Avril 2026 - Eyad Yousef, agriculteur palestinien du village de Taybeh, à l'est de Ramallah - Photo : Qassam Muaddi / Mondoweiss
Par Qassam Muaddi
Les actes de violence commis depuis octobre 2023 par les colons israéliens ont rendu les terres agricoles systématiquement inaccessibles dans toute la Cisjordanie. Cette politique soutenue par l’État détruit les récoltes, fait grimper le prix des produits agricoles et démolit tout un mode de vie.
Au milieu des hautes herbes vertes du mois d’avril, Eyad Yousef, vêtu d’une combinaison blanche d’apiculteur, avance lentement, le buste penché en avant et le regard fixé vers le sol. Je le suis tandis qu’il vaque à ses occupations, cueillant les petits pois que son frère et lui ont plantés au début du mois de mars.
« Si labourer un dunam (= 1000 m2) de terre revient à environ 100 shekels ces jours-ci, à ton avis, combien coûterait un jerrican d’huile d’olive ? Qui serait prêt à l’acheter ? », s’exclame-t-il.
Eyad Yousef est un agriculteur palestinien du village de Taybeh, à l’est de Ramallah. Il est également mécanicien automobile et père de trois enfants. Chaque printemps, avec ses frères, il plante des pois, des lentilles, des concombres, des oignons et d’autres cultures de saison.
Mais cette année, c’est différent.
Yousef ne cultive plus ses terres, car celles-ci sont devenues inaccessibles en raison de la menace que représentent les colons israéliens, qui patrouillent en permanence dans la plaine située à l’est du village. Tous les habitants de Taybeh qui possèdent des terres sont dans l’impossibilité de s’y rendre.
« Cette année j’ai loué le terrain de quelqu’un d’autre, mais il ne s’agit pas vraiment d’un contrat écrit ou autre, c’est un accord verbal », explique Yousef. « Si, à un moment ou un autre, le propriétaire décide de vendre le terrain, je perdrai mon investissement. »
Malgré tout, Yousef doit continuer ses cultures saisonnières. « C’est mon oxygène, » explique-t-il.
Depuis octobre 2023, les attaques perpétrées par les colons israéliens contre les agriculteurs palestiniens en Cisjordanie ont augmenté de manière exponentielle, que ce soit en nombre ou en degré de violence.
Pour de nombreux agriculteurs, cette situation porte un coup sévère à leurs moyens de subsistance et mode de vie, mais ses conséquences dépassent les effets sur les agriculteurs eux-mêmes ; une part importante de l’économie palestinienne et pilier pour les familles rurales se trouve dénaturée et décimée.
A un moment, où des pogromes commis dans la campagne par des colons israéliens terrorisent les Palestiniens, les agriculteurs se trouvent en première ligne et subissent l’escalade des violences israéliennes.
D’après le Centre d’Information Palestine, des groupes de colons israéliens ont commis plus de 8000 attaques contre des Palestiniens depuis octobre 2023.
Selon le Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA) les forces armées israéliennes ont démoli plus de 1000 structures agricoles palestiniennes en Cisjordanie rien qu’en 2025. Mais même celles qui ne l’ont pas été subissent le contrecoup de cet assaut qui se traduit par la hausse des prix des produits agricoles.
Mais cela n’a pas toujours été ainsi. Les agriculteurs étaient autrefois la colonne vertébrale de l’économie palestinienne. Une société historiquement agraire, Lawrence Oliphant, voyageur britannique décrivait la Palestine en 1887 comme « un lac vert de blé ondulant. »
Mais aujourd’hui, la majorité du blé utilisé pour faire le pain que consomment les Palestiniens est importé. Cette transformation a marqué la vie de plusieurs générations d’agriculteurs palestiniens, sous la pression du colonialisme israélien.
« Je suis agriculteur depuis toujours, » explique Yousef. « J’ai commencé à travailler sur les terres de mon père près de la colonie Rimunim, au sud-est du village, et nous cultivions du blé et de l’orge. Ma mère en faisait notre pain maison, et mes frères et moi-même avons été nourris du pain de notre terre. »

Avril 2026 – Eyad Yousef, agriculteur palestinien du village de Taybeh, à l’est de Ramallah – Photo : Qassam Muaddi / Mondoweiss
« Cette terre est devenue inaccessible après l’année 2000, » se souvient-il. « Quand les colons israéliens ont commencé à patrouiller la terre, qui se situe juste à côté de la colonie. » il lève la tête comme si quelque chose lui revenait à l’esprit.
« En fait, je me souviens quand la colonie elle-même a été construite, j’étais alors un très jeune garçon en 1979, » poursuit-il.
« Je me rappelle que notre famille a perdu jusque 20 dunams, c’est-à-dire les terres prises par la colonie et les terres alentours qui nous sont devenues progressivement inaccessibles. »
Il y a huit ans, Yousef a commencé à céder sa terre proche de la colonie à une famille de Bédouins, qui y vivait et y faisait paître son troupeau, en raison du harcèlement des colons israéliens. Puis sont survenus les évènements d’octobre 2023, et même les Bédouins ont dû partir.
A l’époque, Yousef n’a pas pensé, qu’il se retrouverait dans la même situation que les Bédouins qui avaient utilisé sa terre.
« L’année dernière, les colons israéliens ont commencé à se rapprocher de plus en plus de la zone urbaine de Taybeh, rendant plus risqué de se rendre sur nos terres agricoles les plus proches pour les cultiver, » nous dit Yousef.
Lorsque je demande à Yousef ce qu’il s’était passé la dernière fois qu’il a tenté de se rendre sur cette terre, il marque une pause.
« La dernière fois que j’y suis allé, c’était il y a six mois. Trois colons israéliens sont arrivés en voiture, l’un d’eux était armé et il m’a dit de décamper. Il a ajouté que ce terrain ne fait plus parti de Taybeh. »
A l’approche du printemps, Yousef et ses frères ont dû trouver une solution pour la saison agricole à venir, et décidèrent de louer les terrains où s’étaient installées les mêmes familles de Bédouins depuis qu’elles avaient été chassées des terres de Yousef deux ans auparavant par les colons israéliens.
« Nous sommes allés parler aux Bédouins d’abord et au propriétaire ensuite, et nous nous sommes mis d’accord pour partager la terre, les Bédouins ont cultivé l’orge pour leur bétail sur la moitié de la parcelle, et nous avons utilisé l’autre moitié. »
Sur environ deux dunams de terre deux familles palestiniennes pratiquent maintenant l’agriculture saisonnière et le pâturage.
La totalité de la vie agricole de la région se trouve maintenant confinée dans une seule petite zone, de laquelle on aperçoit les avant-postes de colons installés sur les collines au loin, celles-là mêmes où Yousef exploitait autrefois les terres aux côtés des Bédouins qui y faisaient paître leur bétail.
Une atteinte à la subsistance des Palestiniens
Au-delà de Taybeh, la même dynamique se déroule dans toute la Cisjordanie. Jamal Jumaa, responsable de la campagne citoyenne « Stop The Wall », a déclaré à Mondoweiss que « la dynamique de l’expansion des colonies israéliennes depuis octobre 2023 est la même partout et suit un schéma précis ».
Ce schéma, explique M. Juma, « essaie d’accomplir en Cisjordanie la même chose qui a été réalisée à Gaza au cours des années 1990. »
Dans les années qui ont suivi les Accords d’Oslo, l’armée israélienne a transformé la majeure partie des terres agricoles de Gaza, situées en bordure de la Bande, en zones militaires. Finalement, les Palestiniens de Gaza se sont retrouvés confinés dans des zones exclusivement urbaines.
Après le retrait israélien de 2005, Gaza a été bouclée, et transformée en prison à ciel ouvert sans aucun moyen de subsistance.
« En Cisjordanie, la première victime de cette violente expansion des colonies est l’élevage, » explique M. Juma. « Les familles de Bédouins et les villageois qui élèvent du bétail soit ont déjà perdu leurs pâturages, soit sont en train de les perdre. »
Les effets se font déjà sentir sur les marchés locaux, selon M. Juma, car le prix de la viande fraiche a doublé depuis 2023. L’autre chose qui est en train d’être détruite, c’est la production d’olives, » a-t-il ajouté.
La production d’olives et d’huile d’olive constitue le secteur agricole le plus important en Palestine, assurant la subsistance d’environ 100 000 familles.
La saison annuelle de récolte d’avant le 7 octobre, correspondant à la saison 2022, avait produit 23 0000 tonnes d’huile d’olive, quantité qui a brutalement chuté à 10 000 tonnes lors de la récolte saisonnière d’octobre 2023. L’an dernier, cette quantité s’est réduite encore davantage à 8000 tonnes.
Selon l’ONU cette forte chute est due à une combinaison de plusieurs facteurs, confiscation de terres systémique, violence commises par les colons, restrictions imposées par l’armée israélienne, et stress climatique.
« C’est pourquoi l’entretien des oliveraies est devenu si cher, » explique Youssef. « Labourer une oliveraie avec des colons dans les parages est désormais une activité à risques. »

Avril 2026 – Des fèves vendues dans la rue à Ramallah – Photo : Qassam Muaddi / Mondoweiss
Les colons agissent conjointement avec l’armée israélienne, qui utilise le déracinement des oliviers comme arme de « dissuasion » et de punition collective généralisée en réponse aux attaques contre les colons et les soldats.
En août 2025, suite à des infos selon lesquelles un colon israélien avait été attaqué par un Palestinien près du village de al-Mughayyir, l’armée israélienne avait détruit au bulldozer plus de 10 000 oliviers du village en guise de représailles envers les résidents, censées avoir un effet « dissuasif ».
Youssef poursuit la cueillette des pois, et jette les dernières gousses récoltées dans son seau. Il demeure silencieux quelques instants, visiblement touché par son propre témoignage.
« Si les choses continuent ainsi, nous allons finir par importer de l’huile d’olive d’Espagne,» ajoute-t-il, saisissant une poignée de pois et les brandissant dans un soupir. « Rien que les semences pour produire ces pois coûtent 250 shekels. Il me faut vendre 25 kilos de pois pour couvrir le coût. »
Le travail du jour terminé il se met en route pour quitter la parcelle. En arrivant à son extrémité, il se retourne et revient sur ce qu’il a fait.
« Savez-vous ce que je tire de cette récolte de pois cette saison ? Entre trente et quarante repas pour ma famille. Parce qu’il est probable que je n’économise plus en n’achetant pas de pois qu’en les vendant. » remarque-t-il avec sarcasme.
Alors que le soleil de la mi-journée est au zénith, Yousef retourne à son garage de réparation automobile – sa version à lui de deuxième activité professionnelle de tout agriculteur palestinien.
Je le remercie d’avoir accepté de me parler et prends congé de lui, puis je sollicite une place dans un mini bus qui se dirige vers Ramallah, centre commercial de Cisjordanie, où les effets des ravages causés par les colons sur la campagne palestinienne sont soi-disant imperceptibles.
Arrivé en centre-ville, en sortant du parking des transports en commun j’aperçois un couple d’un certain âge installé sur le bord d’un trottoir. Ils sont assis sur des chaises basses, et devant eux sont exposés une multitude de seaux en plastique contenant des fèves fraichement cueillies, encore dans leur causse.
Je me dirige vers eux et les interroge sur leur produit et demande d’où ils viennent.
« Nous sommes de Sinjil, la ville que l’armée israélienne a totalement encerclée de barbelés, » répond l’homme. Puis sa femme intervient, « Les pois sont à 10 shekels le kilo, un peu plus cher que l’an dernier. »
Elle s’excuse presque, mais pas suffisamment pour masquer son exaspération. « Mais cette année nous devons payer un loyer pour la terre. »
La femme se tourne alors vers son mari comme si quelque chose lui était revenu à l’esprit, et demande « Au fait, sais-vous combien va coûter un gallon (4,5 l) d’huile d’olive cette année ? Et qui même serait prêt à en acheter ? »
Auteur : Qassam Muaddi
* Qassam Muaddi est un journaliste palestinien basé à Ramallah. Il couvre l’actualité palestinienne : événements politiques, mouvements sociaux, questions culturelles ... Il écrit pour les quotidiens libanais Assafir et Al Akhbar, les sites Middle East Eye, Mondoweiss et The New Arab, ainsi que pour les journaux électroniques palestiniens Metras et Quds News Network.Son compte twitter.
29 avril 2026 – Mondoweiss – Traduction: Chronique de Palestine – MJB

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