Gaza et l’architecture de l’oppression

29 septembre 2026 - Des Palestiniens se rassemblent dans le camp de réfugiés de Nuseirat, au centre de la bande de Gaza, pour rendre hommage aux 43 personnes dont les dépouilles ont été exhumées des décombres par une équipe de la Défense civile. Les proches ont enveloppé dans des drapeaux palestiniens les dépouilles, qui ont été exhumées d’un immeuble résidentiel détruit lors d’une frappe israélienne le 31 octobre 2023. Selon la Défense civile de Gaza, plus de 8000 corps de Palestiniens seraient encore ensevelis sous les décombres à travers Gaza. Les opérations de récupération ont repris depuis le soi-disant « cessez-le-feu » d’octobre 2025, mais restent lentes en raison de l’ampleur des destructions, du manque d’accès à certaines zones et de l’absence de matériel adapté, conséquence du siège et des bombardements israéliens qui se poursuivent - Photo : Doaa Albaz/Activestills

Par Tawfiq Al-Ghussein

Avec les milices supplétives, l’argent et les enclaves protégées, Israël « palestinise » l’occupation.

La dernière enquête menée par Forensic Architecture va au-delà du récit bien connu selon lequel Israël armerait des groupes palestiniens agissant pour son compte. Elle met en lumière les prémices d’un phénomène plus durable : des groupes armés se voient accorder l’argent, la protection et l’espace physique nécessaires pour recruter, s’implanter et s’intégrer au paysage.

Au moins cinq milices palestiniennes soutenues par Israël opèrent désormais depuis des complexes situés dans des zones sous contrôle militaire israélien :

  • À Beit Lahia, les Forces du Nord, parfois appelées « Armée populaire », sont dirigées par Ashraf al-Mansi.
  • À Shujaieya, à l’est de la ville de Gaza, Rami Halas dirige les Forces de défense populaires.
  • Les Forces de la patrie libre de Shawqi Abu Nasira opèrent dans le centre et l’est de Gaza, autour de Deir al-Balah.
  • Au sud-est de Khan Younis, Hussam al-Astal commande la Force d’intervention antiterroriste.
  • À l’est de Rafah, Ghassan al-Duhaini dirige les Forces populaires, ou Service antiterroriste, depuis la mort de Yasser Abu Shabab.

Ces forces opèrent à portée d’Israël. Leurs complexes se trouvent au cœur du paysage militaire créé par Israël, à proximité de bases et, dans plusieurs cas, à la limite même de la « ligne jaune ». Un complexe à Khan Younis se trouve à moins d’un kilomètre de deux positions israéliennes.

Leur emplacement en dit long sur la liberté dont disposent réellement ces forces. Elles se déplacent parce que le territoire environnant est sous contrôle israélien. Leurs complexes restent où ils sont parce que l’armée leur permet d’y rester. Les noms locaux n’ont pratiquement aucune importance. Dans les faits, elles opèrent en tant qu’auxiliaires au sein d’un ordre qu’elles n’ont pas créé et qu’elles ne contrôlent pas.

Zones de Gaza contrôlées par l’armée israélienne, indiquant la « ligne jaune », les bases militaires, les avant-postes, les points de passage et le réseau routier, tels que recensés par Forensic Architecture. Cette carte illustre l’infrastructure territoriale au sein de laquelle opèrent les milices palestiniennes soutenues par Israël.

Certains complexes se sont agrandis depuis le cessez-le-feu. Des talus de protection ont été érigés. Des clôtures, des casernes et d’autres structures sont apparues, construites avec des matériaux de construction israéliens.

À Rafah-Est, l’un de ces complexes abrite désormais des magasins, des salles de classe et une aire de jeux pour les combattants et leurs familles. Cela va bien au-delà de la simple remise d’armes à un groupe d’hommes de la région. Un petit monde administratif se construit autour d’eux.

À une courte distance de ces complexes, le tableau est différent. Des familles vivent toujours dans des tentes ou des bâtiments endommagés. Les enfants étudient dans des salles de classe improvisées. Les maisons attendent des matériaux qui n’arrivent pas. Pourtant, à l’intérieur des enclaves protégées, on trouve du ciment, des engins de chantier, des moyens de transport et des approvisionnements.

Une famille liée à la bonne milice peut se retrouver derrière un périmètre sécurisé, avec une salle de classe fonctionnelle et quelques services de base, tandis que ses voisins restent parmi les ruines. Les commandants disposent de voitures, d’argent liquide, de nourriture et d’équipement.

Dans la bande de Gaza telle qu’elle existe aujourd’hui, l’accès aux choses de la vie quotidienne peut dépendre de son affiliation à la bonne structure armée.

Sky News a documenté l’aide israélienne apportée à certains de ces groupes, notamment sous forme d’argent liquide, d’armes, de véhicules et de ravitaillement. Dans l’enceinte d’Abu Shabab, des journalistes ont découvert des piles de billets de banque, des smartphones emballés, des motos tout-terrain et de la nourriture.

Hussam al-Astal a déclaré que des munitions et des véhicules étaient entrés par Kerem Shalom après coordination avec l’armée israélienne. Quelle que soit l’opinion de ces hommes sur le Hamas, une force approvisionnée de cette manière ne subvient pas à ses besoins localement. Quelqu’un d’autre la maintient en vie.

Et ce soutien a un coût. Les combattants sont rémunérés. Les véhicules ont besoin de carburant et de réparations. Les munitions s’épuisent. Les complexes consomment du ciment et nécessitent des engins de chantier. Les magasins, les salles de classe et les logements exigent des fournisseurs, des achats et des autorisations. En suivant ces transactions, tôt ou tard, on devrait trouver des noms qui y sont associés.

Le rôle d’Israël est déjà documenté. La partie la moins visible est le réseau qui l’entoure : qui paie, qui s’approvisionne, qui organise l’entrée et qui assure la couverture politique.

Le nom de Mohammed Dahlan revient sans cesse dans cette affaire. Des responsables palestiniens de la sécurité ont affirmé que la milice d’Abu Shabab bénéficiait du soutien d’Israël, de l’Autorité palestinienne et de Dahlan, les salaires transitant par les réseaux de l’Autorité palestinienne.

Dahlan, basé aux Émirats arabes unis, dispose depuis des années de fonds, de contacts et d’une influence politique à l’intérieur de Gaza.

Le volet émirati mérite d’être examiné de près, mais sans exagération. Ghassan al-Duhaini a été filmé à côté d’un véhicule immatriculé aux Émirats arabes unis. Son service de « lutte contre le terrorisme » utilise des insignes ressemblant à ceux d’un service antiterroriste soutenu par les Émirats arabes unis au Yémen. D’autres reportages ont également mis en évidence un soutien extérieur parvenant aux milices de Gaza.

Cela ne prouve pas pour autant un financement direct par l’État émirati. Les preuves disponibles ne nous permettent pas d’aller aussi loin. L’approche la plus utile est d’ordre médico-légal : salaires, contrats d’approvisionnement, propriété des véhicules, matériaux de construction et intermédiaires qui les gèrent. Si de l’argent émirati circule dans le système, c’est là qu’il devrait laisser des traces.

La nature de la relation sur le terrain est plus facile à cerner. Ces hommes agissent en tant qu’auxiliaires palestiniens au sein d’un système de contrôle israélien. Le terme de « collaborateur » est souvent utilisé à la légère dans la politique palestinienne, mais ici, il décrit un véritable échange. La protection et l’accès proviennent du pouvoir contrôlant le territoire environnant, et la force est ensuite exercée sur d’autres Palestiniens.

La comparaison avec Vichy découle de cette relation, même s’il convient de l’utiliser avec prudence. Gaza en 2026 n’est pas la France de 1940, et aucun argument sérieux ne repose sur le fait de prétendre le contraire.

Les institutions et l’histoire sont différentes. Vichy revêtait de l’importance pour l’occupation allemande pour une raison bien précise : les fonctionnaires français pouvaient administrer la société française. Un ordre imposé se dotait ainsi d’un visage national.

On retrouve la même logique politique lorsqu’une unité palestinienne assure le maintien de l’ordre parmi les Palestiniens, qu’un commandant palestinien dirige une enclave, ou qu’un Palestinien à un poste de contrôle refoule un autre Palestinien. L’uniforme est peut-être local. Le pouvoir décisif ne l’est peut-être pas.

Israël contrôle le terrain autour de ces complexes, les voies par lesquelles arrivent les munitions et les matériaux de construction, ainsi que l’espace militaire dans lequel ces groupes opèrent.

Si cet espace peut être fermé et ces approvisionnements coupés, la présence de personnel palestinien ne change pratiquement rien à la répartition réelle du pouvoir. L’administration locale a souvent coexisté avec un contrôle étranger. C’est l’un des plus anciens mécanismes de la domination indirecte.

L’exemple de Vichy est pertinent ici en raison de son fonctionnement, et non parce que les histoires sont identiques. Un occupant n’a pas besoin de faire respecter l’ordre dans chaque rue avec ses propres hommes. Il peut confier une grande partie de l’administration quotidienne et de la coercition à des intermédiaires dont l’autorité dépend de l’ordre supérieur qui les protège.

L’occupation se fait plus discrète sans pour autant renoncer aux leviers qui comptent.

Pour la population, l’intermédiaire est la personne postée à l’entrée. Il distribue des faveurs, règle ses comptes, recrute des hommes, dirige le quartier et fait pression sur les opposants. Tout dans cette interaction peut paraître local. Pourtant, l’enceinte, la route qui y mène et la sécurité qui l’entoure dépendent toujours de décisions prises ailleurs.

C’est ce qui se dessine actuellement à Gaza. Israël n’a pas besoin d’un gouverneur militaire à chaque coin de rue si les groupes palestiniens peuvent assumer une partie de la gouvernance. Une annexion officielle n’est pas nécessaire si Israël peut continuer à définir les limites dans lesquelles ces groupes opèrent.

Il n’a pas non plus besoin de gérer lui-même chaque détail de la vie civile lorsque les ressources peuvent être acheminées par l’intermédiaire d’acteurs locaux triés sur le volet.

Ces enclaves sont plus que de simples bases de milices. Elles font partie de la carte qui se dessine après la destruction. Une partie de Gaza reste en ruines et manque de ravitaillement. Une autre est directement contrôlée par l’armée israélienne. Entre les deux se trouvent des enclaves protégées gérées par des Palestiniens dont la survie dépend fortement du pouvoir israélien.

Un tel système ne nécessite pas de déclaration d’annexion. Il peut fonctionner par le biais de routes, de zones militaires, de règles d’entrée et de l’ouverture ou de la fermeture sélective des chantiers de reconstruction.

La ligne jaune, selon cette interprétation, commence à faire plus que simplement marquer une frontière militaire. Elle commence à compartimenter l’espace sur le plan politique.

C’est dans la reconstruction que cet arrangement se manifeste le plus clairement. Un quartier reçoit du ciment et des engins de chantier tandis que le suivant doit attendre encore un mois. Une famille est autorisée à remettre un toit sur sa maison tandis qu’une autre ne l’est pas. Le contrôle n’a pas besoin de s’afficher en termes constitutionnels lorsqu’il peut s’exercer par le biais de décisions de ce genre.

Le danger réside dans une bande de Gaza morcelée en entités distinctes qui entretiennent des relations différentes avec le pouvoir. Un territoire cohérent peut formuler des revendications politiques. Un territoire fragmenté est plus facile à gérer pièce par pièce : un groupe est soutenu, un autre isolé, une enclave approvisionnée tandis que la suivante est laissée en ruines.

Au fil du temps, la question nationale est reléguée à la gestion de populations distinctes.

Les gouvernements coloniaux ont déjà eu recours à des variantes de cette technique. Une fois que les gens sont contraints de négocier leur vie quotidienne par l’intermédiaire de médiateurs privilégiés, les revendications politiques plus larges peuvent être éclipsées par les préoccupations immédiates liées aux autorisations, à l’accès et au clientélisme.

C’est autour des complexes eux-mêmes que les inégalités sont les plus marquées. Un enfant qui étudie sous une tente et un autre qui étudie dans une salle de classe au sein d’un complexe de milice peuvent vivre à une courte distance l’un de l’autre. Tous deux sont palestiniens. L’un attend, au milieu des décombres, que la reconstruction commence. L’autre vit déjà dans un lieu où elle a commencé, car cette enclave se trouve au sein d’une structure que la puissance occupante juge utile.

Les milices constituent donc bien plus qu’un simple épiphénomène passager. Leurs commandants peuvent disparaître. Certains groupes se scinderont, fusionneront ou seront écartés. Ce qui importe, c’est de savoir si le modèle leur survivra : une autorité palestinienne sur le terrain, tandis que les pouvoirs qui en déterminent les limites restent ailleurs.

Une milice peut assurer le maintien de l’ordre dans un quartier sans contrôler la frontière qui l’entoure. Elle peut ériger des bâtiments dans une enclave protégée tandis que la zone environnante attend le ciment. Ses hommes peuvent porter des armes tandis qu’une autre puissance décide de l’espace dans lequel ces armes peuvent être portées. C’est une forme d’autorité, mais c’est une autorité sur des fragments.

La domination indirecte se présente rarement comme telle. Elle sera décrite en termes d’initiative locale, de lutte contre le terrorisme, de sécurité communautaire et d’alternative au Hamas. Mais une institution qui dépend de l’autorisation israélienne pour ses armes, son territoire, ses approvisionnements et sa sécurité physique voit sa liberté d’action clairement limitée.

Les hommes participant à cet arrangement occupent donc une position politique délicate. Ce ne sont pas des acteurs neutres pris entre les factions palestiniennes. Ils exercent une autorité rendue possible par une armée d’occupation, au sein d’une société que cette même armée a dévastée.

Dans ce sens littéral, le terme « collaborateur » est celui qui décrit le plus précisément ce qu’ils font.

L’analogie avec Vichy reste troublante, car elle montre comment la domination étrangère peut revêtir des atours locaux. Le policier peut être du coin. Tout comme l’administrateur, le tireur et l’homme au poste de contrôle. Rien de tout cela ne résout la question de savoir qui contrôle le territoire qui les entoure.

À Gaza, le personnel palestinien peut donner au système un visage palestinien tandis que le cadre militaire reste israélien.

C’est peut-être aussi ce qui rend un tel dispositif durable. Plus les tâches quotidiennes de maintien de l’ordre et d’administration sont confiées aux Palestiniens, moins l’occupation devient visible. De loin, le résultat peut ressembler à une autonomie. De près, la frontière, les voies d’approvisionnement et les décisions politiques finales restent contrôlées par d’autres.

Ce qui se dessine, si ce modèle venait à s’imposer, c’est une Autorité palestinienne fragmentée en entités gérables, protégées lorsqu’elles sont utiles, isolées lorsqu’elles posent problème et confinées à l’intérieur de limites fixées par Israël. Israël n’aura pas mis fin à l’occupation de Gaza. Il l’aura « palestinisée ».

22 septembre 2026 – Drop Site News – Traduction : Chronique de Palestine

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