Des bénévoles et des spécialistes utilisent des outils rudimentaires pour déterrer avec précaution un objet archéologique enfoui lors d'opérations de prospection sur le terrain à Gaza - Photo : Enas Naser/Al Jazeera
Par Enas Abu Ghayad
Une équipe palestinienne a sauvé les objets culturels de Gaza. La question est désormais de savoir où les entreposer.
Parallèlement au génocide perpétré par Israël à Gaza, on observe une tentative manifeste d’effacer le patrimoine culturel de cette enclave palestinienne.
Selon l’UNESCO, au moins 164 sites culturels de Gaza ont été endommagés depuis le début des opérations militaires israéliennes en octobre 2023 et mars 2026.
Parmi les monuments anciens touchés par les vagues de bombardements israéliens figurent la Grande mosquée d’Omari et le Hamam al-Sammara, le Qasr al-Basha dans la vieille ville de Gaza, ainsi que le musée culturel al-Qarara près de Khan Younis.
Sous les décombres gisent de précieux objets et antiquités, qui témoignent de la riche histoire culturelle de Gaza, carrefour de multiples empires et peuples au fil des siècles.
Au milieu de la destruction et du chaos engendrés par la guerre génocidaire menée par Israël contre Gaza, qui a coûté la vie à au moins 74 022 Palestiniens, de précieuses reliques de l’histoire de la Palestine sont en train de disparaître.
L’équipe « Gardiens du patrimoine » de l’Association Mayasem pour la culture et les arts mène une course contre la montre pour récupérer ces objets menacés de détérioration ou de vol.
Shaimaa Mohammad al-Natour, coordinatrice adjointe du programme, a déclaré à Al Jazeera que son équipe avait jusqu’à présent sauvé plus de 1700 pièces historiques issues de quatre collections muséales depuis le début de ses travaux.
L’équipe travaille d’arrache-pied pour récupérer les objets perdus restants de l’histoire de Gaza, vieille de 5000 ans. Mais elle est confrontée à d’énormes défis, notamment les déplacements incessants de population, le manque d’équipements spécialisés pour la restauration et les restrictions militaires imposées par Israël.

Des membres de l’équipe des « Gardiens du patrimoine » inspectent et nettoient des poteries archéologiques mises au jour à l’intérieur d’une tente servant d’entrepôt provisoire à al-Mawasi, dans le sud de la bande de Gaza – Photo : Enas Naser/Al Jazeera
Il y a également la tâche périlleuse de récupérer des objets à proximité de la « ligne jaune », une zone de démarcation à Gaza où Israël exerce un contrôle militaire total. En avril, on comptait 196 Palestiniens tués dans cette zone depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu en octobre 2025.
« Auparavant, la nature de ces zones permettait de les gérer, mais leurs emplacements actuels sont totalement inaccessibles », a déclaré Mme al-Natour à Al Jazeera.
Avec 84 % de l’ensemble des bâtiments de Gaza endommagés ou détruits depuis le début de la guerre menée par Israël contre Gaza, l’équipe travaille actuellement depuis une tente installée dans le quartier d’al-Mawasi, à Khan Younis. Ce qui a commencé comme une initiative spontanée s’est transformé en une opération de terrain portant la lourde responsabilité de veiller à ce que le patrimoine de Gaza ne soit pas perdu.
L’équipe mène une vaste campagne de relevés sur le terrain dans le sud et le centre de Gaza afin de recenser les dégâts subis par les collections des musées, tant privés que publiques, sous les assauts israéliens qui s’abattent sur l’enclave depuis près de trois ans.
Il s’agit de la première initiative locale organisée visant à faire face à l’impact de la guerre sur les sites historiques de la région. L’équipe travaille en étroite collaboration avec les habitants et les personnes déplacées qui découvrent des objets parmi les décombres qui jonchent Gaza.
« Lorsque nous recevons un signalement, nous commençons par remplir un formulaire d’enquête détaillé qui comprend les coordonnées de la personne qui nous a informés, l’emplacement de l’objet et son état », a expliqué M. al-Natour.
« L’équipe se rend ensuite sur place pour sauver les objets, après quoi commencent les étapes de traitement : nettoyage, archivage et photographie. »
L’équipe suit un protocole strict afin de garantir la préservation de la valeur historique et spatiale de chaque pièce récupérée, depuis l’enregistrement des circonstances de sa découverte jusqu’à l’attribution d’une identité numérique unique.
« Une fois les pièces sauvées de leur emplacement d’origine, le processus de documentation et d’archivage commence. Nous nous efforçons autant que possible de ne pas entreposer un objet sans en avoir établi un registre et sans disposer d’informations de base nous permettant d’identifier son origine », a déclaré M. al-Natour.
« Nous commençons par enregistrer l’emplacement et photographier l’objet sous plusieurs angles, puis nous associons les images à un numéro ou à un code unique attribué à l’objet afin d’éviter toute confusion. »
L’équipe s’engage à préserver les informations, les images, le code unique et l’origine de chaque objet qu’elle trouve, malgré les défis considérables auxquels elle est confrontée.
Certains objets archéologiques, notamment la poterie et la verrerie, sont soumis à d’énormes contraintes physiques causées par les explosions et les débris des bâtiments effondrés, ce qui entraîne de la casse. Leur manipulation nécessite donc la plus grande prudence ; l’équipe applique une politique d’intervention minimale et de stabilisation par le biais de premiers secours en matière de conservation.
Elle sait en effet qu’une restauration définitive pourrait causer des dommages irréversibles ou altérer les caractéristiques d’origine.
Elle commence par inspecter chaque pièce, en documenter l’état et photographier les dommages subis. Mais elle est limitée par le matériel technique dont elle dispose : des téléphones portables pour la photographie haute résolution et des registres papier parallèles afin de se prémunir contre toute perte éventuelle de données issues des fichiers Excel qui répertorient les objets.
Des étiquettes d’identification portant un numéro unique permettent de répertorier chaque artefact, tandis que des matériaux d’emballage rudimentaires et des caisses en bois servent à entreposer les objets. Des brosses souples sont utilisées pour éliminer délicatement la poussière de surface des poteries sans altérer les marques d’origine.
Si ces outils apportent une solution à court terme au problème de la conservation, des méthodes plus professionnelles restent subordonnées à l’obtention d’équipements et de ressources essentiels, dont ils manquent actuellement. Se procurer ces outils s’avère difficile dans une zone de guerre.
« En temps de guerre, la plus grande réussite consiste parfois simplement à enrayer la détérioration d’un objet et à le conserver aussi intact que possible jusqu’à ce que les conditions nécessaires à un traitement spécialisé soient réunies », a-t-elle déclaré.
Le fait d’opérer depuis une tente dans une région côtière expose les objets récupérés à des conditions météorologiques instables, ainsi qu’aux insectes et aux rongeurs. Des facteurs environnementaux destructeurs tels que l’humidité, les moisissures et les vibrations menacent également tant les objets que les caisses en bois dans lesquelles ils sont entreposés.
« Les caisses en bois elles-mêmes nécessitent une surveillance constante, car les fluctuations d’humidité et de température peuvent faire pourrir le bois ou favoriser la prolifération de moisissures, ce qui endommage à son tour leur contenu », a expliqué Mme al-Natour.
« De plus, les déplacements constants et le transport des caisses d’un endroit à un autre exposent les objets à des chocs et à des vibrations, en particulier les pièces fragiles ou cassées… Travailler dans une zone accueillant un grand nombre de personnes déplacées rend les déplacements et les transports quotidiens beaucoup plus difficiles, tandis que l’espace de stockage reste extrêmement limité. »
La solution consisterait à mettre en place un environnement de stockage stable où la température, l’humidité, la ventilation et l’éclairage peuvent être contrôlés. Des matériaux d’emballage et de conservation spécialisés, adaptés à chaque objet archéologique, sont également nécessaires, ainsi que des dispositifs permettant de surveiller les conditions environnementales au sein de l’espace de stockage.

Des membres de l’équipe des « Gardiens du patrimoine » inspectent et nettoient des artefacts archéologiques mis à jour à al-Mawasi, dans le sud de la bande de Gaza – Photo : Enas Naser/Al Jazeera
« Notre plus grand besoin est de passer du sauvetage d’urgence à une conservation professionnelle à long terme », a déclaré al-Natour.
« De plus, nous avons besoin d’une formation spécialisée en conservation préventive, en gestion d’urgence des collections, en manipulation des objets endommagés, en évaluation des dommages et en gestion des bases de données. »
L’équipe se penche désormais sur la prochaine étape des opérations : le transfert des objets des tentes vers des lieux plus sûrs. Mais ce sera un processus de longue haleine qui nécessitera de passer en revue les registres et les bases de données, de recouper les numéros d’inventaire avec le contenu des caisses, de photographier l’état des objets avant et après leur transfert, et de les réorganiser pour faciliter leur accès et leur suivi.
L’impact de cette initiative va au-delà de la sauvegarde des objets en pierre et des récipients anciens : elle vise à sensibiliser la communauté afin que les habitants et les personnes déplacées deviennent les gardiens de leur propre culture, de leur histoire orale et de leur patrimoine.
« À travers nos activités avec les enfants, les jeunes, les femmes et les personnes déplacées, nous organisons des activités pédagogiques et de terrain simplifiées, des ateliers et des programmes liés aux antiquités, à l’artisanat traditionnel et à l’histoire orale. Nous encourageons les participants à poser des questions et à consigner les récits liés aux lieux et aux objets », a déclaré al-Natour.
Pourtant, malgré les difficultés, la sauvegarde du patrimoine culturel de Gaza a permis de tirer des enseignements.
« Le processus de sauvetage lui-même est devenu un outil pédagogique : lorsque les gens voient une équipe travailler dans ces conditions pour extraire une pièce historique de sous les décombres, ils commencent à considérer le patrimoine comme quelque chose qui mérite d’être protégé plutôt que comme un élément dont on peut se passer en temps de crise », a déclaré M. al-Natour.
« Nous sommes fermement convaincus que la sensibilisation de la communauté constitue l’une des lignes de défense les plus essentielles. »
Auteur : Enas Abu Ghayad
* Enas Abu Ghayad est une journaliste indépendante et écrivaine originaire de Gaza, spécialisée dans les reportages sur des sujets de vie quotidienne et l'actualité locale.
30 septembre 2026 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine – Éléa Asselineau

Soyez le premier à commenter