Déboulonner George Washington et le mythe de la démocratie américaine

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Des manifestants à Bristol, en Angleterre, déboulonne et mette à l'eaur la statue du marchand d'esclaves Edward Colston - Photo : réseaux sociaux

Par Joseph Massad

Enlever ou détruire des monuments de la suprématie blanche, de l’esclavage et de la conquête est un pas vers la redéfinition de ce que signifie être américain, français ou britannique.

Ces derniers jours, des statues de George Washington, l’un des pères fondateurs des États-Unis, ont été dégradées à cause de ses nombreux crimes – au grand dam des libéraux et des conservateurs américains partisans de la suprématie blanche.

Washington était un raciste qui possédait des esclaves et qui combattait et assassinait les Amérindiens, brûlant leurs villages et leurs récoltes, sans le moindre état d’âme. Voler les terres indiennes, soit pour lui-même, soit pour sa république coloniale, a toujours été son « obsession ». Il a présidé un pays qui refusait le droit de vote aux femmes et n’accordait le droit de vote qu’aux propriétaires coloniaux blancs de sexe masculin.

La plupart des Américains savent tout cela, et pourtant ils célèbrent cet homme ainsi que les autres pères fondateurs de leur république, des esclavagistes tueurs d’Indiens. En effet, la plupart des Américains se disent fiers d’avoir donné le nom de Washington à un État que leur armée a arraché aux Amérindiens, en plus de leur capitale.

Il ne viendrait jamais à l’idée de la classe politique, intellectuelle et médiatique américaine de ne plus donner le nom de Washington à leur capitale, malgré les crimes horribles que ce dernier a commis. Pourtant, nombre d’entre eux ont applaudi le changement de nom de Leningrad par les Russes en 1991, même si Lénine, contrairement à Washington, n’a pas commis de génocide, ni possédé d’esclaves, ni refusé le droit de vote aux femmes.

Un siècle d’esclavage

La plupart des citoyens américains sont au courant des atrocités commises par le gouvernement américain contre sa propre population, même s’ils n’en connaissent pas toujours les horribles détails. La plupart des Américains savent que leur pays s’est fondé sur le vol de terres amérindiennes et le génocide de la majorité des Amérindiens qui se sont vu refuser la citoyenneté et le droit de vote jusqu’en 1924 et n’ont pu exercer pleinement ce droit qu’après 1948.

La plupart des Américains savent également que le premier siècle de la république américaine a été un siècle d’esclavage, et que son deuxième siècle a été un siècle de ségrégation raciale légale et de discrimination contre les Noirs américains. Ils savent aussi que pendant le premier siècle et demi de leur république, les femmes se sont vu refuser le droit de vote, et que pendant le premier demi-siècle, les hommes blancs qui ne possédaient pas de biens étaient également privés du droit de vote.

Mais bien qu’ils connaissent cette histoire qui d’ailleurs dans ses grandes lignes fait partie de l’histoire officielle des États-Unis – la plupart des Américains y compris le gouvernement américain, les médias grand public et les écoles et universités publiques et privées américaines – affirment sans broncher que leur pays est une « démocratie » depuis 1776, entendant par-là, une démocratie réservée aux propriétaires blancs de sexe masculin.

Lorsque vous faîtes remarquer à ces Américains qu’en affirmant que leur pays a toujours été une « démocratie » malgré son histoire, ils prouvent qu’ils sont des suprématistes blancs, ils sont souvent surpris – comme s’ils n’avaient jamais pensé à la discordance et à l’incongruité de ces affirmations contradictoires.

La « démocratie » des hommes blancs suprémacistes

En effet, le nationalisme et la suprématie blanche américaine font tellement partie de la culture blanche dominante aux États-Unis que la plupart des universitaires américains sont inconscients de la nature réelle de leur pays.

Au cours de ma première année de doctorat à l’université de Columbia, j’ai posé en classe la question de cette anomalie à l’un de mes professeurs blancs libéraux, qui ne cessait d’insister pendant son cours sur le fait que les États-Unis étaient une démocratie depuis 1776 et étaient la seule démocratie au monde à l’époque.

Sa réponse nationaliste a été catégorique et fière : « Connaissez-vous un pays plus démocratique que le nôtre à la même époque ? » Son incapacité à se rendre compte du non-sens et de l’absurdité que représente pour la majorité des peuples du monde, sans parler de la majorité de la population américaine, l‘idée qu’une démocratie réservée aux mâles blancs suprémacistes puisse avoir quelque rapport avec la « liberté » est une autre preuve de ce nationalisme.

C’est dans ce contexte d’adhésion à une histoire officielle de suprématie blanche que le soulèvement en cours aux États-Unis doit être considéré, en particulier en ce qui concerne la récente demande des participants que de nombreuses statues du pays qui glorifient la suprématie blanche et l’esclavage soient enlevées, détruites, ou les deux.

Christophe Colomb, pour prendre l’exemple le plus extrême d’un conquérant génocidaire, reste un nom sacré aux États-Unis (en effet, ma propre université, anciennement King’s College, a été rebaptisée en son honneur en 1784 comme une forme d’affiliation directe, car « Columbia » était devenu l’un des noms sous lesquels les États-Unis étaient connus – même si, heureusement, l’université de Columbia ne célèbre pas la fête fédérale, le Columbus Day, institué en 1934 par l’ancien président Franklin Roosevelt).

Glorifier les généraux confédérés

Les Américains blancs ont fêté Christophe Colomb très tôt, mais c’est seulement à la fin du XIXe siècle que les Italo-Américains se sont mis à en faire autant, notamment les immigrants de Sicile et du sud de l’Italie, qui avaient souffert de nombreuses discriminations raciales aux États-Unis en raison de leur peau foncée – à tel point que certains d’entre eux ont été lynchés en 1891 à la Nouvelle-Orléans par des tenants de la suprématie blanche.

La célébration de Colomb a valu aux Italo-Américains de droite d’être admis dans le club de la blancheur et de la suprématie blanche, comme si eux aussi avaient participé à la conquête des Amériques et au génocide des peuples indigènes.

De même, les Hispaniques blancs racistes de l’État du Nouveau-Mexique ont été choqués la semaine dernière de ce que les Amérindiens, les Chicanos et leurs alliés aient ôté la statue du conquérant espagnol génocidaire Juan de Onate du centre-ville d’Albuquerque. Je me souviens encore de l’horreur que m’inspirait, adolescent, le fait que l’un des bâtiments de l’université du Nouveau-Mexique, l’alma mater de mon collège, comportait un bâtiment portant le nom d’Onate en hommage à l’homme responsable du massacre des Indiens d’Acoma en 1599. Le Hall Onate porte encore aujourd’hui son nom, sans la moindre honte.

Quant aux statues des généraux confédérés, comme celle du négrier raciste Robert E Lee – dont une statue a été érigée en Virginie en 1924 – ces généraux ont mené une guerre sécessionniste contre les États-Unis pour maintenir l’esclavage, dans ce qu’on appelle la guerre civile américaine.

Leur célébration continue sous forme de statues dans le nord et le sud des États-Unis témoigne de la persistance de la version suprématiste blanche de l’histoire des États-Unis. La majorité de leurs statues ont été érigées non pas avant la guerre civile, mais, bien des décennies plus tard, pour soutenir le système ségrégationniste raciste appelé Jim Crow, et pendant les années 1950 et 1960 pour affirmer la suprématie blanche et refuser d’octroyer des droits civils aux Noirs américains.

« Nier ce que nous sommes »

On retrouve la même fierté de leur histoire coloniale dans les pays européens. En France, où les manifestants s’interrogent sur la glorification continue de l’histoire coloniale génocidaire et raciste du pays, le président français néolibéral Emmanuel Macron a rapidement affirmé que « la république n’effacera aucune trace, ni aucun nom, de son histoire … elle n’abattra aucune statue » de ses fonctionnaires criminels de guerre coloniaux. Le faire, a-t-il affirmé, reviendrait à « nier ce que nous sommes ».

Pourtant, les Français n’ont eu aucun problème pour effacer, après la Seconde Guerre mondiale, le nom du maréchal Philippe Pétain, bien qu’il ait été le héros de la bataille de Verdun pendant la Première Guerre mondiale. Sa collaboration avec les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale et le gouvernement de Vichy ont fait de Pétain un véritable traître. En 2011, on effaçait encore son nom des rues. Pourtant Macron a voulu lui rendre hommage il y a deux ans, il en a été empêché par les protestations juives. Il y a encore des monuments à la gloire de Pétain à New York.

Pourquoi Pétain mérite-t-il d’être « effacé », mais pas le maréchal Hubert Lyautey, criminel de guerre, ou le général Henri Gouraud, ou Philippe Leclerc, ou Jean Etienne Valluy, ou tant d’autres fonctionnaires coloniaux qui ont commis des crimes innommables dans les Caraïbes, en Afrique, dans le monde arabe et en Indochine ?

Ces criminels de guerre sont acceptables pour Macron parce qu’il est conscient que la majorité des citoyens français blancs, contrairement aux citoyens français non blancs, glorifient leur histoire coloniale et génocidaire et s’y identifient, alors que la plupart ont appris à se dissocier de Pétain parce que ses victimes étaient blanches – et sans doute parce vilipender Pétain et en faire un bouc émissaire permet d’effacer et d’absoudre la collaboration d’un grand nombre de Français blancs avec les nazis.

Un nationalisme toxique qui vénère des idoles

Devant les manifestations massives dénonçant l’histoire coloniale raciste et génocidaire de son pays et la glorification continue des responsables coloniaux, le premier ministre britannique Boris Johnson a pareillement affirmé qu’enlever leurs statues serait « mentir sur notre histoire ».

Mais ce que les manifestants demandent, c’est justement de corriger le mensonge historique que la Grande-Bretagne continue de soutenir et au titre duquel elle glorifie des criminels génocidaires et racistes, y compris Winston Churchill, qui a autorisé l’utilisation d’armes chimiques contre les Irakiens anticoloniaux en 1920 et contre les révolutionnaires russes en 1919, et qui a été responsable de la famine au Bengale en 1943 qui a tué des millions de personnes. Churchill a également préconisé l’utilisation de gaz toxiques contre les anticolonialistes indiens, et il a été consterné que les fonctionnaires du Bureau de l’Inde soient trop « délicats » pour suivre ses instructions.

Pourquoi les citoyens britanniques, français ou américains non blancs – sans parler des citoyens blancs anticolonialistes et antiracistes – devraient-ils accepter ce que les citoyens racistes blancs (et les collaborateurs bruns et noirs de l’Establishment) veulent glorifier dans leur histoire ?

Les statues de ces criminels sont la marque des nationalismes américains, britanniques et français toxiques et idolâtres qui restent attachés à la suprématie blanche, à l’esclavage et à la conquête coloniale.

Les enlever et/ou les détruire ne corrige que partiellement la fausse mémoire historique institutionnalisée qu’elles symbolisent. Ce n’est qu’un petit pas vers une éventuelle redéfinition de ce que devraient signifier être Américain du nord, Français ou Anglais.

* Joseph Massad est professeur associé de politique arabe et d’histoire intellectuelle à l’Université de Columbia. Son dernier livre s’intitule : The Persistence of the Palestinian Question ; Essays on Zionism and the Palestinians – Version française : La persistance de la question palestinienne.

25 juin 2020 – Middle East Eye – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

1 Commentaire

  1. Merci pour vos articles. Je suis âgé de 78 ans. Vous venez de m’ouvrir les yeux sur ce qu’est de colonialisme depuis des siècles. Kohl

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