Pourquoi la guerre qui devait sauver l’état sioniste, pourrait bien le mener à sa perte

28 février 2026 - De la fumée s'élève après que l'Iran a lancé une attaque à la roquette visant le quartier général de la cinquième flotte de la marine américaine à Manama, à la suite de représailles contre les frappes américaines et israéliennes, à Manama, Bahreïn - Photo : Stringer / AA

Par Ramzy Baroud

Lorsque Donald Trump et Benjamin Netanyahu ont lancé leur offensive militaire contre l’Iran le 28 février, ils semblaient convaincus que la guerre serait rapide. Netanyahu aurait assuré à Washington que cette campagne aboutirait à une victoire stratégique décisive, capable de redessiner l’équilibre au Moyen-Orient et de restaurer la force de dissuasion d’Israël, alors fortement ébranlée.

Quant à savoir si Netanyahu lui-même croyait à cette promesse, c’est une autre histoire.

Depuis des décennies, les cercles influents au sein de l’establishment stratégique israélien ne recherchent pas nécessairement la stabilité, mais plutôt une « destruction créatrice ». La logique est simple : démanteler les puissances régionales hostiles et laisser des paysages politiques fragmentés prendre leur place.

Cette idée n’est pas apparue du jour au lendemain. Elle a été formulée très clairement dans un document d’orientation de 1996 intitulé « A Clean Break : A New Strategy for Securing the Realm », rédigé pour le Premier ministre israélien de l’époque, Benjamin Netanyahu, par un groupe de stratèges néoconservateurs américains, dont Richard Perle.

Le document soutenait qu’Israël devait abandonner la diplomatie de la « terre contre la paix » et poursuivre à la place une stratégie visant à affaiblir ou à éliminer les régimes hostiles de la région, en particulier l’Irak et la Syrie.

L’objectif n’était pas simplement une victoire militaire, mais une restructuration géopolitique du Moyen-Orient en faveur d’Israël.

À bien des égards, les décennies qui ont suivi ont semblé valider cette théorie — du moins du point de vue de Tel-Aviv.

Le Moyen-Orient redessiné

L’invasion américaine de l’Irak en 2003 a été largement considérée comme une catastrophe pour Washington. Des centaines de milliers de personnes ont perdu la vie, des milliers de milliards de dollars ont été dépensés, et les États-Unis se sont enlisés dans l’une des occupations les plus déstabilisantes de l’histoire moderne.

Pourtant, cette guerre a renversé le régime de Saddam Hussein, démantelé le parti Baas et détruit ce qui avait autrefois été la plus puissante armée arabe de la région.

Pour Israël, les conséquences stratégiques ont été considérables.

L’Irak, historiquement l’un des rares États arabes capables d’affronter Israël sur le plan militaire, a cessé d’exister en tant que puissance régionale cohérente. Des années d’instabilité ont suivi, laissant Bagdad avec un système politique fragile qui peine à maintenir la cohésion nationale.

La Syrie, autre préoccupation centrale de la réflexion stratégique israélienne, allait plus tard sombrer dans sa propre guerre dévastatrice qui débuta en 2011.

La Libye s’était effondrée plus tôt, après l’intervention de l’OTAN en 2011 également. Dans toute la région, les États nationalistes arabes autrefois redoutables se sont fracturés en systèmes affaiblis ou divisés en interne.

Du point de vue d’Israël, la théorie de la fragmentation régionale semblait porter ses fruits.

En l’absence d’États arabes forts capables de projeter une puissance militaire, plusieurs gouvernements du Golfe ont commencé à reconsidérer leur refus de longue date de normaliser leurs relations avec Israël.

Il en a résulté les accords d’Abraham, signés en septembre 2020 sous l’administration Trump, qui ont officialisé la normalisation entre Israël et les Émirats arabes unis ainsi que Bahreïn, suivis plus tard par le Maroc et le Soudan.

L’espace d’un instant, il a semblé que la transformation géopolitique envisagée des décennies plus tôt s’était concrétisée.

Gaza a changé la donne

Mais l’histoire suit rarement un cours strictement linéaire.

Le génocide perpétré par Israël à Gaza n’a pas abouti à la victoire stratégique escomptée par les dirigeants israéliens. Au contraire, cette guerre a mis en évidence de profondes vulnérabilités dans la position militaire et politique d’Israël.

Plus important encore, la résistance palestinienne a démontré qu’une force militaire écrasante ne pouvait se traduire par un contrôle politique décisif.

Les conséquences se sont répercutées bien au-delà de Gaza.

La guerre a galvanisé les mouvements de résistance à travers la région, a creusé les divisions au sein des sociétés arabes et musulmanes entre les gouvernements alignés sur Washington et ceux opposés aux politiques israéliennes, et a déclenché une vague sans précédent de solidarité mondiale avec les Palestiniens.

L’image internationale d’Israël en a dramatiquement souffert.

Pendant des décennies, le discours politique occidental a présenté Israël comme un « bastion démocratique » encerclé par des forces hostiles. Ce récit s’est progressivement érodé. De plus en plus, Israël est décrit — même par les grandes organisations internationales — comme un État se livrant à une oppression systématique et, dans le cas de Gaza, à une violence génocidaire.

On ne saurait trop insister sur le coût stratégique de cet effondrement de réputation. La puissance militaire repose non seulement sur les armes, mais aussi sur la légitimité. Et la légitimité, une fois perdue, est difficile à regagner.

Le dernier pari de Netanyahu

Dans ce contexte, la guerre contre l’Iran s’est imposée comme le pari le plus risqué de Netanyahu.

En cas de succès, elle pourrait rétablir la domination régionale d’Israël et réaffirmer sa force de dissuasion. Vaincre l’Iran — ou même l’affaiblir considérablement — redessinerait l’équilibre des pouvoirs à travers le Moyen-Orient.

Mais un échec aurait de très lourdes conséquences aussi, mais d’une autre nature.

Netanyahu, désormais confronté à un mandat d’arrêt émis par la Cour pénale internationale en 2024 pour crimes de guerre à Gaza, a lié sa survie politique à la promesse d’une victoire stratégique.

Au cours de multiples interviews données l’année dernière, il a présenté la confrontation avec l’Iran en des termes quasi bibliques.

Dans un discours télévisé en 2025, Netanyahu a déclaré qu’Israël était engagé dans une « mission historique » visant à garantir l’avenir de l’État juif pour les générations à venir.

Une telle rhétorique ne trahit pas la confiance, mais le désespoir.

Israël ne peut mener une telle guerre seul. Il n’en a jamais été capable.

C’est pourquoi Netanyahu s’est activé sans relâche à entraîner directement les États-Unis dans le conflit — un schéma familier dans les guerres modernes au Moyen-Orient.

Le paradoxe de la guerre de Trump

Pour les Américains, la question demeure : pourquoi Donald Trump — qui a fait campagne à maintes reprises contre les « guerres sans fin » — a-t-il laissé les États-Unis s’engager dans un nouveau conflit au Moyen-Orient ?

Au cours de sa campagne présidentielle de 2016, Trump avait déclaré dans une phrase restée célèbre : « Nous n’aurions jamais dû aller en Irak. Nous avons déstabilisé le Moyen-Orient. »

Pourtant, près d’une décennie plus tard, son administration a plongé Washington dans une confrontation dont les conséquences potentielles éclipsent celles des guerres précédentes.

Les motivations précises importent peu à ceux qui vivent sous les bombes.

Partout dans la région, les scènes sont douloureusement familières : des villes dévastées, des fosses communes, des familles en deuil et des sociétés une fois de plus contraintes de subir la violence d’une intervention étrangère.

Mais cette guerre se déroule dans un environnement géopolitique fondamentalement différent.

Les États-Unis ne jouissent plus de la domination incontestée dont ils bénéficiaient autrefois.

La Chine s’est imposée comme un acteur économique et stratégique majeur. La Russie continue d’exercer son influence. Les puissances régionales ont pris confiance en elles pour résister aux diktats de Washington.

Le Moyen-Orient lui-même a changé.

Une guerre qui tourne déjà mal

Les premiers signes indiquent que la guerre ne se déroule pas comme l’avaient prévu Washington ou Tel-Aviv.

Des informations relayées par les médias américains et israéliens indiquent que les systèmes de défense antimissile en Israël et dans plusieurs États du Golfe sont soumis à une forte pression face à des attaques incessantes.

Parallèlement, l’Iran et ses alliés régionaux ont démontré des capacités balistiques bien plus étendues que ce que de nombreux analystes avaient prévu.

Ce qui devait être une campagne rapide ressemble de plus en plus à un conflit qui s’enlise dans la durée.

Les marchés de l’énergie fournissent un autre indice de l’évolution de la dynamique. Plutôt que d’assurer un contrôle accru sur les flux énergétiques mondiaux, la guerre a perturbé les approvisionnements et renforcé l’influence de l’Iran sur les principales routes maritimes.

Les hypothèses stratégiques fondées sur des décennies de puissance militaire américaine incontestée se heurtent à une réalité bien plus complexe.

Même la rhétorique politique émanant de Washington est devenue nettement défensive et de plus en plus véhémente — ce qui est souvent le signe que les événements ne se déroulent pas comme prévu.

Au sein même de l’administration Trump, la pauvreté intellectuelle du moment est difficile à ignorer.

Le secrétaire à la Défense Pete Hegseth, dont l’image publique repose davantage sur des fanfaronnades télévisées que sur une culture stratégique, a souvent présenté le conflit dans un langage qui ressemble moins à une doctrine militaire qu’à des effets de scène dignes d’un vestiaire de club de sport.

Dans ses discours et ses interviews, il a maintes fois réduit des réalités géopolitiques complexes à des récits grossiers de force, de masculinité et de domination.

Une telle rhétorique peut enthousiasmer un public qui lui est acquis, mais elle révèle un problème plus profond : les personnes qui dirigent la guerre la plus dangereuse depuis des décennies semblent très peu comprendre les forces qu’elles ont déchaînées.

Le style de Hegseth est symptomatique d’un effondrement intellectuel plus général au sein des cercles bellicistes de Washington — où la connaissance historique est remplacée par des slogans, et la planification stratégique par des démonstrations théâtrales de prétendue virilité.

Dans un tel environnement, les guerres ne sont pas analysées ; elles sont mises en scène.

La fin d’une époque ?

Netanyahu cherchait à dominer le Moyen-Orient. Washington cherchait à réaffirmer sa position de superpuissance mondiale sans égale. Mais de ces objectifs ne semble à portée de main.

Au contraire, la guerre pourrait bien accélérer les transformations mêmes qu’elle était censée empêcher : un déclin du rôle stratégique des États-Unis, un affaiblissement de la capacité de dissuasion israélienne et un Moyen-Orient de plus en plus façonné par des acteurs régionaux plutôt que par des puissances extérieures.

Trump, malgré son langage méprisant et belliqueux, est en réalité un président faible. La rage est rarement le langage de la force ; c’est souvent le masque de la peur.

Son administration a surestimé la toute-puissance militaire américaine, affaibli ses alliés et s’est aliéné ses adversaires, et s’est engagée dans une guerre dont elle comprend à peine les dimensions historiques, politiques et stratégiques.

Comment un leadership aussi rongé par le narcissisme et le sens du spectacle peut-il pleinement saisir l’ampleur de la catastrophe qu’il a contribué à déclencher ?

On s’attendrait à de la prudence en période de crise mondiale. Au lieu de cela, nous avons droit à un concert de slogans, de menaces et d’autosatisfaction émanant de Washington – une administration apparemment incapable de distinguer ce que le pouvoir peut accomplir de ce qu’il ne peut pas accomplir.

Ils ne comprennent pas à quel point le monde a changé. Ils ne comprennent pas comment le Moyen-Orient perçoit désormais l’aventurisme militaire américain. Et ils ne comprennent certainement pas qu’Israël lui-même est devenu, politiquement et moralement, une marque en déclin.

Bien sûr, Trump et son administration tout aussi arrogante continueront à chercher le moindre fragment de « victoire » à vendre à leur électorat comme le plus grand triomphe de l’histoire. Il y aura toujours des fanatiques prêts à croire à de telles absurdités.

Mais la plupart des étasuniens – et l’écrasante majorité des gens à travers le monde – n’y croient plus.

En partie parce que cette guerre contre l’Iran est immorale. Et en partie parce que l’histoire a très peu de tolérance pour les perdants.

16 mars 2026 – Transmis par l’auteur – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah

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