Au milieu des ruines de Gaza, ravagée par la guerre, Niveen Al-Gharabli récupère des livres éparpillés - Photo : Osama Kahlout, via QNN
Par Hani al-Salmy
Peut-être que ces livres n’ont pas été écrits au bon moment. Aujourd’hui, l’auteur de La Faim n’aurait sans doute pas fait errer son héros affamé dans une ville lointaine. Celui de La Peste n’aurait pas eu besoin d’une ville imaginaire pour parler de la mort, et celui de L’aveuglement n’aurait pas besoin d’une épidémie pour se demander si les êtres humains sont capables de se voir les uns les autres.
Peut-être ces trois auteurs n’avaient-ils pas trouvé un endroit assez horrible pour y situer leurs récits.
Peut-être que s’ils écrivaient aujourd’hui, ces auteurs se retrouveraient à Gaza, où la faim n’est pas un drame individuel, où la peste n’est pas une simple maladie, et où l’aveuglement n’a rien d’un problème oculaire.
Ici, la faim règne au cœur des foyers, la peste ronge les corps, et l’aveuglement a frappé le monde entier, qui semble ne plus voir Gaza.
J’imagine ces trois romans sortir de leurs tombes littéraires, ouvrir à nouveau leurs pages et donner de nouveaux noms à leurs personnages. Je les vois tous quitter l’endroit où ils se déroulaient et venir à Gaza.
L’un entre par la porte d’une boulangerie, un autre par celle d’un hôpital, et le troisième par une fenêtre à travers laquelle on ne voit rien. Ce sont de vieux romans, mais maintenant, ils ne racontent plus des histoires du passé. Ils se réécrivent à notre époque.
La Faim
Si Knut Hamsun devait écrire La Faim à Gaza aujourd’hui, peut-être que son protagoniste ne serait plus un écrivain errant dans les rues d’une ville européenne à la recherche de pain. Peut-être serait-il un père nommé Salem, vivant avec sa femme et sa fille dans une tente dont il ne peut être sûr qu’elle sera encore debout au lever du jour.
Salem n’a pas d’endroit où écrire, pas de bureau, pas de papier. Il écrit au dos d’un morceau de carton récupéré dans un colis d’aide humanitaire, à la lumière déclinante d’un téléphone dont la batterie se décharge un peu plus chaque nuit.
Dans ce nouveau roman, la faim ne commence pas lorsqu’il ne reste rien à manger dans la cuisine. Elle commence lorsqu’on se met à compter ce qui reste : un demi-sac de farine, trois cuillerées de lentilles, un petit morceau de pain, une bouteille d’eau, un comprimé de médicament. Tout doit désormais être compté, même le temps.
Chaque matin, Salem ouvre le placard, puis le referme rapidement pour que sa fille ne voie pas qu’il est vide.
« Je n’ai pas faim, papa », lui dit-elle.
Il sait qu’elle ment parce qu’elle l’aime.
Salem part à la recherche de pain. il marche entouré de gens qui cherchent du pain comme lui. Personne ne sait où il y aura un point de distribution, ni s’il arrivera de la nourriture , ni si la route restera ouverte. En chemin, il voit un homme proposer sa montre-bracelet en échange d’un sac de farine. Une femme pose son alliance sur un morceau de tissu et supplie les passants : « Donnez-moi de quoi nourrir mes enfants pendant une journée. » Un enfant porte une petite miche à deux mains, comme s’il s’agissait d’un objet sacré.
Mais la quête de pain de Salem n’est pas ce qui est le plus dramatique. Peu à peu, il commence à renoncer à ce qui faisait autrefois partie de son identité. Il en vient à accepter de mentir pour obtenir de la nourriture, à la cacher aux autres, puis à avoir honte de lui-même pour l’avoir fait. La faim ne ronge pas seulement son estomac. Elle ronge l’image qu’il a de lui-même.
Enfin, Salem met la main sur une seule miche et retourne à la tente. Sa fille dort, et sa femme est assise à ses côtés. Il contemple longuement le pain. Il ne le mange pas. Il le pose près de la tête de sa fille.
Au matin, le pain a disparu. On ne saura jamais qui l’a mangé. L’auteur n’a pas besoin de nous le dire.
La Peste
Si Albert Camus situait La Peste à Gaza, il n’aurait pas besoin d’inventer une maladie. Peut-être ferait-il d’un médecin nommé Yusuf son personnage central, un homme qui essaie de comprendre pourquoi la mort est devenue plus normale que la vie.
Tout commence lorsqu’un petit hôpital reçoit plus de patients qu’il ne peut en prendre en charge. Puis l’électricité est coupée. Les médicaments se font rares, et bientôt, il n’y a plus assez de lits. La question n’est plus « Qui va mourir ? », mais « Qui pouvons-nous sauver ? »
Yusuf ne dort pas. Il porte sur lui un petit carnet dans lequel il note les noms de ses patients, mais très vite, il y a trop de noms, sa main n’arrive plus à suivre. Au début, il note le nom, l’âge et l’état de chaque patient. Quelques jours plus tard, il ne note plus que les noms. Quelques semaines plus tard, il se met à inscrire des chiffres.
Dehors, la ville est assiégée. Les gens craignent la maladie, mais ils craignent encore davantage la faim, les bombardements, l’eau contaminée et le manque de médicaments. Ici, le fléau n’est pas unique. C’est un ensemble de facteurs qui s’accumulent jusqu’à ce que la mort ne devienne une routine.
Mariam, une jeune infirmière qui a perdu son foyer, continue de travailler aux côtés de Yusuf. Un jour, elle lui dit : « Nous ne faisons pas que soigner les malades. Nous retardons leur mort, pour qu’ils puissent se sentir en vie un peu plus longtemps. »
Puis il y a Adam, un enfant qui devient le centre du roman. Il arrive à l’hôpital en un peu proie à une forte fièvre, un petit cheval en plastique glissé dans sa poche. Chaque fois que sa température monte, il demande à Yusuf : « Est-ce que mon père va revenir ? »
Le médecin ne peut pas répondre.
Alors que les gens commencent à fuir la ville, Yusuf et Mariam décident de rester. Ils ne restent pas parce qu’ils croient qu’ils vont vaincre le fléau. Ils restent parce qu’il y a toujours quelqu’un qui a besoin d’avoir quelqu’un à ses côtés.
Dans la scène finale, Yusuf quitte l’hôpital après une nouvelle journée interminable. La ville est silencieuse. Puis, quelque part au loin, il entend un enfant rire. Il s’arrête et regarde Mariam.
« Tu as entendu ça ? », demande-t-il.
« Oui », répond-elle.
La peste ne prend pas fin par une victoire médicale. Elle prend fin avec le rire d’un enfant. Car si Camus avait écrit sur Gaza, il aurait peut-être compris que résister à la mort ne signifie pas toujours sauver un corps. Parfois, cela signifie préserver la capacité d’un être humain à rire.
L’Aveuglement
Si José Saramago devait écrire L’Aveuglement à Gaza, il n’aurait pas besoin d’une maladie mystérieuse qui rend les gens aveugles. L’aveuglement serait présent dès la première page, mais il serait celui de ceux qui, en dehors de la bande de Gaza, refusent de la voir.
Son personnage central serait une femme sans nom, peut-être parce qu’elle ne veut pas que le roman ne lui attribue qu’une seule identité. Elle vit dans une ville qui a presque tout perdu, mais elle peut encore en percevoir les moindres détails : la tente où dorment les enfants, la femme qui cache le dernier morceau de pain, l’homme qui garde une photo de sa maison détruite, l’enfant qui dessine une fenêtre sur un mur là où il n’y a plus de maison.
D’autres l’entourent. Un homme qui a perdu un œil mais qui voit mieux que quiconque. Une petite fille qui ramasse des éclats de verre coloré et les conserve dans une boîte en fer-blanc. Un vieil homme qui tient à porter une chemise blanche chaque matin. Un poète dont le carnet ne contient rien d’autre que les noms de lieux disparus.
L’histoire commence lorsque la femme se rend compte que le monde en dehors de Gaza parle de la ville sans la voir. Des images apparaissent sur les écrans. Les chiffres grimpent. Des communiqués sont publiés. Puis les visages disparaissent. Tout le monde connaît le nombre de morts, mais personne ne connaît le nom de l’enfant qui aimait la mer.
Elle se met à rassembler des noms, à les écrire sur les murs, sur du carton, sur les portes des tentes. Chaque fois que quelqu’un meurt, elle écrit son nom. Chaque fois qu’une maison est détruite, elle note son adresse. Chaque fois qu’une famille disparaît, elle laisse une trace à l’endroit où elle vivait autrefois.
Son carnet devient plus dangereux qu’une arme, car il redonne un visage aux gens.
Dans la scène finale, elle atteint la mer. Assise face à elle, elle ouvre le carnet et découvre que l’eau de mer a imprégné bon nombre de ses pages. Les noms commencent à disparaître. Mais elle ne le ferme pas.
« Si les noms disparaissent, dit-elle, on dira que nous n’avons jamais été là. »
Puis elle se remet à écrire.
Peut-être que si Saramago avait écrit L’Aveuglement à Gaza, il n’aurait pas eu besoin d’une épidémie pour que le monde perde la vue. Il lui aurait suffi d’écrire que le reste du monde avait vu tout ce qui se passait… puis avait choisi de détourner le regard.
Et ainsi, les trois romans se retrouvent à Gaza. La Faim cherche une miche de pain. La Peste cherche un corps. L’Aveuglement cherche un œil. Mais Gaza leur apporte quelque chose que leurs anciennes pages ne contenaient pas : un être humain qui, malgré tout, continue d’essayer de voir, de nourrir les autres et de vivre.
Auteur : Hani al-Salmy
* Hani Al-Salmi est un écrivain palestinien originaire de la bande de Gaza. Il a publié plus de vingt romans et contes pour enfants et a reçu des prix littéraires dans tout le monde arabe.Al-Salmi vit toujours à Gaza, où lui et sa famille continuent de subir les réalités de la guerre, du déplacement et du siège.
28 septembre 2026 – The Palestine Chronicle – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

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