L’écrasement de Cuba serait une perte incommensurable

Crédit image: cubanobel.org

Par Mario Reinaldo Machado

La Révolution cubaine, avec toutes ses contradictions, a beaucoup apporté au monde. Sa chute constituera une perte incommensurable.

Cuba est à nouveau dans le collimateur des États-Unis. L’opération menée par Washington au Venezuela en début d’année est largement considérée comme ayant ouvert la voie à une initiative similaire sur l’île des Caraïbes. Des informations récentes parues dans les médias ont révélé une activité militaire américaine dans la région, tandis que des responsables américains ont déclaré à plusieurs reprises qu’ils souhaitaient « que Cuba soit libre ».

On ignore encore quand et comment les États-Unis pourraient passer à l’action. Mais certains indices laissent penser que la Révolution cubaine touche à sa fin. C’est une raison suffisante pour marquer une pause et réfléchir au rôle hors du commun que cette nation de 10 millions d’habitants a joué sur la scène mondiale.

Lorsqu’on pense à la présence cubaine sur la scène géopolitique mondiale, la figure d’Eshu, l’esprit le plus puissant de la Santería cubaine, vient à l’esprit. Issu des croyances du peuple yoruba, Eshu est un messager divin, le gardien des carrefours et le médiateur entre le passé et l’avenir.

Dans les récits, Eshu est souvent dépeint comme un vieillard espiègle, dont les facéties servent à enseigner l’humilité et la moralité. En tant que personnage, Eshu est un bateleur classique, un archétype courant dans de nombreuses traditions qui a pour fonction de remettre en question les normes établies, de subvertir les structures de pouvoir et de révéler des vérités cachées.

Il est difficile d’imaginer une analogie plus pertinente qu’Eshu, le bateleur, au contrepoids à l’hégémonie américaine que constitue Cuba. À son meilleur, le bateleur Cuba, a imposé un débat ouvert sur le type de monde auquel nous pourrions aspirer et a demandé des comptes à l’empire, poussant parfois même les États-Unis à faire appel à ce qu’ils ont de meilleur (*), fut-ce à contre-cœur . À son pire, il a tendu un miroir dérangeant au pouvoir américain.

C’est une formule puissante, mise au point dès les tout premiers jours de la révolution. En septembre 1960, à peine un an après la prise de La Havane, le dirigeant cubain Fidel Castro s’est rendu à New York pour s’adresser à l’Assemblée générale des Nations unies.

Méfiant face à sa rhétorique anti-impérialiste, un gouvernement américain obsédé par la Guerre froide a fait pression sur plusieurs grands hôtels pour qu’ils refusent d’accueillir Castro et son entourage.

Mais les Cubains ne se laissèrent pas décourager. Ils se rendirent dans le quartier de Harlem et trouvèrent une chambre à l’hôtel Theresa.

Les photographes et les équipes de télévision s’y précipitèrent. Un véritable buzz médiatique s’ensuivit. Et Castro profita de l’occasion pour établir un parallèle entre le sort de la délégation cubaine et celui des Afro-Américains à qui l’on refusait l’accès aux services dans le Sud ségrégationniste.

Cela fit l’effet d’une bombe au cœur du mouvement des droits civiques alors en plein essor. Le contraste était saisissant, non seulement en raison de l’image que cela renvoyait, mais aussi du lieu : non pas au cœur du régime Jim Crow (**), mais dans une ville libérale du Nord, New York, berceau de la civilisation américaine. Ce fut la première, mais pas la dernière fois que Cuba, le « bateleur », a frappé.

Au cours des années suivantes, le gouvernement révolutionnaire a développé son programme d’internationalisme cubain, qui s’est inévitablement imposé comme un contrepoids aux efforts de « soft power » des États-Unis dans les pays en développement par le biais d’organisations telles que le Peace Corps et l’USAID.

Cuba a envoyé pas moins de 400 000 médecins, sans parler des ingénieurs, des techniciens agricoles et d’autres professionnels, dans 164 pays à travers le monde.

Cette solidarité concrète a suscité une grande sympathie pour Cuba dans de nombreux pays du Sud, aussi disparates que le Venezuela, l’Afrique du Sud et le Vietnam, où des figures comme Castro et Che Guevara sont aussi reconnaissables que des héros nationaux tels que Simón Bolívar, Nelson Mandela et Ho Chi Minh.

Dans ces mêmes pays, on se souvient également des dirigeants américains, souvent en des termes bien moins flatteurs.

Les exemples des manœuvres astucieuses de Cuba ne manquent pas. Le plus marquant est peut-être la défaite militaire cuisante infligée par les forces armées cubaines à l’invasion de la Baie des Cochons, qui, bien que menée par des exilés cubains, était directement soutenue et financée par la CIA.

Il y a également le soutien apporté par la révolution au mouvement de libération palestinien et à la lutte contre l’apartheid, alors même que les États-Unis fournissaient une couverture diplomatique et une aide militaire à Israël et au régime d’apartheid en Afrique du Sud.

De 1975 à 1991, plus de 300 000 soldats cubains ont combattu aux côtés des forces angolaises, remportant finalement la victoire dans un conflit par procuration contre les États-Unis. L’opération Carlota, comme on l’appelait, allait non seulement libérer l’Angola et la Namibie voisine, mais aussi précipiter la chute de l’apartheid sud-africain.

Selon l’ancien président sud-africain Nelson Mandela, l’intervention de Cuba en Angola « a détruit le mythe de l’invincibilité de l’oppresseur blanc ».

Castro lui-même incarnait l’esprit d’Eshu. Le dirigeant cubain aurait survécu à plus de 600 tentatives d’assassinat et est décédé de causes naturelles à l’âge de 90 ans.

Et Cuba a défié de multiples façons l’étiquette de « tiers-monde » si souvent imposée à ce pays, en surpassant les États-Unis en matière de taux d’alphabétisation, de taux de mortalité infantile et d’espérance de vie à différentes périodes de son histoire révolutionnaire.

Mais au-delà de tout cela, il y a le simple fait de la survie de la révolution. Depuis plus de 60 ans, les États-Unis imposent un embargo économique sévère à l’île. Cet embargo – le plus long au monde – s’est intensifié à plusieurs reprises, notamment après la chute de l’Union soviétique, alors que Cuba était secouée par une profonde crise économique.

Malgré ce régime de pression maximale exercé par la plus grande superpuissance mondiale, la révolution a néanmoins surmonté la crise des années 1990 en diversifiant et en libéralisant l’économie, et en s’appuyant sur son programme bien établi d’internationalisme dans les pays du Sud.

Mais ce n’est pas tout : elle a également mené à bien une révolution agricole durable à l’échelle nationale, un exploit pour n’importe quelle nation, mais qui n’est peut-être pas surprenant pour Cuba, compte tenu de sa nature de « bateleur ».

Or, les « bateleurs » agissent aussi de manière inattendue, voire contradictoire. Malgré ces réalisations, le déni des droits politiques et la répression des libertés d’expression et de réunion ont constitué les plus grands échecs de la Révolution cubaine.

La liberté d’expression n’existe pas à Cuba. L’accès à l’information et à Internet est fortement restreint, et les récentes manifestations populaires ont été violemment réprimées.

Ces dynamiques sont depuis longtemps mises en avant par les détracteurs comme la preuve de la nature autoritaire inhérente à Cuba. Mais à cet égard, Cuba n’est pas l’opposé des États-Unis, mais plutôt leur pair.

En 2026, les États-Unis sont un pays confronté à leur propre vague de privations de libertés : une corruption aux proportions grotesques ; l’érosion des institutions démocratiques ; l’adoption de l’intelligence artificielle et de la surveillance panoptique qu’elle rend possible ; des attaques incessantes contre la liberté d’expression, le droit de vote et les médias ; des exécutions extrajudiciaires de citoyens américains par des agents masqués de l’État ; et une présidence de plus en plus monarchique.

Sans parler du spectre du tristement célèbre centre de détention de Guantanamo Bay, qui abrite toujours 15 détenus issus de la « guerre mondiale contre le terrorisme », remis une nouvelle fois sur le devant de la scène dans le cadre de la brutale répression migratoire du président Donald Trump.

On ne peut s’empêcher d’être frappé par la manière dont l’administration Trump semble rivaliser avec des pays comme Cuba, la Russie ou l’Iran, qu’elle dénigre pourtant dans ses discours.

Et là aussi, Cuba joue son rôle de miroir de la puissance américaine. Dans sa répression, elle reflète les tendances autoritaires rampantes qui caractérisent l’administration Trump. Les bateleurs, après tout, sont eux-mêmes moralement ambigus. Et si l’on considère que la plus grande faille des États-Unis a toujours été de ne jamais se montrer à la hauteur de ses idéaux les plus louables, alors ils ne diffèrent en rien de Cuba et de sa révolution.

Comme les États-Unis sont en position de force et que la situation à Cuba se détériore rapidement, nous assistons peut-être aux derniers jours de la révolution.

Cela soulève la question suivante : quand Eshu ne gardera plus les chemins de traverse, que se passera-t-il alors ? Que deviendra le monde lorsqu’il ne restera plus que des empires incontestés et des seigneurs techno-féodaux ? Sans bateleurs pour déjouer leur pouvoir, reviendrons-nous à un passé revanchard ou sombrerons-nous dans un avenir dystopique ?

Si et quand la révolution finit par tomber, il y aura sans aucun doute des acclamations dans les rues de Miami. Mais ailleurs, il y aura des larmes – des larmes non seulement pour la révolution, mais aussi pour l’alternative qu’elle représentait, aussi imparfaite fût-elle.

Peut-être que si les États-Unis avaient mieux écouté ou écouté différemment, ils auraient entendu la leçon qu’Eshu essayait de leur enseigner.

Notes :

(*) …the better angels of our nature : Cette phrase est tirée du premier discours d’investiture d’Abraham Lincoln, prononcé le 4 mars 1861, dans lequel il appelait à l’unité et à la réconciliation alors que les États-Unis se trouvaient au bord de la guerre civile.
(**) Le régime Jim Crow désigne l’ensemble des lois, des règles et des pratiques de ségrégation raciale imposées aux États-Unis — principalement dans les États du Sud — de la fin de la période de Reconstruction (vers 1877) jusqu’au milieu des années 1960.

19 octobre 2026 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

Soyez le premier à commenter

Laisser une réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*


Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.