25 ans après, des survivants racontent le génocide de Srebrenica en Bosnie

Photo : avec l'aimable autorisation d'Almasa Salihovic
Les deux frères et soeurs de Salihovic ont été séparés du reste de la famille dans la foule qui fuyait Potocari - Photo : avec l'aimable autorisation d'Almasa Salihovic

Par Mersiha Gadzo

La Bosnie marque le 25ème anniversaire du génocide commis par les forces serbes à Srebrenica, où des milliers de personnes ont péri.

Le 11 juillet 1995 à 16h15, Srebrenica en Bosnie – une zone sécurisée et protégée par les Nations Unies où environ 50 000 Bosniaques avaient trouvé refuge – est tombée aux mains des forces serbes en progression, et qui ont revendiqué la ville pour une Grande Serbie.

« Nous sommes ici … à Srebrenica, la ville serbe. A la veille d’une nouvelle fête serbe, nous offrons cette ville au peuple serbe en cadeau, » a déclaré à l’époque le général serbe bosniaque Ratko Mladic devant les caméras de télévision.

« Enfin, après la rébellion contre les dahis, le temps est venu de se venger des Turcs dans cette région », a-t-il déclaré, utilisant le terme « dahis » pour désigner les officiers janissaires renégats qui ont régné sur la Serbie pendant l’Empire ottoman.

Par Turcs, il entend les musulmans et dans les jours qui ont suivi, les forces serbes bosniaques ainsi qu’une unité paramilitaire serbe ont tué plus de 8000 hommes et garçons bosniaques dans un massacre qui constitue un véritable génocide, selon les juges des Nations Unies.

Les forces serbes ont utilisé des bulldozers pour précipiter les corps dans de nombreuses fosses communes. On recherche toujours leurs restes.

Environ 30 000 femmes et enfants bosniaques ont été déportés en l’espace de deux jours. Des milliers de femmes et de jeunes filles ont été violées.

En 2017, le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) a condamné Mladic sur dix chefs d’accusation, dont le génocide et les crimes contre l’humanité.

Deux survivants du génocide ont partagé avec Al Jazeera leur histoire et leur point de vue sur l’avenir.

Nedzad Avdic, 42 ans

Photo: Avec l'aimable autorisation de Nedzad Avdic
Nedzad Avdic au Centre commémoratif de Srebrenica-Potocari, où sont inscrits les noms des milliers de Bosniaques tués par les forces serbes – Photo: Avec l’aimable autorisation de Nedzad Avdic

Le 11 juillet 1995, Nedzad Avdic, alors âgé de 17 ans, a tenté d’échapper à la tuerie massive qui l’attendait, lui et ses compatriotes bosniaques, en partant dans la forêt avec son père, son oncle et ses cousins, dans le but d’atteindre la ville de Tuzla, située à plus de 100 km du territoire assiégé.

Environ 15 000 Bosniaques se sont joints à la marche, formant une colonne, mais les chances de s’en sortir vivants étaient minces.

Cette marche est connue sous le nom de « marche de la mort », car la colonne d’hommes et de garçons était régulièrement prise en embuscade et frappée à l’artillerie lourde par les forces serbes. Seuls 3000 Bosniaques ont survécu, soit moins d’un quart.

Avdic a perdu son père dans la foule et ne l’a plus jamais revu.

Deux jours plus tard, il était en fin de colonne quand les forces serbes leur ont tiré dessus. Beaucoup ont été blessés, dont ses camarades de classe.

A l’aide d’un mégaphone, la police et l’armée serbes ont dit aux survivants, depuis le terrain en contrebas, de descendre, en promettant qu’ils ne seraient pas tués et qu’ils retrouveraient leur famille.

Lorsqu’un groupe d’entre eux est descendu, les blessés ont été tués par balles et les autres, dont Avdic, son professeur et ses camarades de classe, ont été chargés dans un camion, où ils ont passé la nuit.

Archives: Photo Michel Euler/AP
Des réfugiés bosniaques, photographiés le 17 juillet 1995, pleurent alors que leur père et leur mari arrivent à la base aérienne de l’ONU à Tuzla, en Bosnie, après avoir survécu à la marche de la mort de six jours depuis Srebrenica – Archives: Photo Michel Euler/AP

Le 14 juillet, dans une file de camions, les forces serbes ont commencé à les transporter ainsi que les autres personnes capturées, vers un lieu inconnu.

« Je me souviens qu’alors que nous traversions [la ville voisine de] Bratunac, avant qu’ils ne recouvrent le camion d’une bâche, de nombreux habitants [serbes] nous regardaient [être emmenés] de leur balcon, donc les gens ne peuvent pas dire aujourd’hui qu’ils ne savaient pas ou qu’ils n’ont rien vu, » raconte Avdic.

Ils ont été conduits dans une école. Groupe par groupe, ils ont été sortis des salles de classe pour être abattus devant l’école.

Comme il était dans la dernière salle de classe, son tour est arrivé vers minuit. On lui a ordonné de se déshabiller et on lui a attaché les mains.

« En sortant de l’école, j’ai vu des tas de morts à ma gauche et à ma droite. Mon sang s’est figé et à ce moment-là, j’ai réalisé que c’était la fin », poursuit Avdic.

Lui et son groupe ont été emmenés à un barrage à 10 minutes de là.

« J’y suis allé la tête baissée, conscient que je serai tué. Quand j’ai atteint l’endroit [et que j’ai levé les yeux], j’ai vu des rangées et des rangées de personnes mortes étendues devant nous ».

On a dit au groupe de s’allonger. Avdic se souvient ensuite qu’il tremblait, que la moitié droite de sa poitrine et de son estomac lui faisait mal car il avait été touché trois fois, et qu’une autre balle avait touché sa main droite.

Heureusement, Avdic a survécu au massacre car aucune des balles n’a touché un organe vital.

Lorsque les Serbes ont placé la rangée suivante de cinq victimes à exécuter derrière lui, ils tiraient dans tous les sens et une autre balle a touché son pied.

« C’était la douleur la plus féroce. Je voulais vraiment mourir. J’étais dans un état entre la vie et la mort … Je priais Dieu pour qu’ils viennent me tuer, mais je n’osais pas les appeler.

Avdic pouvait sentir la poudre à canon dans l’air. Ceux qui étaient encore en vie hurlaient de douleur, et leurs cris s’arrêtaient après que le soldat leur tirait de nouveau dessus.

« A ce moment, j’attendais de mourir. J’étais au bout de ce que je pouvais endurer », nous dit Avdic.

Alors que les soldats partaient pour aller chercher plus d’hommes et de garçons à tuer, Avdic a remarqué que quelqu’un bougeait dans les rangs devant lui.

« Es-tu vivant ? » demanda Avdic. « Je suis vivant, viens me détacher ! » dit l’homme.

Les deux hommes se sont ensuite dirigés vers un canal proche – Avdic en rampant tout le long – où ils se sont cachés pendant que le camion suivant arrivait et que le massacre continuait.

Une fois la tuerie terminée, les deux hommes ont traversé un village, où ils ont été emmenés dans un hôpital militaire tout proche.

Le père et l’oncle d’Avdic n’ont pas survécu au génocide.

En 2007, Avdic est retourné à Srebrenica où il vit à présent avec sa femme et ses trois filles. Au début, il semblait que la situation allait dans le bon sens, mais cela a été de courte durée.

Un climat de déni du génocide règne au sein de la société et des politiciens serbes, dont l’actuel maire serbe de Srebrenica, Mladen Grujicic.

Selon un sondage réalisé en 2018, 66 % des Serbes de la Republika Srpska, l’entité dirigée par les Serbes de Bosnie, nient le génocide. Les criminels de guerre condamnés sont régulièrement fêtés.

« Avec l’accord de paix de Dayton, la communauté internationale a abandonné Srebrenica à la Republika Srpska et à ceux qui nient le génocide. Je suis très déçu », a expliqué Avdic.

« Après 25 ans, peu de choses ont changé. Ce n’est pas seulement qu’ils nient le génocide, mais aussi les verdicts internationaux. Nous ne pouvons pas parler de [ce qui s’est passé] dans les écoles », a-t-il dit.

« Mais nous n’abandonnerons pas. Comme nous n’avons pas abandonné en 1995, quand ils nous tuaient presque tous. J’ai toujours la foi et je vois qu’il y a beaucoup de jeunes générations qui se battent de plus en plus contre cela ».

Almasa Salihovic, 33 ans

Tableau : Iain Campbell
Iain Campbell a fait partie d’une délégation de Remembering Srebrenica (Ecosse) qui s’est rendue à Srebrenica en mars 2020. ON trouvera d’autres de ses peintures sur le site https://www.idcampbell.com.

Alors que les forces serbes entraient dans Srebrenica le 11 juillet 1995, Almasa Salihovic, alors âgée de huit ans, se souvient que sa mère et ses frères et sœurs avaient ramassé ce qu’ils pouvaient de leurs affaires chez leur oncle où ils avaient séjourné, et avaient commencé à courir vers la base de Nations Unies dans le village de Potocari, à environ 22 km de là.

« Je ne peux pas te tenir par la main ; tiens juste un morceau de mon vêtement et quoi qu’il arrive, ne me lâche pas », se souvient Salihovic de ce que sa mère lui avait dit.

Salihovic courait aux côtés de ses quatre frères et sœurs aînés, mais alors qu’un imposant flux de personnes se dirigeaient toutes dans la même direction, ses deux aînés Fatima, âgée de 19 ans, et Abdulah, âgé de 17 ans, se sont perdus dans la foule.

Fatima et Abdulah ont réussi à trouver refuge dans l’usine de batteries de Potocari, considérée comme un lieu sûr.

Comme il était impossible pour des dizaines de milliers de personnes de se tenir à l’intérieur, les soldats des Nations Unies ont fermé les portes afin que personne ne puisse entrer ou sortir pendant trois jours.

Le reste de la foule est resté dehors, dont Salihovic, sa mère et deux autres frères et sœurs.

Photo: archives
Des soldats néerlandais de l’ONU assis sur un véhicule blindé de transport de troupes alors que des réfugiés bosniaques de Srebrenica se rassemblent dans le village voisin de Potocari le 13 juillet 1995 – Photo: archives

Elle se souvient des cris insupportables la nuit, lorsque les soldats serbes, vêtus d’uniformes de l’ONU, se déplaçaient parmi les gens et prenaient des garçons et des hommes dans la foule pour les emmener, sans jamais les ramener.

« Je me souviens de femmes essayant de dormir sur leur mari et leurs fils [pour les cacher], juste pour que les soldats serbes ne repèrent pas un jeune homme ou un homme plus âgé, » se souvient Salihovic.

Dans la matinée du 13 juillet, une file de camions et de bus est arrivée et un soldat serbe a annoncé : « Vous allez sur le territoire d’Alija [le premier président bosniaque]. D’abord les femmes et les enfants. Les hommes vous rejoindront plus tard ».

Alors que les hommes et femmes étaient séparés, Salihovic a vu les soldats des Nations Unies se tenir sur le bord de la route.

« Aucun d’entre eux n’a réagi de quelque manière que ce soit pour essayer d’empêcher [ce qui se passait], » nous dit Salihovic.

« Aucun d’entre eux n’a fait quoi que ce soit pour attirer l’attention sur ce qui se passait… ils savaient pourtant ce qui allait arriver aux gens à l’intérieur [de l’usine] ».

Salihovic et sa famille sont montés dans un des bus. Sa mère a poussé son frère Salih, âgé de 15 ans, sous le siège et a jeté des vêtements sur lui pour le cacher, car elle savait que les soldats serbes allaient fouiller à nouveau le bus.

En traversant la ville voisine de Bratunac, Salihovic se souvient des enfants, femmes et garçons serbes qui crachaient aux fenêtres de leur bus, juraient et lançaient sur les bus des pierres ou tout ce qu’ils avaient sous la main.

Quelques heures plus tard, ils ont atteint la ville de Kladanj, hors du contrôle des Serbes, et se sont arrêtés dans une prairie, pleine de gens qui pleuraient et attendaient des nouvelles de leurs proches.

Dans la soirée, Fatima est arrivée et a trouvé sa famille, mais à leur grande horreur, elle était seule.

Quand elle a dit que les Serbes n’avaient pas laissé Abdulah avec elle dans le bus, leur mère s’est évanouie au milieu des cris et des pleurs.

Environ 13 ans plus tard, Salihovic a reçu un appel téléphonique lui annonçant que 30% des restes d’Abdulah avaient été retrouvés dans une fosse commune dans un lieu appelé Cancari, près de la ville de Zvornik.

Selon la reconstitution, les experts ont compris qu’Abdulah avait été abattu.

Photo d'archive : Kevin Coombs
Des experts médico-légaux internationaux examinent les corps dans une fosse commune à Pilice près de Srebrenica en 1996 – Photo d’archive : Kevin Coombs

Salihovic et ses sœurs l’ont enterré cette année-là, le 11 juillet 2008, car les experts leur ont dit qu’il était possible qu’ils ne trouvent jamais le reste de sa dépouille.

Il a fallu 25 ans à Fatima pour parler de ce qui s’est passé lorsqu’elle a détaillé ses souvenirs dans une lettre adressée à Salihovic au début de l’année.

La lettre disait qu’un soldat serbe était entré dans l’usine, demandant à tous les hommes et garçons de plus de 15 ans d’écrire leurs noms sur un papier paraphé par un commandant militaire néerlandais.

Un traducteur bosniaque est également entré dans l’usine et a dit aux Bosniaques qu’une négociation était en cours pour leur libération et que les soldats serbes avaient demandé à l’ONU de consigner leurs noms.

Pendant deux jours, ils ont recueilli des noms, mais certains ont décidé de ne pas signer.

Fatima avait débattu avec Abdulah pour savoir s’il fallait ajouter son nom sur la liste. Finalement, ils ont pensé que le papier pouvait servir de preuve de son existence et lui sauver la vie. Abdulah l’a alors signé.

Mais il s’est avéré que c’était tout le contraire. Lorsqu’ils ont quitté l’usine, les garçons et les hommes ont été séparés des autres et ont dû rester sur place.

Alors qu’ils quittaient l’usine, Fatima a raconté comment elle « marchait avec Abdulah et le regardait dans les yeux, les yeux d’un garçon qui savait qu’il allait mourir ».

« Elle a dit qu’elle n’avait pas le sentiment qu’il lui faisait un reproche mais qu’elle voyait simplement des yeux qui donnaient le dernier adieu », a poursuivi Salihovic.

En février, Salihovic a visité l’ancienne usine, aujourd’hui transformée en un musée, en tant que traducteur avec un groupe d’étudiants.

Elle a trouvé un dossier de documents sur une table qui contenait une liste de noms. Passant à la dernière page, elle a vu le nom de son frère écrit de sa main : Salihovic Abdulah – 1977.

Son nom était l’avant-dernier nom de la liste, le numéro 238.

« Attaques cachées »

Le 11 juillet, 25 ans plus tard, alors que certains enterrent les restes de leurs proches, d’autres célèbrent.

Des affiches de Mladic ont été placées autour de Srebrenica et de Bratunac, où l’on peut lire : « Merci Général pour le 11 juillet, jour de la libération de Srebrenica. »

« C’est ce qui me fait le plus peur », explique Salihovic. « Même si nous n’avons pas d’incidents à Srebrenica comme des violences physiques, nous avons toujours ces attaques cachées, ce qui est bien pire. »

« Vous avez des gens qui font semblant d’être aimables, ils vous saluent, ils sont prévenant. Et tout d’un coup, vous voyez qu’ils font partie de cette [fête] et c’est terrifiant, » dit-elle.

« Vous avez des gens qui feraient encore la même chose demain s’ils en avaient l’occasion et si nous ne faisons pas entendre notre voix encore plus fort que maintenant, alors je ne sais vraiment pas où cela va nous mener ».

* Mersiha Gadzo est journaliste et productrice en ligne pour Al Jazeera English. Avant de rejoindre Al Jazeera, elle travaillait en tant que journaliste freelance en Bosnie-Herzégovine et dans les territoires palestiniens occupés.


11 juillet 2020 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah