21 janvier 2026 - Les Palestiniens de l'hôpital Al-Shifa de Gaza City pleurent trois journalistes — Anas Ghunaim, Abdelraouf Shaat et Muhammad Qishta — tués par une frappe aérienne israélienne. Les trois hommes ont été tués lors d'une attaque ciblée contre leur voiture alors qu'ils étaient en mission dans le centre de Gaza pour le compte du Comité égyptien de secours - Photo : Yousef Zaanoun / ActiveStills
Par Ramzy Baroud
Alors que de nombreux pays recourent occasionnellement à un « état d’exception » pour faire face à des crises temporaires, Israël vit dans un état d’exception permanent. Cet exceptionnalisme israélien est l’essence même de l’instabilité qui sévit au Moyen-Orient.
Le concept d’état d’exception remonte au justitium romain, un mécanisme juridique permettant de suspendre la loi en période de troubles civils. Cependant, la conception moderne a été façonnée par le juriste allemand Carl Schmitt qui a écrit cette phrase célèbre : « Le souverain est celui qui décide de l’exception ».
Si le parcours de Schmitt en tant que juriste du Troisième Reich rappelle de manière terrifiante où de telles théories peuvent mener, son travail fournit une analyse indéniablement précise du pouvoir brut : il révèle comment un dirigeant qui instaure des lois détient également le pouvoir de les abroger, sous prétexte qu’aucune constitution ne peut prévoir toutes les crises possibles.
Mais il existe une autre explication : en fonctionnant sur la base de « lois fondamentales » plutôt que celle d’une constitution, Israël évite un système juridique complet qui l’alignerait sur les fondements mondialement acceptés du droit international.
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Sans constitution, Israël existe dans un vide juridique où « l’exception » est la règle. Dans cet espace, les lois raciales, l’expansion territoriale et même le génocide sont autorisés tant qu’ils correspondent à l’agenda immédiat de l’État.
Isoler des exemples spécifiques pour illustrer ce point est une tâche ardue, principalement parce que presque toutes les déclarations pertinentes des responsables israéliens – en particulier pendant le génocide à Gaza – constituent un cas d’école en matière d’exceptionnalisme israélien.
Ces droits ne sont pas de simples griefs ; ils sont fermement ancrés dans le droit international, notamment dans la résolution 194 des Nations unies.
Si l’UNRWA n’est pas une organisation politique au sens fonctionnel du terme, son existence même est profondément politique.
Premièrement, elle représente l’héritage institutionnel d’une histoire politique spécifique ; deuxièmement, et plus important encore, sa présence garantit que les réfugiés palestiniens restent une entité politique reconnue.
Par son existence, l’UNRWA préserve le statut des réfugiés en tant que sujets ayant le droit légal d’exiger le retour dans la Palestine historique, une revendication que « l’État d’exception » cherche à faire taire définitivement.
En octobre 2024, Israël a légiféré unilatéralement la fermeture de l’UNRWA, affirmant une fois de plus son « exception » sur l’ensemble du cadre des Nations unies.
« Il est temps que la communauté internationale (…) réalise que la mission de l’UNRWA doit prendre fin », avait déjà déclaré le Premier ministre Benjamin Netanyahu le 31 janvier 2024, annonçant ainsi la disparition prochaine de l’agence.
Cette rhétorique a trouvé son aboutissement physique le 20 janvier 2026, lorsque le siège de l’UNRWA dans Jérusalem occupée a été démoli par l’armée israélienne en présence du ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben-Gvir.
« Une journée historique ! » a annoncé Ben-Gvir à cette même date. « Aujourd’hui, ces partisans du terrorisme sont chassés. »
Cet acte horrible a été accueilli par des réactions timides, des inquiétudes muettes ou un silence total de la part des puissances mêmes chargées d’empêcher les États de se placer au-dessus de la loi.
En laissant cette « exception » israélienne sans réponse, la communauté internationale a en fait sanctionné la démolition de ses propres fondements juridiques.
Dans le passé, les dirigeants israéliens masquaient leurs véritables intentions derrière le discours de « lumière pour les nations », se présentant comme un modèle de moralité tout en pratiquant la violence, le nettoyage ethnique et l’occupation militaire sur le terrain.
Le génocide à Gaza a toutefois mis fin à ces faux-semblants. Pour la première fois, la rhétorique israélienne reflète pleinement un état d’exception où la loi n’est pas seulement ignorée, mais structurellement suspendue.
« Personne dans le monde ne nous laissera affamer deux millions de citoyens, même si cela peut être justifié et moral jusqu’à ce qu’ils nous rendent les otages », a admis le ministre des Finances Bezalel Smotrich le 5 août 2024.
Cette position « justifiée et morale » révèle une moralité localisée qui permet l’extermination d’une population comme un acte éthiquement défendable.
Pourtant, Smotrich a également menti ; le monde n’a rien fait de concret pour dissuader Israël de sa pulvérisation sauvage de Gaza.
La communauté internationale est restée inactive même lorsque Smotrich a déclaré, le 6 mai 2025, que Gaza serait « entièrement détruite » et que la population serait « concentrée dans une bande étroite ».
Aujourd’hui, cette vision est devenue réalité : une population épuisée par le génocide est confinée sur environ 45 % du territoire, tandis que le reste reste vide sous le contrôle militaire israélien.
Netanyahu lui-même, qui a prolongé l’état d’exception au-delà de tous ses prédécesseurs, a défini cette nouvelle réalité lors d’une réunion du cabinet le 26 octobre 2025 : « Israël est un État souverain… Notre politique de sécurité est entre nos mains. Israël ne cherche l’approbation de personne pour cela. »
Ici, Netanyahu définit la souveraineté comme le pouvoir brut d’agir – y compris le génocide – sans tenir compte du droit international ou des droits humains.
Si tous les États adoptaient cette approche, le monde sombrerait dans une frénésie anarchique. Dans son ouvrage fondateur « État d’exception », Giorgio Agamben a diagnostiqué ce « vide » – un espace où la loi est suspendue mais où la « force de la loi » demeure sous forme de violence pure.
Si ses récentes prises de position ont divisé la communauté universitaire, sa critique de l’exception en tant qu’outil permanent de gouvernance reste un prisme indispensable pour comprendre l’effacement de la vie palestinienne.
Israël a déjà créé ce vide. Entre les mains d’une société coloniale génocidaire, l’état d’exception est un cauchemar implacable qui ne s’arrêtera pas aux frontières de la Palestine. Si cette « exception » est autorisée à devenir la règle permanente dans la région, aucune nation du Moyen-Orient ne sera épargnée. Le temps presse.
Auteur : Ramzy Baroud
* Dr Ramzy Baroud est journaliste, auteur et rédacteur en chef de Palestine Chronicle.
Il est l'auteur de six ouvrages. Son dernier livre, coédité avec Ilan Pappé, s'intitule « Our Vision for Liberation : Engaged Palestinian Leaders and Intellectuals Speak out » (version française). Parmi ses autres livres figurent « These Chains Will Be Broken: Palestinian Stories of Struggle and Defiance in Israeli Prisons », « My Father was a Freedom Fighter » (version française), « The Last Earth » et « The Second Palestinian Intifada » (version française) Son livre à venir, « Before the Flood », sera publié par Seven Stories Press.
Dr Ramzy Baroud est chercheur principal non résident au Centre for Islam and Global Affairs (CIGA). Son site web.
11 février 2026 – Middle-East Monitor – Traduction : Chronique de Palestine – YG

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