Razan Al-Najjar : une héroïne de Gaza

Razan al-Najjar - Photo : réseaux sociaux
Razan al-Najjar - Photo : réseaux sociaux
Dalia Al-NajjarEst-elle ta cousine ? Tu lui ressembles. » « Razan Al-Najjar ! C’est ta cousine, n’est-ce pas ? » « Ta cousine est une héroïne ! Tu dois être fière ! »

Ce sont quelques-uns des messages que les gens m’ont envoyés, ainsi que des photos et des articles sur Razan, l’une des rares femmes volontaires intervenant dans les manifestations à la clôture de Gaza, appelées la Grande Marche du Retour.

Sur l’instant, je ne me souvenais pas d’elle. J’ai dit aux gens qui m’interpellaient que probablement le sourire me semblait familier et que j’ai des liens de sang avec presque tout le monde dans le quartier d’Alnajjar à Khuzaa, près de la frontière sud-est de Gaza. C’est un quartier qui a été un lieu de souffrance et de misère, un quartier que l’agression israélienne de 2014 sur Gaza a presque anéanti – avec de nombreux endroits où j’ai joué étant enfant.

Je me souviens que tout le monde dans mon quartier était toujours très accueillant, offrant le thé le plus sucré qui puisse exister. Je n’ai jamais pu boire ce thé parce qu’il était trop doux, même si ma grand-mère m’adressait des regards menaçants (« C’est impoli de ne pas boire ! »). J’ai assisté à de nombreux mariages là-bas alors que j’étais petite. J’y voyais Razan, toujours bien habillée. J’ai toujours aimé ses cheveux.

Mais je ne l’ai pas reconnue sur les photos que j’ai reçues. Je la connaissais seulement comme enfant. À la fin de mon adolescence et après la deuxième agression israélienne contre Gaza, je me suis concentré sur les livres et les études. J’ai arrêté de sortir. J’ai arrêté d’aller aux événements sociaux. J’avais peur de m’attacher aux gens, de perdre des gens. Je suis restée isolée dans ma bulle pendant des années.

Je ne me souvenais pas d’elle, alors j’ai envoyé un texto à ma mère, lui posant des questions à son sujet. « Elle est la fille de Tante Sabren », a-t-elle répondu. Ses mots ont débloqué une partie de ma mémoire et un film de mon enfance s’est alors déroulé sous mes yeux. Et je me suis souvenu d’elle.

Je me souviens de Razan

Je me souviens quand ma grand-mère m’a appelé pour me dire: « Descends ! Reaan et Razan sont là ! » Sarah, ma sœur et moi descendions les inviter à jouer et partager nos jouets. Comme j’avais quelques années de plus qu’elles, à un moment donné j’ai arrêté de jouer et je leur ai juste donné les jouets, les regardant tout en lisant.

J’ai toujours aimé les tresses de cheveux de Razan et son sens de la mode. Elle était l’une des filles les plus mignonnes que je connaissais à l’époque. Elle a toujours senti bon, un parfum doux et fleuri que je peux sentir même maintenant du fond de ma mémoire.

Je me souviens bien d’elle maintenant et je suis si fière de son courage. Combien elle était c’est sans peur. Comme elle était douce. Je suis fière qu’elle ait été un modèle pour beaucoup, brisant tous les stéréotypes sur les femmes.

J’ai été invité pour l’iftar (le repas qui rompt le jeûne pendant le mois sacré du Ramadan) une heure après avoir appris le meurtre de Razan. J’ai décidé de ne le dire à personne parce que les invités avaient jeûné et je ne voulais pas partager la nouvelle avant qu’ils aient mangé. Je suis resté calme en surface pendant qu’une guerre faisait rage en moi. Chaque morceau de mon cœur ressemblait à une île avec un volcan en éruption. Des larmes ont coulé de mes yeux, mais tout comme font les forces d’occupation israéliennes avec nous à la clôture de Gaza, je les ai refoulées. Je n’ai laissé aucune larme exprimer sa colère, sa douleur, sa légitimité. Toute larme qui a tenté de sortir a été tuée de ma main.

Mais je ne pouvais pas manger. J’ai mangé un peu, avalé un peu de nourriture avant de ne plus pouvoir. Parce que, comme avec tous les types d’oppression, finalement, des choses légitimes se produisent. Vous ne pouvez pas opprimer la justice pour toujours.

J’ai parlé à ma famille et je suis allée courir pour éclaircir mon esprit, voulant vraiment comprendre ce qui s’était passé. Puis je suis allée sur les réseaux sociaux pour voir ce que ses collègues et les gens autour de Razan disaient à son sujet, lire ses derniers mots, voir sa mère pleurer sa fille. C’était très traumatisant. Je n’avais pas vu ma famille ni aucune de ces personnes depuis deux ans, depuis que je suis partie poursuivre mes études supérieures en Turquie. Et maintenant je les voyais, sur les réseaux sociaux, dans la douleur.

Une héroïne devenue ange

Razan s’était porté volontaire comme infirmière-secouriste depuis le début de la Grande Marche du Retour, une manifestation pacifique exigeant la fin du siège imposé à Gaza et la fin de l’occupation. Les forces israéliennes d’occupation ont utilisé une force meurtrière contre elle, tirant des balles sur les manifestants et tuant 120 personnes, dont des journalistes, des femmes, des enfants et des personnes handicapées. Les blessés dépassent les 13 000.

Razan a couru sans crainte du bruit des balles, essayant de sauver qui pouvait être sauvé. Les collègues de Razan ont décrit la scène dans une vidéo : « Je lui ai dit de revenir, qu’elle allait trop loin. Qu’ils vont nous tirer dessus ! » Mais elle n’a pas écouté et a répondu qu’il y avait un homme blessé qui avait besoin d’aide. Son amie la tira par la main pour s’éloigner, mais Razan lui indiqua son dos. Il saignait. Elle avait été blessée par balle dans le dos !

Elle est morte en sauvant la vie des autres. Elle est morte pour que tout le monde puisse exiger la justice. Il est temps de tenir la force d’occupation responsable de ses actes. Renseignez-vous encore mieux et écrivez à vos représentants au gouvernement. Je vous suggère de commencer par prendre connaissance du mouvement BDS et la proposition d’un État démocratique.

Ce n’est pas seulement triste… C’est un crime de guerre !

S’il vous plaît, faites quelque chose. Vos prières et vos pensées sont aimables et appréciées, mais elles ne m’aideront pas à avancer. Si cela continue, je vais perdre encore plus d’êtres chers. Et l’histoire de Razan n’est qu’une parmi des centaines d’histoires dramatiques.

Quatrième Convention de Genève, 1949

ARTICLE 20. – Les personnes régulièrement et exclusivement engagées dans le fonctionnement et l’administration des hôpitaux civils, y compris le personnel affecté à la recherche, à l’enlèvement, au transport et au soin des civils blessés et malades, aux cas d’infirmité et de maternité, doivent être respectés et protégés.

Agissez parce que vous pouvez faire la différence. Chaque fois que vous achetez quelque chose, vous votez. Chaque fois que vous restez silencieux face à l’injustice, vous êtes complice dans le crime. Honorons la mort de Razan en tenant les forces d’occupation et leurs dirigeants responsables de leurs crimes de guerre.

* Dalia Al-Najjar vit en Turquie. Diplômée en administration des affaires de l’Université islamique de Gaza, Dalia prépare sa maîtrise en gestion des ressources humaines. Elle est cofondatrice de Xyla Water, une start-up qui vise à s’attaquer au sixième objectif de développement durable des Nations Unies (SDG) « Clean Water and Sanitation » en innovant pour résoudre les problèmes d’accès à l’eau dans le monde.

3 juin 2018 – We Are Not Numbers – Traduction : Chronique de Palestine

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