Mort et destruction dans Gaza

Une mère palestinienne blessée et sa fille sont amenées à l'hôpital Nasser pour être soignées suite aux attaques israéliennes à Khan Yunis, Gaza, le 19 janvier 2024 - Photo : Belal Khaled via Memo

Par John J. Mearsheimer

Je ne crois pas que la moindre chose que je puisse dire sur ce qui se passe à Gaza aura une influence sur les politiques américaine ou israélienne touchant à ce conflit. Mais je veux que mes écrits restent afin que les historiens qui étudieront ce désastre moral sachent que certains Américains étaient du bon côté de l’Histoire.

Ce que fait Israël à la population civile de Gaza- avec le soutien de l’administration Biden- est un crime contre l’humanité qui n’a aucun sens d’un point de vue militaire. Voici ce qu’a dit J-Street, une importante organisation du lobby israélien : « l’ampleur du désastre humanitaire en cours et des pertes civiles est inimaginable. »

Permettez-moi de donner plus de précisions à ce sujet.

  • Premièrement, Israël délibérément commet des massacres de masse de civils dont près de 70% sont des femmes et des enfants tout en prétendant qu’il prend de grandes précautions pour éviter que ces civils soient touchés. Mais cette prétention est démentie par des officiels de haut rang.
    Par exemple, le porte-parole de l’armée israélienne a déclaré le 10 octobre 2023 «ce qui compte le plus pour nous n’est pas la précision mais les dommages à causer. »
    Le même jour, le Ministre de la Défense, Yohav Gallant déclare « J’ai assoupli toutes les directives de retenue- nous allons tuer tous ceux que nous combattons et nous allons utiliser tous les moyens. »
    Pour encore confirmer, il suffit de regarder les conséquences de la campagne de bombardements, ils indiquent clairement qu’Israël tue les civils de façon indiscriminée. Deux études détaillées sur les bombardements par l’armée israéliennes- présentées par des publications israéliennes- expliquent en détail comment Israël assassine des nombres ahurissants de civils. Voici les titres très éloquents de ces deux études « Une usine d’assassinat de masse : au cœur du bombardement calculé de Gaza » ; « Armée israélienne libérée de toute consigne de retenue, des chiffres de tueries jamais égalés ».
    Dans la même veine, le New York Times a publié fin novembre un article portant le titre « Les civils de Gaza sous le feu israélien sont tués à une cadence historique. » Pas étonnant donc que le Secrétaire Général de l’Onu, Antonio Guterres , déclare : « Nous assistons à une tuerie de civils jamais égalée dans les conflits précédents », depuis sa désignation en janvier 2017.
  • Deuxièmement, Israël s’attache délibérément à affamer une population palestinienne réduite à une situation désespérée en limitant de façon extrêmement sévère les quantités de nourriture, de carburant, de gaz de cuisson, de médicaments et d’eau qui entrent à gaza.
    De plus, la possibilité de soins médicaux est devenue quasiment inexistante pour une population qui compte 50 000 civils blessés.
    Israël ne s’est pas contenté de considérablement réduire les quantités de carburants nécessaires au fonctionnement des hôpitaux, il a soumis ceux-ci ainsi que les ambulances et infirmeries de premier soin à des attaques destructrices.
    Les commentaires faits le 9 octobre par le Ministre de la Défense, Gallant, expliquent bien la politique israélienne: « J’ai ordonné un siège total de la Bande de Gaza. Il n’y aura ni électricité ni nourriture, tout est fermé. Nous combattons des animaux humains et nous agissons en conséquence. »
    Israël a été forcé d’accepter que des fournitures vitales minimales entrent à Gaza mais les quantités sont tellement petites qu’un officiel de haut rang de l’Onu rapporte que « la moitié de la population de Gaza souffre de famine » et que « dans certaines régions, neuf familles sur dix passent des journées et des nuits entières sans aucune nourriture. »
  • Troisièmement, les dirigeants israéliens parlent des Palestiniens et de leurs intentions pour Gaza en termes choquants, surtout quand on sait que certains de ces dirigeants ne cessent de revenir sur l’Holocauste et ses horreurs.
    Leur rhétorique a conduit Omar Bartov, un spécialiste académique connu de l’holocauste, Israélien de naissance, à conclure qu’Israël a « une intention génocidaire ». D’autres universitaires spécialistes de l’holocauste et du génocide ont émis le même avertissement.
    Pour être plus précis, qualifier les Palestiniens « d’animaux humains », de « bêtes humaines » et d’ « horribles animaux inhumains » est lieu commun pour les dirigeants israéliens.
    Ces dirigeants parlent de tous les Palestiniens, pas seulement de Hamas comme l’a nettement énoncé le président israélien Isaac Herzog avec ces mots « c’est une nation entière là-bas qui est responsable ».
    Il n’est alors pas étonnant , comme le rapporte le New York Times, que les appels à « aplatir Gaza », à la « raser », à la « détruire » fassent partie du discours ordinaire israélien.
    Un général israélien à la retraite qui proclame que « Gaza va devenir un lieu ou aucun humain ne peut survivre » se réjouit à l’idée que « des épidémies graves dans le sud de Gaza hâteront la victoire. » Poussant encore plus loin, un ministre du gouvernement israélien a suggéré de lâcher une bombe nucléaire sur Gaza.
    Ces déclarations ne sont pas faites par des extrêmistes isolés mais par des officiels de haut rang dans le gouvernement israélien.
    Et bien évidemment, on parle beaucoup de nettoyer ethniquement Gaza (et la Cisjordanie), de réaliser en pratique une autre Nakba. Le Ministre de l’Agriculture d’Israël : « nous sommes en train d’accomplir la Nakba de Gaza. ».
    Pour se faire une idée de ce qui ressemble bien à un naufrage moral de la société israélienne, il suffit d’écouter une vidéo qui glace le sang, celle d’enfants israéliens chantant « Dans moins d’un an, nous aurons éliminé tout le monde et nous retournerons labourer nos champs. »
  • Quatrièmement. Israël ne se contente pas de tuer et d’affamer des nombres terrifiants de Palestiniens, il détruit systématiquement leurs maisons ainsi que leurs infrastructures indispensables telles que les hôpitaux, les écoles, les immeubles gouvernementaux, les mosquées, les bibliothèques et même les sites historiques. Jusqu’à décembre 2023, l’armée israélienne a endommagé ou détruit près de 100 000 bâtiments parmi lesquels des quartiers d’habitation entiers devenus ruines. Une conséquence épouvantable de cette destruction est que 90% des 2,3 millions de Palestiniens ont été déplacés de leurs maisons.
    Il faut aussi noter qu’Israël se livre à une entreprise délibérée de destruction du patrimoine historique puisque, comme le rapporte NPR, « plus de 100 sites historiques ont été endommagés ou détruits pas les attaques israéliennes. » [On peut parler d’ « archéocide » ou « vandalisation », c’est-à-dire de destruction volontaire de sites archéologiques – NdT]
  • Cinquièmement. Israël terrorise et tue les Palestiniens mais il ne fait pas que cela, il inflige à de nombreux hommes arrêtés dans des rafles de routine l’humiliation publique. Les soldats israéliens les dénudent, leur mettent un bandeau sur les yeux et les exhibent en sous-vêtements, assis sur la chaussée pas loin de chez eux ou menés en parade dans les rues. Ces hommes sont ensuite poussés dans des camions vers les centres de détention. Dans la plupart des cas, ces prisonniers sont relâchés parce qu’on découvre que ce n’étaient pas des combattants de Hamas.
  • Sixièmement. Il est vrai que ce sont les Israéliens qui commettent ces massacres mais ces massacres ne seraient pas possibles sans le soutien de l’administration Biden. Les USA n’ont pas seulement voté contre la résolution pour un cessez-le-feu présentée au Conseil de Sécurité, ils ont aussi fourni à Israël l’armement nécessaire aux attaques.
    Comme l’a précisé récemment un général israélien (Yytzhak Brick) : « Tout ce que nous utilisons comme munitions, bombes à guidage de précision, tous les avions et toutes les bombes, tout cela vient des Etats-Unis. A la minute où ils arrêtent le robinet, nous ne pourront plus combattre. Nous n’avons pas de capacités propres … Tout le monde sait que nous ne pouvons pas faire cette guerre sans les Etats-Unis, point final. »
    Une chose importante à noter est que l’administration Biden a cherche toujours à accélérer l’envoi de munitions à Israël en contournant la procédure normale édictée par le Arms Export Control.
  • Septièmement. Alors que toute l’attention est maintenant portée sur Gaza, il est important de ne pas oublier la Cisjordanie. Là-bas, les colons israéliens encadrés par l’armée israélienne continuent de tuer des Palestiniens et de voler leurs terres. Dans un excellent article paru dans le New York Review of Books qui décrit ces choses, David Shulman relate une conversation qu’il a eue avec un colon, une conversation qui éclaire bien d’un point de vue moral le comportement des Israéliens avec les Palestiniens. « Ce que nous faisons à ces gens est en fait inhumain » avoue le colon, « mais quand on y pense clairement, il est le résultat inévitable du fait que Dieu à promis cette terre aux Juifs et seulement aux Juifs. »
    Parallèlement à ses assauts contre Gaza, le gouvernement israélien accroît le nombre des arrestations arbitraires de Palestiniens. D’après Amnesty International, de nombreux faits montrent que ces prisonniers ont été torturés et soumis à des traitements dégradants.

Alors que j’assiste à la catastrophe qui continue de s’abattre sur les Palestiniens, je n’ai qu’une seule question à adresser aux dirigeants israéliens, à leurs défenseurs us-américains et à l’administration Biden : n’avez-vous aucune décence ?

12 décembre 2023 – Substack.com – Traduction : Chronique de Palestine – Najib Aloui