des droits des citoyens et résidents américains en fonction de leur race et de leurs opinions politiques, une pratique déjà institutionnalisée en Israël », a déclaré Deadly Exchange.

« Comme les Palestiniens qui sont arbitrairement qualifiés de menaces pour la sécurité et inscrits sur la liste du Shin Bet, les personnes de couleur et les militants de la justice raciale aux États-Unis sont soumis à une surveillance systématique et peuvent être inscrits sur les bases de données des gangs ou sur les listes de surveillance du gouvernement, avec peu de recours ou de possibilités de demander des comptes à l’État ».

Construire un monde meilleur

Une campagne pour mettre fin à ces « échanges délétères » a été lancée en 2017 et elle connait un certain succès.

En 2018, Durham, en Caroline du Nord, est devenue la première ville des États-Unis à interdire la formation de la police par des militaires étrangers – y compris israéliens – suite aux pressions d’une coalition d’organisations communautaires sur le conseil municipal.

Aman Aberra, membre de la coalition du groupe Demilitarize From Durham2Palestine qui a mené la campagne, a déclaré à Al Jazeera que la coalition associait le Mouvement de solidarité avec la Palestine et des organisateurs noirs de Durham.

Le but de la campagne, a dit Aberra, était de réunir différentes visions de la lutte pour se libérer de l' »apartheid » et de l’occupation israéliennes, et d’assurer la sécurité publique au niveau local, en particulier pour les communautés marginalisées, noires et pauvres souvent ciblées par la police.

« Ce que le mouvement Démilitariser essaie de faire, c’est de construire un mouvement internationaliste pour bâtir un monde meilleur pour tous, un monde sûr, avec des structures qui nous soutiennent, avec des soins de santé et des logements, et où nous ne sommes pas menacés par la violence d’État », a déclaré M. Aberra.

En décembre 2018, la police de l’État du Vermont a également annulé ses formations en Israël suite à la pression des organisateurs locaux.


Force mortelle : Armer la police américaine

Selon Leila, des campagnes pour mettre fin aux échanges de la police avec des forces ou des États étrangers ayant un passé bien documenté de violations des droits de l’homme sont en cours à Seattle et à Washington DC, dans le cadre d’efforts plus larges de la coalition pour priver la police de financement et la démanteler.

Dans le sillage des protestations de masse contre les brutalités policières dans le monde entier depuis l’assassinat de Floyd, les politiciens ont introduit une législation visant à réformer les services de police, tandis que d’autres estiment que cela ne sera pas suffisant et qu’il faut les refonder de fond en comble.

« Il y a de plus en plus de communautés et de mouvements qui se rassemblent pour avoir plus d’influence, et qui refusent d’accepter que la police soit mieux structurée et mieux financée que leurs communautés, qui refusent d’accepter que les policiers soient formés et armés comme des militaires, et qui s‘élèvent contre la violence systémique et incontrôlée qu’ils infligent aux communautés », a déclaré Erfati.

« Les organisateurs et les mouvements s’unissent également pour exiger qu’on investisse dans leurs communautés plutôt que dans les industries militaires. Le travail assidu de ces organisations porte ses fruits et les résultats sont au rendez-vous ».

* Mersiha Gadzo est journaliste et productrice en ligne pour Al Jazeera English. Avant de rejoindre Al Jazeera, elle travaillait en tant que journaliste freelance en Bosnie-Herzégovine et dans les territoires palestiniens occupés.


12 juin 2020 – Al Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

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