Les Palestiniens d’Israël sont confrontés à la violence de milices fascistes soutenues par l’État

"Les rues qui séparent les deux Jérusalem, juive et arabe, se sont réveillées hier dans la puanteur. Non pas la puanteur du fumier lâché par les chevaux de la police ou le liquide puant qui, quelques heures plus tôt, avait été tiré en abondance par les canons à eau des escouades anti-émeutes. Plutôt la puanteur du racisme que des centaines de kahanistes et de militants du groupe d’extrême droite israélien Lehava ont répandu dans la nuit de jeudi à vendredi entre la place de Sion et la porte de Damas, en scandant sans discontinuer 'Mavet la Arabim', 'Mort aux Arabes' » https://Acta.zone - Photo : réseaux sociaux

Par Jonathan Cook

Les protestations des citoyens palestiniens sont accueillies par un mélange de violences policières et d’attaques des milices juives fascistes.

Alors que Jérusalem s’embrase et que Gaza subit une nouvelle agression israélienne de grande ampleur, il serait facile de négliger l’escalade rapide de la violence ethnique en Israël, où un habitant sur cinq est palestinien.

Ces 1,8 million de Palestiniens – des citoyens israéliens au plan formel – ont passé la semaine dernière à exprimer leur frustration et leur colère face aux décennies d’oppression israélienne subies par leurs propres communautés en Israël et par les Palestiniens vivant sous une occupation plus visible.

Les manifestations, qui se sont multipliées dans les communautés palestiniennes à l’intérieur d’Israël, ont suscité des réactions brutales – une combinaison de violence officielle de la part de la police israélienne et de violence milicienne de la part de bandes juives fascistes.

Les politiciens israéliens ont bruyamment mis en garde sur le danger de “pogroms arabes” contre la population juive. Mais avec l’influence croissante de l’extrême droite ouvertement fasciste en Israël – qui abrite en son sein beaucoup de colons armés, certains ayant des liens avec des unités militaires – le risque de pogroms contre la minorité palestinienne est bien plus grand.

Les citoyens palestiniens d’Israël sont au cœur de la vague de protestations à Jérusalem-Est occupée qui a débuté il y a un mois, au début du Ramadan. Grâce à leurs cartes d’identité israéliennes et à leur relative liberté de mouvement, beaucoup d’entre eux ont pu se rendre à Jérusalem-Est dans des convois de bus organisés. Ils ont renforcé les rangs des manifestations à Sheikh Jarrah, où de nombreuses familles palestiniennes risquent d’être expulsées de leurs maisons par des colons juifs soutenus par l’État israélien. Ils ont également participé à la défense de la mosquée al-Aqsa.

Mais le week-end dernier, alors que les médias sociaux étaient inondés de clips montrant la police prenant d’assaut la mosquée al-Aqsa, et montrant des extrémistes juifs applaudir à un incendie près de la mosquée, des protestations ont également éclaté en Israël. Des manifestations nocturnes ont eu lieu dans les grandes villes palestiniennes, notamment Nazareth, Kafr Kanna, Kafr Manda, Umm al-Fahm, Shefa-Amr et Beersheva. La police a répondu comme d’habitude, en tirant des grenades assourdissantes sur les foules et en les asphyxiant avec des gaz lacrymogènes. Il y a eu de nombreuses arrestations.

Point d’ébullition

Des affrontements souvent plus violents ont toutefois eu lieu ailleurs, dans des communautés décrites de manière trompeuse par Israël comme des “villes mixtes”. Israël a traditionnellement présenté ces villes – Lod (Lydd), Ramle, Jaffa, Haïfa et Acre (Akka) – comme des exemples de “coexistence juive-arabe”. La réalité est très différente.

Dans chacune d’elles, les citoyens palestiniens vivent en marge d’une ancienne ville palestinienne qui a fait l’objet d’un nettoyage ethnique lors de la fondation d’Israël en 1948 et qui a été agressivement “judaïsée” depuis lors.

Les résidents palestiniens de ces villes doivent faire face quotidiennement au racisme de bon nombre de leurs voisins juifs, et ils sont confrontés à une discrimination institutionnelle qui apparaît de manière flagrante dans les règles d’urbanisme conçues pour les chasser de chez eux et aider les Juifs – souvent des membres du mouvement des colons ou des étudiants religieux extrémistes – à prendre leur place. Tout cela se produit alors que ces quartiers sont étroitement contrôlés dans le but de protéger les droits des résidents juifs aux dépens des Palestiniens d’origine.

Le ressentiment et la colère ne cessent de croître depuis des années et semblent aujourd’hui avoir atteint le point d’ébullition. Et parce que les “villes mixtes” sont parmi les rares endroits en Israël où les citoyens juifs et palestiniens vivent dans une proximité relativement étroite – ailleurs les deux communautés ont été strictement séparées par Israël – le potentiel de violence intercommunautaire est particulièrement élevé.

Les racines de ce que certains considèrent encore comme une nouvelle intifada (soulèvement palestinien) risquent d’être étouffées dans des parties d’Israël. Plus la minorité palestinienne proteste contre la discrimination structurelle dont elle est victime, plus cela risque d’attiser les passions de l’extrême droite juive.

Ces fascistes juifs ont le vent en poupe depuis que leurs partis ont remporté six sièges lors des élections israéliennes de mars. Ils sont considérés comme faisant partie intégrante de toute coalition gouvernementale que le premier ministre intérimaire Benjamin Netanyahou pourrait mettre en place.

Chasser les Palestiniens

Depuis des années, les mouvements de colons tentent de chasser les familles palestiniennes qui vivent encore dans les “villes mixtes”, en particulier celles du centre du pays, près de Tel Aviv. Ils reçoivent des aides de l’État pour installer des maisons d’études religieuses (yeshivas) extrémistes au milieu des quartiers palestiniens.

Aujourd’hui, l’extrême-droite essaie de profiter des manifestations pour faire monter les enchères. Son tout nouveau législateur, Itamar Ben Gvir, clame que la police n’est pas en mesure de faire face aux protestations avec suffisamment de fermeté. Le message à peine codé est que l’extrême droite doit prendre les choses en mains.

Mais ce qui est pire, c’est que le ministre de la sécurité intérieure du gouvernement, Amir Ohana, a emboîté le pas à Ben Gvir en appelant les “citoyens qui ont des armes” à coopérer avec les autorités pour “neutraliser immédiatement les menaces et le danger”. Les médias sociaux ont également été inondés d’appels de militants à s’armer et à attaquer les communautés palestiniennes en Israël.

Mercredi, on a vu le résultat de cette incitation. Des bandes juives, dont beaucoup étaient masquées, ont détruit et pillé des magasins et des stands de nourriture appartenant à des Arabes au sud de Tel Aviv. Une équipe de télévision israélienne a filmé une scène où des centaines de badauds assistent au lynchage d’un conducteur traîné hors de sa voiture et sévèrement passé à tabac. Bien que ces agressions meurtrières aient duré toute la soirée, la police n’était nulle part en vue.

Les habitants palestiniens des villes mixtes ont organisé à la hâte des patrouilles de défense dans leurs quartiers. Mais comme de nombreux membres de l’extrême droite juive sont autorisés à porter des armes à feu, le fait est que les communautés palestiniennes ont peu de moyens de se protéger efficacement.

Certaines des pires scènes ont été observées à Lod, où les Palestiniens vivent dans quelques quartiers ghettoïsés, coincés au milieu de ce qui est désormais une ville juive voisine de Tel Aviv.

Une main de fer

Lundi, lors d’une confrontation, un résident juif armé a tué un Palestinien père de trois enfants, Musa Hasuna. Le lendemain, ses funérailles ont dégénéré en émeute après que la police a tenté de bloquer la route du cortège de deuil. Des voitures ont été incendiées ainsi que symboles visibles de la prise de contrôle du centre de Lod par les Juifs, notamment une synagogue.

Lors d’une visite dans la ville, Netanyahou a parlé d’ “anarchie” et a prévenu qu’Israël utiliserait une “main de fer si nécessaire”.

Mercredi soir, un couvre-feu a été imposé à la ville et, dans le cadre de l’état d’urgence, le contrôle est passé du conseil local à la police. Netanyahou a déclaré qu’il s’efforçait de surmonter les obstacles juridiques afin de donner à la police des pouvoirs encore plus importants.

Faisant écho à Netanyahou et aux partis fascistes juifs, le commissaire de police israélien Yaakov Shabtai a affirmé que l’explosion de l’agitation palestinienne était due au fait que la police était “trop douce“.

Ces derniers jours, des attaques violentes ont été perpétrées en représailles contre des citoyens juifs et palestiniens, avec des passages à tabac, des attaques à l’arme blanche et des fusillades qui ont fait des dizaines de blessés. Mais les allégations d’une “guerre civile” imminente dans des endroits tels que Lod, comme le maire juif a caractérisé la situation cette semaine, ne correspondent pas du tout à la dynamique des événements ni à l’équilibre des forces.

Même si elles le voulaient, les communautés palestiniennes ne sont absolument pas en capacité de se mesurer à des forces de sécurité lourdement armées ni à des milices juives.

Éruption de la colère

Ce que l’État fait à Lod et dans d’autres communautés – par l’intermédiaire de la police et des colons qui lui servent de mercenaires – c’est donner à une nouvelle génération de citoyens palestiniens une leçon d’instruction civique : Cela vous coûtera très cher si vos osez exiger les droits que nous affirmons au reste du monde que vous avez déjà.

Certes, Netanyahou ne semble pas vraiment décidé à calmer la situation, d’autant que la violence entre citoyens juifs et palestiniens fait oublier son procès pour corruption. La violence alimente également un discours de droite qui risque de lui servir si, comme prévu, Israël se dirige vers de nouvelles élections générales dans quelques mois.

Mais d’autres responsables israéliens attisent également les flammes, notamment le président Reuven Rivlin, qui, contrairement à Netanyahou, est censé être une figure unificatrice. Il a dénoncé les citoyens palestiniens comme une “foule arabe assoiffée de sang” et, dans une inversion de la réalité émergente, il les a accusés de mener ce qu’il a appelé un “pogrom” à Lod.

Depuis des décennies, Israël essaie de vendre aux publics occidentaux l’idée singulière que ses citoyens palestiniens – rebaptisés “Arabes israéliens” – vivent heureux en toute égalité avec les Juifs dans “la seule démocratie du Moyen-Orient”.

Israël a soigneusement occulté l’histoire de la minorité palestinienne – qui s’est accrochée à ses terres pendant les opérations massives de nettoyage ethnique menées par Israël en 1948 – ainsi que la discrimination systématique dont cette minorité est victime dans un État juif autoproclamé.

Du coup, l’éruption de la colère dans les communautés palestiniennes à l’intérieur d’Israël est toujours un problème difficile à gérer pour la propagande israélienne.

Traités comme des “ennemis”

Depuis que l’emprise du gouvernement militaire s’est relâchée à la fin des années 1960, la minorité palestinienne n’a cessé de protester. Mais les manifestations massives et nationales n’ont éclaté qu’une fois par génération – et elles ont toujours été écrasées dans le sang par les forces israéliennes.

Profondément meurtris, physiquement et moralement, les citoyens palestiniens ont été contraints à chaque fois de se replier temporairement dans une sorte de passivité douloureuse.

C’est ce qui est arrivé dans les années 1970. Lors de la Journée de la terre, lorsque les communautés palestiniennes ont lancé leur première grève générale d’une journée pour protester contre le vol massif par l’État de leurs terres agricoles afin d’y établir des communautés exclusivement juives. Les autorités israéliennes, dont le premier ministre de l’époque, Yitzhak Rabin, ont été tellement choquées par la grève qu’elles ont envoyé des chars. Six citoyens palestiniens ont été tués.

Les protestations ont repris en octobre 2000, au début de la deuxième Intifada, lorsque la minorité palestinienne est descendue dans la rue en solidarité avec les Palestiniens sous occupation assassinés en masse en Cisjordanie, à Jérusalem-Est et à Gaza.

En quelques jours, 13 manifestants ont été abattus et des centaines d’autres ont été gravement blessés par la police israélienne qui a utilisé des balles réelles et des balles en métal recouvertes de caoutchouc pour contrôler la foule.

Une enquête judiciaire ultérieure, la Commission Or, a conclu que la police considérait la minorité d’origine palestinienne comme un “ennemi“.

Double discrimination

La nouvelle génération qui manifeste cette semaine ne connaît des manifestations d’octobre 2000 que les récits de leurs parents. Ils découvrent, dans leur chair, ce qui a changé en deux décennies dans les politiques racistes du maintien de l’ordre israélien.

En fait, les questions relatives au rôle de la police israélienne et à sa relation avec les communautés palestiniennes à l’intérieur d’Israël ont été au premier plan des débats politiques qui ont fait rage parmi les citoyens palestiniens au cours des deux dernières années.

La minorité palestinienne a longtemps subi une double discrimination de la part des forces de sécurité israéliennes. D’une part, la police a refusé de jouer son rôle normal de police civile dans les communautés palestiniennes en Israël. Ce qui a permis aux criminels de prospérer dans le vide créé par cet abandon. Les meurtres et les fusillades n’ont jamais été aussi nombreux dans les communautés palestiniennes.

D’autre part, la police réprime instantanément toute manifestation de dissidence politique des citoyens palestiniens. Les arrestations et les violences policières actuelles s’inscrivent dans un schéma familier.

Les raisons qui ont poussé les Palestiniens à descendre dans la rue en 2000 n’ont pas disparu. La violente répression politique policière a continué. Les démolitions de maisons et les politiques racistes d’aménagement du territoire engendrent une surpopulation chronique et paralysante des communautés palestiniennes.

Les incitations à la violence des politiciens juifs sont toujours la norme. Et les dirigeants palestiniens en Israël continuent d’être exclus du gouvernement et des principales institutions d’Israël.

Une sous-classe permanente

Mais ces dernières années, les choses se sont encore détériorées. L’adoption de la loi de 2018 sur l’État-nation signifie que la position juridique de la minorité a officiellement empiré. La loi a explicitement relégué les citoyens palestiniens dans une sous-classe permanente. Ils ne sont pas considérés comme des citoyens, mais comme des travailleurs indésirables qui se sont invités dans l’État juif.

En outre, l’extrême droite juive, qui est de plus en plus puissante, a un nouveau grief contre la minorité palestinienne qui l’a empêchée d’obtenir une forte majorité électorale lors des élections des deux dernières années. Le succès des partis palestiniens empêche effectivement Netanyahou de diriger une coalition stable de la droite ultra-nationaliste.

Et, comme la solution à deux États est fermement rejetée par tous les partis juifs d’Israël, les citoyens palestiniens sont dans une impasse politique et diplomatique. Ils sont prisonniers du paradigme sécuritaire israélien qui les considère comme une cinquième colonne, ou un cheval de Troie palestinien à l’intérieur d’un État juif. Ils n’ont aucun espoir d’en sortir.

C’est ce paradigme, cette croyance, qui justifie les violences de la police et des colons dans des endroits tels que Lod, Jaffa et Acre, contre les citoyens israéliens d’origine palestinienne.

* Jonathan Cook a obtenu le Prix Spécial de journalisme Martha Gellhorn. Il est le seul correspondant étranger en poste permanent en Israël (Nazareth depuis 2001). Ses derniers livres sont : « Israel ad the Clash of Civilisations : Iraq, Iran and the to Remake the Middle East » (Pluto Press) et « Disappearing Palestine : Israel’s Experiments in Human Despair » (Zed Books). Consultez son site personnel.

14 mai 2021 – Jonathan-cook.net – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet