Israël détruit Khan Al-Ahmar au bulldozer, en même temps que la solution à deux États

Photo : Oren Ziv/Activestills.org
Des militants palestiniens, israéliens et internationaux tentent de bloquer un bulldozer israélien se préparant à la démolition de Khan al-Ahmar, 5 juillet 2018 - Photo : Oren Ziv/Activestills.org

Par Jonathan Cook

Israël a finalement construit, la semaine dernière, une voie d’accès au village de Khan Al Ahmar en Cisjordanie, après avoir temporisé un demi-siècle. Mais les seuls véhicules autorisés sont les bulldozers qui doivent balayer les maisons de ses 200 habitants.

Si une seule communauté pouvait symboliser la fin de la solution à deux États, c’est bien celle de Khan Al-Ahmar.

C’est pour cette raison qu’un détachement de diplomates européens a laissé un instant ses bureaux climatisés, vers la fin de la semaine dernière, pour se traîner vers les collines chaudes et poussiéreuses à l’extérieur de Jérusalem, et être témoin des préparatifs pour la destruction du village. La police israélienne s’y trouvait aussi, battant sauvagement les résidents et leurs soutiens alors qu’ils tentaient de bloquer l’accès aux grosses machines.

La Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne ont présenté leur protestation officielle. Leur dénonciation fait écho à celle de plus de 70 élus démocrates à Washington, en mai dernier – un exemple rare de politiciens américains manifestant leur solidarité avec les Palestiniens.

Il serait gratifiant de croire que les gouvernements occidentaux se soucient des habitants de Khan Al-Ahmar – ou des milliers d’autres palestiniens soumis à un nettoyage ethnique progressif par l’entité israélienne dans les terres avoisinantes, mais dont la détresse a attiré beaucoup moins d’attention.

En vérité, raser Khan Al-Ahmar et transférer par la force toute sa population constituent des crimes de guerre.

Mais en réalité, les politiciens occidentaux sont plus concernés par renforcer l’illusion d’un processus de paix qui a expiré il y a de nombreuses années, que par les exactions contre les Palestiniens, sous occupation israélienne, qui durent depuis trop longtemps.

Les capitales occidentales comprennent ce qui est en jeu. Israël veut que Khan Al-Ahmar disparaisse afin que des colonies juives puissent être construites à sa place, sur un terrain identifié « E1 ».

Cela mettrait la dernière pièce en place pour qu’Israël construise un bloc essentiel de nouvelles résidences pour les colons, afin de couper la Cisjordanie en deux. Ces mêmes colonies fermeraient l’accès aux Palestiniens de Cisjordanie à Jérusalem-Est, la capitale prévue pour un futur État palestinien, se moquant ainsi de tout accord de paix.

L’effacement de Khan Al-Ahmar n’est pas surgi de nulle part. Israël a foulé aux pieds le droit international depuis des décennies, menant une forme d’annexion rampante qui a causé un peu plus qu’un inconfortable jeu de chaises musicales chez les politiciens occidentaux.

Les Bédouins habitant Khan Al-Ahmar, de la tribu des Jahalin, ont déjà été ethniquement nettoyés à deux reprises par Israël, mais ces crimes de guerres sont passés inaperçus.

La première fois c’était dans les années 1950, quelques années après la création d’Israël, quand 80% des Palestiniens ont été chassés de leurs foyers pour ouvrir la voie à la création d’un État juif.

Bien qu’ils auraient dû bénéficier de la protection de la citoyenneté israélienne, les Jahalin ont été chassés du Néguev vers la Cisjordanie, contrôlée alors par la Jordanie, afin d’ouvrir la voie aux immigrants juifs.

Une génération plus tard, en 1967, alors qu’ils s’étaient à peine ré-installés, les Jahalin furent de nouveau attaqués par des soldats israéliens qui occupaient la Cisjordanie. Les pâturages où les Jahalin avaient été transférés avec leurs chèvres et leurs moutons ont été saisis pour construire une colonie exclusivement réservée aux Juifs – Kfar Adumim – en violation des lois de la guerre.

Depuis lors, les Jahalin se sont installés dans une zone floue de la légalité selon l’entité israélienne. Comme d’autres Palestiniens, dans les 60% de la Cisjordanie déclarés sous contrôle israélien par le processus de paix d’Oslo, ils se sont vus refuser des permis de construire, forçant trois générations à vivre dans des baraques en tôle et dans des tentes.
»
Israël a aussi refusé de raccorder le village aux réseaux d’eau potable, d’électricité et d’égouts, dans le but de rendre la vie si insupportable aux Jahalin qu’ils finiraient par partir.

Quand en 2009, une association caritative italienne a aidé à établir la première école à Khan Al-Ahmar – fabriquée en terre et en pneus – et Israël a intensifié sa bataille juridique pour démolir le village.

Maintenant, les Jahalin sont sur le point d’être à nouveau chassés de leurs terres. Cette fois, ils doivent être réinstallés de force à côté d’une décharge de la ville palestinienne d’Abu Dis, entourée de tous côtés par les colonies et les murs israéliens.

Dans ce nouvel emplacement, ils seront forcés d’abandonner leur mode de vie pastoral. Ibrahim Abu Dawoud, un résident, a déclaré : “Pour nous, quitter le désert signifie la mort”.

Un autre indice de la dramatique situation des Palestiniens, est l’intention de l’administration Trump de proposer dans son plan de paix – exposé d’un jour à l’autre – que l’espèce de bidonville qu’est Abu Dis serve de capitale pour un futur pseudo-État palestinien au lieu de Jérusalem-Est – si jamais Israël choisit d’en reconnaître un.
»
La destruction de Khan Al-Ahmar serait la première démolition d’une communauté palestinienne entière depuis les années 90, quand Israël était ostensiblement engagé dans le processus de paix d’Oslo.

Maintenant, enhardi par le soutien indéfectible de Washington, le gouvernement de Benyamin Netanyahu, avance à un rythme effréné pour réaliser sa vision du Grand Israël. Il veut annexer les terres sur lesquelles des villages comme Khan Al-Ahmar résistent encore et effacer leurs populations palestiniennes.

Il y a cependant, un obstacle mineur ; jeudi dernier, la Cour suprême israélienne a tenté de dissiper les nuages orageux qui commencent à s’accumuler en Europe en émettant une injonction temporaire de suspension des travaux de démolition.

Le sursis risque d’être de courte durée. Il y a quelques semaines, la même cour – avec un jury dominé par des juges s’identifiant au mouvement des colons – a soutenu la destruction de Khan Al-Ahmar.

La Cour Suprême a commencé également à accepter l’argument du gouvernement israélien selon lequel les décennies d’accaparement des terres par les colons devraient être légalisées rétroactivement – même si cela viole la loi israélienne et internationale – si cela est effectué de “bonne foi”.

Qu’importe ce que croient les juges, rien n’est de “bonne foi” dans le comportement des colons ou du gouvernement de l’entité israélienne envers les communautés telles que Khan Al-Ahmar.

Saeb Erekat, le négociateur vétéran des Palestiniens, pour la paix, a récemment alerté qu’Israël et les États-Unis étaient sur le point de “liquider” le projet d’un État palestinien.

L’Union européenne, qui semble plus désespérée que d’habitude, a réaffirmé ce mois-ci son engagement en faveur de la solution à deux États, tout en incitant à ce que les “obstacles” à sa réalisation soient plus clairement identifiés.

C’est Israël qui fait figure d’éléphant dans la pièce – avec sa persistante mauvaise foi. Ce que montre très nettement Khan Al-Ahmar, rien n’arrêtera la lente annihilation des communautés palestiniennes jusqu’à ce que les gouvernements occidentaux trouvent le cran d’imposer des sanctions [réelles] et sévères à l’entité israélienne.

Jonathan Cook * Jonathan Cook a obtenu le Prix Spécial de journalisme Martha Gellhorn. Il est le seul correspondant étranger en poste permanent en Israël (Nazareth depuis 2001). Ses derniers livres sont : « Israel and the Clash of Civilisations : Iraq, Iran and the to Remake the Middle East » (Pluto Press) et « Disappearing Palestine : Israel’s Experiments in Human Despair » (Zed Books). Consultez son site personnel.

25 juin 2018 – Jonathan Cook – Traduction : Chronique de Palestine – Fadhma N’sumer