Colons participant au pillage des oeuvres d'art africaines - Photo : Archives
Par Nabila Ramdani
La réticence de la France à restituer les œuvres d’art volées à travers son ancien empire montre que la décolonisation est loin d’être achevée, écrit Nabila Ramdani.
Le simple fait d’évoquer le colonialisme contrarie beaucoup de gens. Ils prétendent que les nations occidentales, notamment la France et la Grande-Bretagne, ont renoncé à leurs empires il y a longtemps, et qu’il est temps de passer à autre chose.
Pour comprendre à quel point ils se trompent, il suffit d’écouter les éternels débats sur la restitution des trésors pillés.
Des œuvres d’art et des objets d’une valeur de plusieurs milliards d’euros ont été dérobés par les puissances occupantes pendant des siècles, et une grande partie de ce butin est toujours entre les mains des voleurs.
Il ne s’agit pas d’une plainte des groupes de gauche. C’est une question fondamentale de justice et, plus encore, un parfait exemple de la façon dont le processus de décolonisation est loin d’être achevé.
De vieux préjugés persistent, et il y a beaucoup trop d’ultranationalistes intolérants qui continuent de traiter les anciens sujets de l’Empire comme des êtres inférieurs.
Ces haines ancestrales se manifestent clairement dans le dernier projet de loi français visant à restituer les objets disparus.
La législation porte sur les objets volés entre juin 1815 – à l’époque de la bataille de Waterloo – et avril 1972, date à laquelle un référendum a vu les électeurs français approuver l’entrée de la Grande-Bretagne dans la Communauté économique européenne, précurseur de l’UE.
C’était également une décennie seulement après la guerre au cours de laquelle les nationalistes algériens ont vaincu la France dans l’un des conflits les plus sanglants de l’histoire.
Des millions d’Algériens ont été tués au cours de ces 132 années, alors que les Français imposaient leur puissance militaire sur ce qui est aujourd’hui le plus grand pays d’Afrique.
Ils ont utilisé tout ce qu’ils pouvaient, des chambres à gaz au napalm – ce mélange chimique incendiaire largué depuis les airs sur des villages, des villes et des bourgs entiers pour y brûler vifs les habitants – pour asservir la population autochtone composée d’Arabes et de Berbères.
Soit dit en passant, les villes et villages algériens ont également été pillés, tout comme certains des sites archéologiques les plus riches au monde.
On pourrait penser que tout ce qui a été pris dans de telles circonstances – qu’il s’agisse de bijoux ou de poteries anciennes – devrait être restitué, mais non. L’Algérie était considérée comme le joyau de la couronne de l’Empire gaulois et de nombreux Français sont encore furieux de l’avoir perdue.
Son indépendance a été considérée comme une atteinte à l’honneur de la France et une trahison des colons qui, après s’être livrées à un nettoyage ethnique, s’étaient installés sur des terres qui ne leur avaient jamais appartenues.
Beaucoup de nostalgiques de l’Algérie sont membres du Rassemblement national (RN), le parti d’extrême droite fondé sous le nom de Front national (FN) par des hommes qui avaient combattu en Algérie pendant la guerre d’indépendance entre 1954 et 1962, ainsi que par certains qui avaient pris les armes au nom des nazis lorsque la France faisait partie du Troisième Reich.
Le leader de longue date du FN, Jean-Marie Le Pen, a été impliqué dans des actes de torture alors qu’il servait comme lieutenant dans une unité de renseignement de l’armée française. C’était un raciste notoire qui, comme nombre de ses collègues du RN, n’a jamais caché son aversion pour la majorité musulmane d’Algérie.
Le Pen est décédé l’année dernière, mais peu après, le RN a fait adopter une résolution parlementaire virulente attaquant les accords d’Évian – les conditions fixées à la fin de la guerre d’indépendance qui, entre autres, régissaient la circulation des personnes entre l’Algérie et la France de l’après-guerre.
Les Algériens entretenaient naturellement des liens extrêmement forts avec la France, et il était tout à fait légitime qu’on leur accorde des droits de circulation et d’immigration relativement faciles vers un pays qui avait dominé leur vie pendant si longtemps.
À l’époque coloniale, l’Algérie était considérée comme faisant partie du territoire métropolitain français, au point qu’elle disposait de ses propres députés à l’Assemblée nationale à Paris.
En retour, les Français ont fait venir des dizaines de milliers de travailleurs algériens dans leurs grandes villes et leurs agglomérations pour aider à les reconstruire après les ravages causés par la Seconde Guerre mondiale.
Pourtant, malgré tout cela, le RN, parti xénophobe, cherche toujours à régler ses comptes avec les autorités algériennes, et même avec les millions de Franco-Algériens qui vivent aujourd’hui en France. C’est pourquoi le RN suggère que le nouveau projet de loi concernant la restitution des trésors volés ne s’applique qu’aux pays avec lesquels la France entretient de bonnes relations.
Objectivement, cela n’inclurait pas l’Algérie pour le moment, notamment en raison de ses appels constants à un règlement complet et équitable après toutes ces années d’occupation barbare.
En décembre, par exemple, le Parlement d’Alger a adopté à l’unanimité une loi qualifiant la colonisation française de crime et exigeant des excuses et des réparations.
Le président Emmanuel Macron s’était officiellement rangé à la position algérienne lors de sa campagne électorale avant son arrivée au pouvoir en 2017, affirmant sans équivoque que ce qui était arrivé à l’Algérie constituait « un crime contre l’humanité ».
Cependant – comme c’est si souvent le cas chez un homme politique qui change d’avis selon les circonstances et selon son interlocuteur –, il a déclaré que son engagement en faveur de la justice avait évolué.
De manière scandaleuse, le projet de loi qu’il soutient va jusqu’à invoquer la guerre comme motif d’annulation de la restitution. En bref, si un objet est lié de quelque manière que ce soit à un conflit armé, il ne pourra plus être restitué.
Une telle restriction concernerait notamment Baba Merzoug, un canon en bronze algérien du XVIe siècle, qui est actuellement conservé comme trophée de guerre à la base navale française de Brest, en Bretagne. Il a été volé à la suite de la prise d’Alger en 1830, et les multiples demandes de restitution ont été rejetées.
Parmi les autres objets contestés figurent les effets personnels du légendaire chef algérien, l’émir Abdelkader, qui a mené la résistance de son peuple contre les Français jusqu’en 1847. Il s’agit notamment d’une cape de cérémonie et de l’épée d’une figure toujours très admirée, acclamée comme un « prince parmi les saints ».
Au-delà de ses tactiques exceptionnelles contre l’une des armées les plus sophistiquées au monde sur le plan technologique, Abdelkader était connu pour son respect des droits de l’homme, à une époque où ceux-ci étaient à peine pris en compte par de nombreuses forces armées, et encore moins par la France.
La conscience nationale algérienne s’articule autour de héros tels qu’Abdelkader, mais de nombreux Français continuent de le nier.
Il n’y a rien de nouveau dans la manière sournoise dont les anciennes puissances coloniales tentent de conserver leur butin.
La France conserve des dizaines de milliers d’objets pillés en Afrique subsaharienne et a avancé toutes sortes de raisons pour les conserver. Cela contraste avec la manière dont la France a évacué ses plus belles œuvres d’art de Paris pendant l’occupation nazie.
Même la Joconde a été retirée du Louvre et mise à l’abri. Et certains ont même osé suggérer que le fait d’arracher une œuvre d’art à son cadre d’origine constituait un « acte créatif ».
Cette soi-disant créativité est apparemment le seul argument qui reste aux anciens colonisateurs pour continuer désespérément à défier le cours de l’histoire.
Ce qu’il leur faudrait faire, c’est restituer ces trésors, présenter des excuses sincères et offrir des réparations appropriées aux valeureux peuples qu’ils ont humiliés et exploités pendant si longtemps.
Auteur : Nabila Ramdani
* Nabila Ramdani est une journaliste franco-algérienne, chroniqueuse et animatrice renommée de chaînes d’information. Elle est spécialiste de la politique française, des affaires islamiques et du monde arabe. Elle rédige des chroniques pour les journaux The Guardian, The Observer, The Independent et London Evening Standard. Elle a écrit Fixing France, publié à l'automne 2023. Son compte Twitter/X.
23 avril 2026 – The New Arab – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

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