« Palestine errante : Grandeur de Rima Hassan »

Illustration : Chronique de Palestine

Par Vivian Petit

« On dit que ce n’est pas un génocide. Et pourtant c’est une histoire qui comporte beaucoup d’Oradour, depuis le début. Le terrorisme sioniste ne s’exerçait pas seulement contre les Anglais, mais sur des villages arabes qui devaient disparaître ; l’Irgoun fut très actif à cet égard (Deir Yassine). D’un bout à l’autre, il s’agira de faire comme si le peuple palestinien, non seulement ne devait plus être, mais n’avait jamais été. »

Gilles Deleuze, Grandeur de Yasser Arafat.

Juriste franco-palestinienne, députée européenne élue sur la liste de la France insoumise, figure des manifestations du printemps 2024 contre l’attaque de Rafah et des flottilles qui ont tenté de briser le siège de Gaza, Rima Hassan est probablement celle qui, aujourd’hui en France, incarne le plus la défense de la Palestine, de sa terre et de son peuple.

Dans un contexte de génocide à Gaza et d’annexion de la Cisjordanie, le charisme et le sourire de la militante (dont elle dit ne pas s’être départie face aux militaires israéliens qui avaient attaqué la flottille) symbolisent l’affirmation d’une dignité et le refus de céder aux intimidations.

Née en 1992 dans le camp de réfugiés palestiniens de Neirab (près d’Alep, en Syrie), Rima Hassan appartient à une génération de Palestiniens qui ne place pas sa confiance dans l’Autorité palestinienne et ne se réfère plus aux accords d’Oslo. Face à une Palestine fragmentée par la colonisation et l’occupation, la députée européenne refuse de se référer à une « solution à deux États » à laquelle plus grand monde ne croit mais qu’il est encore bon d’invoquer pour intégrer le club des gens respectables.

Malgré le génocide et les persécutions, Rima Hassan n’a pourtant jamais versé dans l’essentialisation des Israéliens. Elle tente de penser un avenir commun dans le cadre d’un État binational, qui, de la rivière à la mer, reconnaîtrait des droits égaux aux deux peuples.

Ces dernières années, les expressions de la militante ont constamment établi une différence entre la lutte armée, légitime dans un contexte d’occupation militaire, et la prise pour cible de civils, à la fois immorale et condamnée par le droit international. Cette position, qu’elle exprimait sur les réseaux sociaux dès le 7 octobre 2023, fut répétée lors d’une conférence à Tunis le mois suivant, aux côtés du député insoumis David Guiraud (aujourd’hui maire de Roubaix) et du journaliste Taha Bouhafs.

Ce soir-là, cette prise de position entraînait quelques contradictions d’une partie du public qui éprouvait de la sympathie pour les groupes armés palestiniens.

Depuis trois ans, les policiers et procureurs ont enregistré des dizaines de plaintes venant d’associations financées pour défendre les intérêts de l’État d’Israël, qui ciblaient des propos de Rima Hassan opportunément tronqués. À l’été dernier, cinq rapporteurs spéciaux des Nations unies mandatés par le Conseil des droits de l’Homme alertaient sur le « harcèlement judiciaire et politique » qui vise l’eurodéputée.

Si une vingtaine de plaintes a déjà été classée sans suite, une procédure a pu aboutir à un procès, lors duquel était reproché à l’élue d’avoir partagé la citation suivante sur le réseau social X : « J’ai consacré ma jeunesse à la cause palestinienne. Tant qu’il y aura oppression, la résistance ne sera pas seulement un droit, mais un devoir. »

Si le propos cité est parfaitement défendable, le problème réside dans son auteur : Kōzō Okamoto, responsable d’un attentat contre des civils à l’aéroport de Lod en 1972.

Comme beaucoup de ses contemporains, Rima Hassan semble parfois retweeter plus vite que son ombre… Alertée sur l’identité de Kōzō Okamoto, elle supprimait peu après son partage des propos. Évidemment, les ennemis de la cause palestinienne ont trouvé leur prétexte, une dizaine d’associations se sont portées parties civiles et le procès a duré deux jours.

Le procureur, représentant d’un État français qui continue d’armer Israël malgré le mandat d’arrêt international pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité contre Netanyahou (et des accusations d’extermination et de génocide portées par des commissions indépendantes de l’ONU), demande une peine de deux ans d’inéligibilité contre Rima Hassan.

Dans une autre affaire, un procureur appelle à rendre inéligible Sébastien Delogu pendant cinq ans pour avoir diffusé un document qui informait du projet d’Isidore Aragones (ancien président du CRIF Marseille-Provence) de se rendre en Israël pour témoigner de sa « reconnaissance » envers son armée. Le dossier avait été subtilisé lors d’un mouvement social par des salariés de Laser propreté, dont Isidore Aragones était dirigeant.

Si le délibéré concernant Rima Hassan, qui sera rendu le 30 novembre, devait prononcer sa condamnation, alors le verdict, associé à l’impunité d’Israël et de ses soutiens, ferait croître le sentiment d’injustice face au massacre commis par Israël et aux complicités européennes.

Entre temps, le vendredi 6 novembre, Rima Hassan aura publié Palestine errante, description de la tragédie palestinienne et de la condition des réfugiés, à mille lieues des poncifs médiatiques.

Comme nombre de Palestiniens depuis la Nakba [1], Rima Hassan est privée par Israël du droit au retour, pourtant reconnu par la résolution 194 de l’ONU. Les camps palestiniens de Syrie et du Liban dont elle décrit la vie quotidienne semblent faire office de substitut. Si l’encampement des Palestiniens est associé à la pauvreté et à l’oppression, ces lieux sont aussi, comme l’explique la militante et désormais autrice, le ferment de la solidarité et de la résistance. Ils permettent d’affermir une identité nationale et la revendication d’un droit au retour.

En vidant la Palestine d’une partie de ses habitants, les sionistes ne souhaitaient pas seulement s’approprier leurs terres, mais aussi qu’ils cessent d‘être Palestiniens. En réaction, l’attachement au camp de réfugiés, dont témoignent les mots de la mère de Rima Hassan qui, en fin de vie, souhaitait retourner dans celui où elle avait vécu en Syrie, constitue un acte d’amour pour la Palestine.

Certes, lorsqu’il est question de l’importance de la transmission familiale ou de la spiritualité de son père qu’elle oppose à la superficialité occidentale, l’autrice a parfois recours à quelques clichés éculés. De même, à certains endroits de son texte, la tentative d’accéder à la littérature se limite à de longues énumérations ou à des envolées lyriques trop codifiées. Ainsi, À ma terre, poème écrit par Rima Hassan qu’elle insère dans le premier chapitre de Palestine errante, souffre de la comparaison avec celui de Mahmoud Darwisch en miroir duquel il est écrit.

L’art, lieu du doute, du trouble et de l’ambiguïté, s’avère difficilement compatible avec la défense d’une thèse ou la fonction de porte-parole. La puissance de Palestine errante et ses qualités littéraires se logent ailleurs : dans la description d’un réel trop souvent masqué par les éléments de langage et le verbiage diplomatique, les doubles standards et les diversion savamment orchestrées.

Ainsi, Rima Hassan n’a pas hésité à rappeler ces dernières semaines que les Palestiniens tués à Gaza par l’armée israélienne depuis le « cessez-le-feu » d’octobre 2025 sont plus nombreux que les Israéliens tués le 7 octobre 2023.

Dans son livre, chiffres, documents et citations accablantes de dirigeants sionistes à l’appui, elle dissèque le projet séculaire de dépossession des Palestiniens. Tout en luttant activement contre l’annexion de la Cisjordanie et l’éradication de Gaza, elle n’oublie pas les Palestiniens d’Israël traités comme des citoyens de seconde zone et les réfugiés privés de leur pays d’origine.

Dans Palestine errante, elle revient sur son passage dans C ce soir en 2023 et sur son échange avec Laure Adler, qui s’inquiétait de la revendication par les Palestiniens de leur droit au retour. Rima Hassan rappelle que Laure Adler a vécu dans un kibboutz et que, lorsqu’elle fut interrogée sur les raisons d’un tel choix, elle apportait comme seule réponse : « Parce que je l’ai voulu ».

La juriste franco-palestinienne, interdite de séjour dans le pays dont ses ancêtres ont été chassés, souligne que la journaliste française qui semble percevoir les réfugiés palestiniens comme une menace pour Israël a vécu dans « la colonie Yiron érigée au-dessus des ruines du village palestinien ravagé de Saliha, à la frontière libanaise (…) [L]a colonie de Laure Adler sera fondée sept mois plus tard par la Onzième Brigade (Yiftah), une milice juive responsable du massacre d’Ein Zeintou (Safad), de la destruction du village et de l’expulsion de ses habitants. »

Tout en décrivant précisément la violence et ses causes, les écrits et les prises de parole de Rima Hassan font systématiquement émerger la proposition généreuse d’un avenir commun à égalité de droits.

Sans nier les crimes de guerre commis par des groupes armés palestiniens, elle insiste sur la légitimité de la cause palestinienne mais aussi de sa résistance.

En miroir de ses analyses et de sa défense de la lutte du peuple palestinien, elle rappelle la position de Kant, qui considérait que la popularité dont jouissait la Révolution française en Europe malgré la Terreur ne témoignait pas de l’absence de morale des peuples, mais au contraire de leur attachement à un idéal de justice porté par une lutte politique.

2 novembre 2026 – Communiqué par l’auteur.

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