« Tiens bon, Ilhan Omar ! »

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Ilhan Omar - ici entourée de ses deux enfants - élue du Minnesota à la Chambre des représentants - Photo : Réseaux sociaux
Gidéon LévyPeut-être que Mogadiscio sera une source d’espoir. Cette ville déchirée par la guerre a été le lieu de naissance de la femme la plus prometteuse du Congrès américain.

Ilhan Omar n’est pas seulement l’une des deux premières femmes musulmanes à la Chambre des représentants, elle peut aussi annoncer un changement radical dans cette institution. « Le Hamas est entré dans la maison », a rapidement crié Roseanne Barr; « Un jour noir pour Israël », a tweeté Donald Trump. Il n’est ni question du Hamas ni f’un jour noir, mais d’une lueur d’espoir sur Capitol Hill.

Peut-être que, pour la première fois de l’histoire, quelqu’un osera dire la vérité au peuple américain, en encaissant des accusations cinglantes d’antisémitisme mais sans baisser la tête. Les chances que cela se produise ne sont pas grandes; le moteur incontrôlable du lobby juif et des « amis » d’Israël fait déjà tout ce qui est en son pouvoir pour la piétiner.

Le président a évoqué son retrait de la Commission des affaires étrangères du Sénat et le Congrès devait adopter une résolution, la deuxième en un mois, contre les « expressions antisémites », visant spécifiquement les déclarations de Omar.

Quand les Américains et les Européens cesseront-ils de tourner en panique chaque fois que quelqu’un crie à « l’antisémitisme » ?

Jusqu’à quand Israël et l’establishment juif réussiront-ils à exploiter l’antisémitisme (existant) comme un bouclier contre la critique ? Quand le monde osera-t-il distinguer entre la critique légitime d’une réalité illégitime et l’antisémitisme ?

L’écart entre les deux est grand. Il y a l’antisémitisme contre lequel il faut lutter, et la critique d’Israël et de l’establishment juif qu’il est impératif de soutenir. Les manipulations exercées par la machine de propagande israélienne et l’establishment juif ont réussi à rendre les deux questions identiques.

C’est le plus grand succès de la hasbara du gouvernement israélien : dites un seul mot critique à l’égard d’Israël et vous êtes qualifié d’antisémite. Et étiqueté antisémite, votre destin est limpide… Omar doit briser ce cercle infernal. La jeune représentante du Minnesota est-elle prête à cela ? Peut-elle faire face aux centres de pouvoir déjà mobilisés contre elle ?

C’est peut-être important qu’elle sache qu’il y a des Israéliens qui croisent les doigts pour elle ?

Son succès et celui de ses collègues au Congrès, Rashida Tlaib du Michigan et Alexandria Ocasio-Cortez de New York, pourraient être les premières hirondelles qui annoncent l’arrivée du printemps. C’est le printemps de l’expression libre aux États-Unis d’opinions sur Israël. Cortez a déjà demandé cette semaine pourquoi le fanatisme n’est pas condamné quand il s’attaque à d’autres groupes, tout comme le sont les déclarations contre Israël.

Après tout, qu’a dit Omar ? Que les activistes pro-israéliens exigent « une allégeance à un pays étranger »; que les politiciens américains soutiennent Israël à cause de l’argent qu’ils reçoivent du groupe de pression pro-israélien – l’AIPAC – et qu’Israël a « hypnotisé le monde« . Qu’est-ce qui est faux dans ces déclarations ? Pourquoi décrire la réalité est-il considéré comme antisémite ?

Les Juifs ont un pouvoir immense aux États-Unis, bien au-delà de la taille relative de leur communauté, et le soutien aveugle apporté par leur establishment à Israël soulève des questions légitimes sur la double loyauté. Leur pouvoir découle de leur succès économique, de leurs compétences organisationnelles et de la pression politique qu’ils exercent. Omar a osé en parler.

Imaginez ce que les Israéliens et les Juifs ressentiraient si les Américains musulmans avaient le même pouvoir politique, économique et culturel que les Juifs. Un tel pouvoir, surtout l’ivresse de pouvoir qui s’est emparé de l’establishment juif, a un prix. Omar et ses collègues essaient de capitaliser sur fait.

En raison du lobby israélien, les États-Unis ne savent pas la vérité sur ce qui se passe ici. Les membres du Congrès, les sénateurs et les personnalités influentes de l’opinion publique qui prennent l’avion pour venir ici ad nauseam ne voient que les victimes israéliennes et le terrorisme palestinien, qui sont apparemment sortis de nulle part.

Islamistes, roquettes Qassam et ballons incendiaires… Pas un mot sur l’occupation, l’expropriation, les réfugiés et la tyrannie militaire. Des questions telles que « où va l’argent » et s’il sert les intérêts américains sont considérées comme une hérésie. Quand on parle d’Israël, il ne faut pas poser de questions ni exprimer de doutes.

Ce cercle infernal doit également être rompu. Ce n’est pas juste et ce n’est pas bon pour les Juifs. Omar tente maintenant de présenter un nouveau discours au Congrès et à l’opinion publique. Grâce à elle et à ses collègues, il y a une chance pour un changement aux États-Unis. D’Israël, nous lui envoyons nos vœux de succès.

Quand le monde osera-t-il enfin distinguer la critique légitime d’une réalité israélienne illégitime, de l’antisémitisme?

A1 * Gidéon Lévy : Né en 1955, à Tel-Aviv, est journaliste israélien et membre de la direction du quotidien Ha’aretz. Il vit dans les territoires palestiniens sous occupation.


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7 mars 2019 – Haaretz – Traduction : Chronique de Palestine

1 Commentaire

  1. C’est remarquable qu’Ilhan Omar, entant que femme noire et musulmane, ait accédé à cette position. Elle est courageuse en allant contre le lobby sioniste américain. Si elle arrive à mettre en lumière la confusion recherchée entre antisémitisme et critique justifiée de l’entité sioniste, elle aura fait certainement du bon travail.
    Quant au sionisme et au dossier de la Palestine même (qu’elle ne connait pas), elle n’est pas claire sur ces questions (elle est pour les sionistes de gauche et pour la solution de deux-Etats).

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