François Burgat a été Directeur de Recherche au CNRS, à l'Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman (IREMAM) jusqu'en 2016 - Photo : courtoisie de l'auteur.
Par François Burgat
Chronique de Palestine : Professeur, pouvez-vous en quelques mots nous rappeler votre carrière scientifique, votre domaine de spécialisation et vos principales publications ?
François Burgat : Après avoir enseigné pendant sept ans à la Faculté de droit de l’Université de Constantine, j’ai rejoint le CNRS au sein d’un laboratoire d’Aix-en-Provence, le CRESM (Centre de recherches et d’études sur les sociétés méditerranéennes), qui est devenu en 1986 l’IREMAM (Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman).
J’y ai poursuivi l’essentiel de ma carrière jusqu’au grade de directeur de recherche de première classe (DR1). Après avoir été directeur de recherche émérite, je suis aujourd’hui retraité, même si je demeure actif dans la recherche et l’écriture, comme nombre de collègues à ce stade de leur parcours.
Mes travaux ont principalement porté sur les dynamiques politiques du monde arabe contemporain, et plus particulièrement sur les mouvements islamistes que j’ai cherché à analyser dans leur contexte historique, social et politique plutôt qu’à travers les seules catégories sécuritaires ou religieuses. Parmi mes principaux ouvrages figurent notamment L’Islamisme au Maghreb : la voix du Sud (1988), L’Islamisme en face (1995), L’Islamisme à l’heure d’Al-Qaïda (2005), Comprendre l’islam politique (2016).
CP : Nous reviendrons sur vos travaux concernant l’islam politique. Mais auparavant, pouvez-vous nous rappeler la genèse de votre inculpation, suivie d’une relaxe en mai 2025, puis de l’appel du Parquet et enfin de votre condamnation par la Cour d’appel d’Aix-en-Provence ?
FB : Le principal grief retenu contre moi concerne mes prises de position publiques sur la guerre de Gaza. Deux mois après le 7 octobre 2023, alors que le soutien d’une partie de l’opinion occidentale à l’offensive israélienne commençait à s’éroder, sont apparues très brutalement des accusations de violences sexuelles systématiques imputées aux combattants du Hamas. Considérant que ces accusations jouaient un rôle central dans la bataille de l’opinion, j’ai estimé nécessaire de diffuser la réponse du Hamas à un article du New York Times qui les relayait et les cautionnait.
Depuis lors, de nombreux débats et enquêtes ont porté sur la fragilité extrême de ces accusations, sur les conditions dans lesquelles certains témoignages ont été recueillis et sur l’impossibilité d’établir les faits évoqués. Depuis lors, c’est plus encore Israël qui est accusé, non seulement par le NYT mais également par l’ONU, d’user systématiquement des violences sexuelles dans une zone de conflit. C’est dans ce contexte que j’ai pris publiquement position.
Dans le fil de cette prise de position, pour répondre aux accusations d’antisémitisme et de négationnisme qu’elle me valait sur les réseaux sociaux et dans la presse, j’ai affirmé que j’avais « infiniment plus de respect pour les dirigeants du Hamas que pour leurs homologues israéliens ». Cette phrase, que j’assume bien évidemment parfaitement jusqu’à ce jour, exprimait une appréciation politique et morale des comportements respectifs des acteurs du conflit; elle est devenue l’un des éléments centraux du dossier constitué contre moi.
C’est à la suite d’une plainte déposée notamment par l’Organisation juive européenne que j’ai été placé en garde à vue, le 9 juillet 2024, pendant plusieurs heures. J’ai été dès lors poursuivi pour apologie du terrorisme.
Le tribunal correctionnel m’a relaxé en première instance, estimant que les éléments constitutifs de l’infraction n’étaient pas réunis. Le Parquet a toutefois fait appel et la Cour d’appel d’Aix-en-Provence a finalement retenu une analyse différente.
Je considère bien sûr, pour ma part, que cette décision s’inscrit dans un contexte politique et judiciaire manifestement marqué par une adhésion très unilatérale de l’appareil judiciaire aux vues de l’exécutif et, à une adhésion plus grande encore, des vues de l’exécutif … au monopole du récit israélien.
Je tiens enfin à rappeler que je suis loin d’être le seul citoyen français à avoir été visé par la campagne judiciaire engagée au lendemain du 7 octobre 2023. Plusieurs centaines de personnes ont fait l’objet de poursuites pour « apologie du terrorisme ».
Beaucoup d’entre elles avaient en commun d’être issues de la culture ou de la confession musulmane et d’avoir établi un lien entre les événements du 7 octobre et la question, plus large, de la résistance à l’occupation des territoires palestiniens.
Sans minimiser le poids personnel et les conséquences de ces poursuites, je fais volontiers mienne la formule ironique d’un collègue qui m’écrivait : « Aujourd’hui, quiconque n’est pas poursuivi pour apologie du terrorisme a peut-être raté quelque chose de son époque. » Cette boutade traduit, à sa manière, le caractère exceptionnel de la période que nous traversons.
CP : Allez-vous vous pourvoir en cassation ?
FB : Oui, je vais me pourvoir en cassation, même si mes defenseurs et moi même nourrissons peu d’illusions quant à l’issue de cette démarche.
En effet, sur cette question palestinienne, la Cour de cassation a déjà donné une claire indication de son orientation.
Dans un arrêt rendu en mars 2026 dans l’affaire Mohamed Makni, elle a validé l’interprétation retenue par les juridictions inférieures selon laquelle les événements du 7 octobre 2023 doivent être appréhendés indépendamment du contexte plus large de l’occupation des territoires palestiniens.
Cette lecture tend à exclure du débat judiciaire toute mise en perspective historique ou politique du conflit.
Or c’est précisément ce point qui est au cœur de mon affaire. La loi de 2014 sur l’apologie du terrorisme avait été conçue pour lutter contre la propagande djihadiste et les entreprises de recrutement de groupes tels que Daech. Son application à des analyses ou à des prises de position portant sur un conflit international constitue à l’évidence un détournement de son objet initial.
Cette analyse est d’ailleurs partagée par plusieurs personnalités qui ont participé à l’élaboration ou à la mise en œuvre de cette législation, parmi lesquelles Bernard Cazeneuve ou encore le juge Marc Trévidic.
Je n’exclus évidemment pas que la Cour de cassation puisse adopter une approche différente et rappeler les limites que le droit doit imposer à l’extension de cette infraction. Mais si, comme je le crains, ma condamnation devait être confirmée, cette décision aurait au moins pour effet d’épuiser les voies de recours internes et de nous permettre de saisir la Cour européenne des Droits de l’Homme.
Au-delà de mon cas personnel, l’enjeu est de savoir si l’expression d’une analyse politique portant sur un conflit international peut être assimilée à un soutien au terrorisme, ou si elle relève encore de la liberté d’expression et du débat démocratique. C’est cette question de principe que nous sommes fort heureusement nombreux à vouloir continuer à défendre.
CP : Il est très inquiétant de constater qu’un chercheur en science politique puisse être poursuivi et condamné pour l’expression d’une opinion portant sur un sujet directement lié à son domaine de recherche. N’est-ce pas incompatible avec les conditions normales d’exercice de la recherche ?
FB : Pour comprendre les racines de cette dérive, il faut, à mon sens, replacer la situation actuelle dans une perspective historique plus longue, celle de l’héritage colonial.
Le 7 octobre 2023 a agi comme un révélateur, voire comme un accélérateur, de tendances déjà présentes depuis longtemps dans la vie politique française. Comme les attentats du Bataclan ou de Nice avant lui, cet événement a contribué à renforcer des dynamiques qui étaient déjà à l’œuvre, tant dans la politique intérieure que dans la politique étrangère de la France.
La première de ces dynamiques concerne la désignation d’un nouveau bouc émissaire. Avant la Seconde Guerre mondiale, ce rôle était largement assigné aux Juifs d’Europe. Dans le contexte de la décolonisation, il s’est progressivement déplacé vers l’Arabe, puis vers le Musulman, et plus largement vers les populations issues de l’ancien monde colonisé.
Cette évolution est particulièrement visible dans une partie de la droite et de l’extrême droite françaises mais pas seulement. Car la gauche n’est pas totalement étrangère à ce phénomène.
Elle l’exprime simplement dans un vocabulaire différent. Là où la droite invoque souvent les questions identitaires ou sécuritaires, une partie de la gauche justifie sa méfiance à l’égard des musulmans au nom de la défense de la laïcité et des valeurs républicaines. Cette argumentation me paraît toutefois fragile, notamment parce qu’elle s’applique de manière très inégale selon les religions ou les situations concernées.
À titre d’exemple, la défense de la laïcité est rarement mobilisée lorsqu’il s’agit d’évaluer les politiques de l’État d’Israël ou le soutien que celles-ci reçoivent d’une partie des communautés juives occidentales, alors même que les évolutions récentes de la vie politique israélienne ont renforcé le poids des références religieuses dans les institutions d’un Etat devenu récemment très explicitement théocratique.
C’est pourquoi je considère que la fracture qui traverse aujourd’hui la société française est moins religieuse que postcoloniale. Elle ne relève pas d’une simple opposition entre croyances ou traditions spirituelles. Elle traduit plus profondément les difficultés qu’éprouvent encore certaines élites occidentales à accepter pleinement l’égalité politique, culturelle et symbolique des peuples anciennement colonisés.
Dans ce contexte, la liberté académique se trouve gravement fragilisée.
La recherche scientifique devrait précisément être l’espace où l’on peut examiner des réalités complexes, y compris lorsqu’elles dérangent les certitudes dominantes. Lorsqu’un chercheur risque d’être sanctionné non pour des erreurs méthodologiques mais pour les conclusions auxquelles le conduit son analyse, c’est la qualité même du débat intellectuel qui se trouve menacée.
CP : Quelles ont été les principales réactions de vos pairs ? Ont-ils manifesté le soutien nécessaire ?
FB : Les réactions ont été très contrastées et il faut distinguer plusieurs niveaux.
Commençons par le CNRS. L’institution est restée pratiquement silencieuse tout au long de cette affaire. Cette attitude n’est pas sans rappeler celle qu’elle avait adoptée dans d’autres controverses récentes touchant à la recherche sur l’islam ou le monde arabe.
Lorsque certains de mes proches ont tenté d’obtenir une prise de position, ils se sont heurtés à deux arguments principaux : d’une part, je serais désormais retraité ; d’autre part, il s’agirait d’une affaire judiciaire dans laquelle l’institution n’aurait pas vocation à intervenir.
Ces arguments me paraissent peu convaincants. D’abord parce que les travaux visés par certaines attaques contre moi (en marge de l’inculpation principal j’ai été accusé d’avoir publié un « panégyrique » du Hamas qui n’était qu’un extrait de mon ouvrage parfaitement analytique « Comprendre l’Islam politique ») ont visé des textes publiés alors que j’étais encore en activité. Ensuite parce qu’il existe une différence entre intervenir dans une procédure judiciaire et défendre publiquement les principes fondamentaux de la liberté académique lorsqu’ils sont mis en cause.
J’ai connu un CNRS plus soucieux d’affirmer et de défendre son indépendance intellectuelle. On se souvient notamment de sa réaction lorsque la ministre Frédérique Vidal avait demandé une enquête sur ce qu’elle appelait « l’islamo-gauchisme » à l’université.
L’institution avait alors opposé une fin de non-recevoir claire. Aujourd’hui, le climat me semble sensiblement différent.
S’agissant de mes collègues chercheurs et universitaires, la situation est plus nuancée. Je suis convaincu qu’une majorité d’entre eux est, sur le fond, plus proche de mes analyses que de celles de mes accusateurs. Mais partager une opinion et l’exprimer publiquement sont deux choses différentes.
Depuis 2023, un climat de forte pression s’est installé dans les universités et les organismes de recherche. Des sanctions disciplinaires ont parfois été prononcées pour des prises de position pourtant modérées. Dans ces conditions, beaucoup de collègues hésitent à s’exposer publiquement.
Certains me l’ont dit très simplement : ils ont une carrière à protéger, des responsabilités professionnelles ou familiales qui les rendent prudents.
Je ne leur en fais pas grief. Au-delà de cette prudence conjoncturelle, il existe il est vrai une divergence plus profonde, qui touche à la manière dont est perçu l’islam politique.
Une partie importante des intellectuels français a accompli, au fil des décennies, un véritable travail de décentrement à l’égard du monde arabe. Beaucoup ont reconnu la légitimité des mouvements nationalistes et une partie au moins des logiques de décolonisation et ont établi avec la nouvelle génération politique une relation de compréhension et de respect.
En revanche, ce même effort est beaucoup plus rarement accompli lorsqu’il s’agit des mouvements qui ont souvent succédé à cette séquence nationaliste et mobilisent une référence islamique.
Nombre d’intellectuels acceptent pleinement l’altérité culturelle ou nationale des sociétés arabes, mais ils demeurent réticents face à l’expression politique de leur référent religieux. C’est là, une frontière intellectuelle essentielle que beaucoup n’ont pas encore franchie.
Pour illustrer l’existence d’une telle frontière j’aime citer Jean Lacouture, journaliste et écrivain qui s’est beaucoup exprimé sur cette région du monde. Rencontré au Caire, au début des années 1990, alors que le FIS algérien faisait son entrée en scène, il m’avait déclaré: « Ne me demandez pas plus que je ne puis donner. J’ai fait le chemin jusqu’à Nasser ! Je ne puis aller plus loin ». Plus loin, cela voulait dire « j’ai réussi à établir une relation de reconnaissance avec la génération des arabes dits laïques. Ne me demandez pas d’aller jusqu’aux islamistes ».
Cette divergence explique en partie l’isolement relatif de ma position. Depuis mes premiers travaux sur l’islam politique, j’ai toujours défendu l’idée que ces mouvements dits ou stigmatisés comme « islamistes » devaient être analysés comme des acteurs politiques inscrits dans une histoire et dans un contexte social, et non comme une simple pathologie religieuse ou sécuritaire.
Cette approche m’a conduit à contester la criminalisation systématique de l’ensemble de ces courants islamistes et à privilégier une lecture banalement identitaire et politique des circonstances de leur émergence.
Or cette lecture demeure à ce jour minoritaire. Elle se heurte à des représentations profondément enracinées et solidement « promues », à la fois par les élites occidentales, par une large partie des élites dirigantes arabes ou encore du puissant acteur israélien qui cherche à « dépolitiser » et à « confessionnaliser » (les Palestiniens nous résistent car ils sont musulmans) la résistance que leur expansionnisme territorial génère inévitablement.
Dès lors, tout chercheur qui remet en question ces catégories dominantes s’expose inévitablement à des résistances, parfois académiques, parfois médiatiques, parfois politiques.
Je ne considère donc pas les réactions que j’ai suscitées comme relevant uniquement de mon cas personnel. Elles révèlent aussi les limites actuelles du débat intellectuel français sur l’islam politique, la Palestine et, plus largement, les héritages contemporains de la décolonisation.
CP : D’une façon plus générale, peut-on considérer que votre condamnation reflète une censure institutionnelle sur le type de recherche que vous pratiquez ? Et quels sont les effets de cette politique sur ce qu’il est convenu d’appeler la liberté académique ?
FB : Je ne le dirais pas en ces termes. Cette condamnation est l’expression d’une double dérive des élites dirigeantes de la société française. Celle de la soumission du juge au pouvoir exécutif d’une part. Mais plus gravement, elle illustre également l’évolution spectaculaire de la politique française et sa soumission de plus en plus évidente à une puissance étrangère.
Certes la France n’a pas eu besoin d’Israel pour adopter un logiciel islamophobe. Son incapacité à dépasser son imaginaire colonial lui a suffi. Mais il existe de nombreux cas précis où l’on voit bien que ce logiciel préexistant dans son historicité propre a été sollicité, je veux dire aggravé, par des injonctions politiques venues très directement du camp israélien.
La façon dont la député pro-israélienne, Caroline Yadan, se vante d’avoir dicté son lexique au ministre des Affaires étrangères, Emmanuel Barrot, en est un exemple parmi d’autres. La façon dont les élites du PS, de François Hollande à Manuel Valls, ont parfaitement banalisé leur soutien au suprémacisme israélien en est une autre.
CP : Cette question appellerait beaucoup de développements, mais considérez-vous que les organisations islamiques en Palestine sont avant tout des organisations politiques ? Il est certainement compliqué d’extraire la part religieuse dans les décisions stratégiques et tactiques, ainsi que dans les processus organisationnels ?
FB : Cette question m’intéresse tout particulièrement car elle touche au cœur de mes travaux. J’ai, en effet, de très longue date entrepris de démonter la façade exclusivement « religieuse », à mon sens caricaturale, apposée sur les courants islamistes par tous ceux (régimes ou concurrents de gauche) qui craignent leur capacité de mobilisation.
J’ai proposé, dès la fin des années 8O, de considérer que la fonctionnalité du « lexique islamique » en politique provenait moins de sa dimension « religieuse » ou « sacrée » que de sa dimension « endogène », « home made », autre que « importée ».
Je pense avoir démontré l’extrême plasticité de l’usage de ce « lexique islamique », employé indistinctement par le turc Erbakan et les Talibans, comme on disait dans les années 80 …ou par « Ghanouchi et Baghdadi » (l’un des fondateurs de Daesh) dans les années 2000.
Le cœur de ma démonstration est que la popularité du lexique islamique, est celui de la culture « locale et endogène », ayant résisté à l’ingérence idéologique occidentale. Et que cette dynamique, joue le rôle très banal de « prolongement sur le terrain culturel, symbolique » de la dynamique,de repositionnement à l’égard de l’Occident affirmée d’abord sur le terrain et dans les limites du politique par les « indépendances » et poursuivie sur le terrain économique par les « nationalisations ».
Dès 1988, j’ai usé de cette métaphore présentant la dynamique d’« islamisation » du lexique des peuples « du Sud » comme étant « le troisième étage de la fusée de la décolonisation ». Mais cette thèse est très lente à passer la rampe médiatique où l’on préfère l’image simplificatrice des « théocrates » et autres « fous de Dieu », bien plus facile à discréditer par tous ceux dont les « nouveaux riches » de la politique menacent les intérêts ou les ambitions .
CP : Selon vous, quelle est la place qu’occupe la question palestinienne dans le monde d’aujourd’hui ?
FB : Depuis la monstrueuse réaction occidentale au 7 octobre 2023, elle apparaît plus que jamais, comme une sorte de turning point de l’histoire mondiale. Le retour au primat de la loi du plus fort (ou « de la jungle » ou du « Far West ») est la formule qui s’impose pour illustrer la nouvelle transparence des rapports de force à l’échelle planétaire.
S’est ouvert le règne explicite de la règle des deux poids et deux mesures, de l’incapacité avérée, ou du refus de l’Occident de respecter les règles qu’il a lui-même énoncées et longtemps entendu imposer au reste du monde.
Aussi, le vernis universaliste de ses politiques vole-t-il chaque jour plus manifestement en éclats. Le langage des dominants explicite désormais cette sortie de l’universalisme : sans vergogne, Israel s’affirme ainsi non plus seulement comme étant « la seule démocratie du Proche Orient » mais comme le « peuple des Lumières ». Et il renvoie explicitement tous ses adversaires au rang non point de tenants de l’autoritarisme mais de « peuple des ténèbres ».
Sous nos yeux, malgré de violentes résistances, l’équilibre mondial a néanmoins commencé à s’extraire des limites du petit club des dominants qu’est depuis sa création le Conseil de sécurité des Nations Unies.
Il se déplace irrésistiblement dans les travées de l’Assemblée générale, autrement plus représentative de la réalité des rapports de force à l’échelle de la planète. Cette dynamique, qui conduira à l’effacement progressif de la suprématie israélo-occidentale, est irrépressible. Seul le timing de cette évolution inéluctable reste difficile à déterminer.
CP : Votre condamnation va-t-elle avoir un impact sur vos travaux et vos publications à venir ?
FB : Non, absolument aucun. Au contraire, cet épisode a renforcé mon envie d’écrire et multiplie les sollicitations dont je fais l’objet de la part de toutes les institutions qui ne sont pas tombées sous la coupe des maîtres du moment, dont le discours suprémaciste « prend l’eau » de toute part.
Auteur : François Burgat
* François Burgat est un éminent universitaire français qui a consacré sa carrière à l'étude des transformations politiques dans le monde arabe. Il a dirigé l'Institut français du Proche-Orient (IFPO) à Damas et à Beyrouth, ainsi que l'Institut français d'archéologie et de sciences sociales à Sanaa. François Burgat rejette l'orientalisme traditionnel, considérant l'islam politique comme un mouvement de libération nationale et une réaction contre le colonialisme.
27 juin 2026 – Propos recueillis par Chronique de Palestine.

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