Palestine : un droit à la santé soumis à conditions

Photo : Mohammad Asad
Un enfant malade du cancer à l'hôpital de Gaza, juin 2017. Les fréquences coupures d’approvisionnement en électricité et en médicaments sont les premières atteintes au droit à la santé dans le territoire soumis au blocus - Photo : Mohammad Asad
Yara AsiPendant des décennies, des barrières politiques ont entravé le système de santé palestinien en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, et limité leurs droits et leurs protections. Yara Asi, analyste politique d’Al-Shabaka, analyse la manière dont l’occupation israélienne a réduit la capacité des Palestiniens à obtenir ou procurer des soins de santé, et formule des recommandations pour que les Palestiniens aient accès à des soins dans le cadre des contraintes actuelles.

La Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 reconnaît le droit à la santé et au bien-être, c’est-à-dire concrètement le droit de bénéficier de soins médicaux et de conditions de vie saines, et celui de prendre les décisions concernant sa propre santé. Cependant, pendant des décennies, des obstacles politiques ont entravé le système de santé palestinien, limitant ces droits et ces protections.

Des événements récents, comme la Grande Marche du retour de Gaza pendant laquelle 745 membres du personnel médical ont été blessés et une secouriste, Razan Al-Najjar, a été tué par un tireur d’élite israélien en juin 2018, ainsi que les coupes sombres opérées par les États-Unis dans le financement des institutions et organisations qui fournissent ou financent les soins de santé des Palestiniens, notamment les hôpitaux de Jérusalem-Est et l’UNRWA, sont le signe d’un problème beaucoup plus profond. Pour Israël comme pour le reste du monde, les droits humains des Palestiniens, dont le droit à la santé, sont conditionnels. Pour pouvoir espérer en bénéficier, les Palestiniens doivent consentir à ce qu’Israël considère comme la résolution acceptable de plus de 70 ans d’oppression et d’occupation. Tous les aspects de l’existence palestinienne sont soumis à cette condition, mais, dans le domaine de la santé, elle a un impact direct sur la qualité de vie et la mortalité des Palestiniens.

Cette étude traite de la manière dont l’occupation a réduit la capacité des Palestiniens à obtenir ou à procurer des soins de santé. La faiblesse de la direction palestinienne et le démantèlement actif des institutions palestiniennes pendant l’ère post-Oslo ont entraîné la forte diminution de la qualité et de l’accès aux soins de santé et à l’assurance maladie. Cela s’est fait via les restrictions imposées par Israël à la liberté de circulation et à l’accès aux services de santé, comme le blocus de la bande de Gaza, qui dure depuis plus de dix ans. L’étude se termine par des recommandations politiques pour que le droit des Palestiniens à la santé soit respecté malgré la situation de contrainte actuelle.

Santé et soins de santé dans les TPO

Le système de santé actuel des Territoires palestiniens occupés (TPO), mis en place en 1994 dans le cadre des Accords d’Oslo, est fragmenté et comprend le Ministère palestinien de la santé, des ONG, l’UNRWA et des structures privées. La qualité des soins de santé varie en fonction de la capacité d’un établissement à obtenir des financements et à avoir l’accès à l’électricité et à l’eau. L’inégalité d’accès aux soins exacerbée par les obstacles financiers ou autres, comme l’inégalité de la couverture de l’assurance maladie et la ségrégation géographique, caractérise le système palestinien de santé depuis des décennies.

Malgré leur système de santé déficient, les Palestiniens obtiennent parfois de meilleurs résultats en termes d’espérance de vie et de taux de mortalité maternelle, infantile et juvénile que d’autres pays arabes. Les niveaux d’éducation élevés des TPO et les efforts du Ministère de la santé, aussi limités soient-ils, pour dispenser des soins de base comme les vaccins expliquent ces résultats, dus aussi sans doute à la corruption généralisée du secteur social et au mauvais niveau des services de santé dans l’ensemble du Moyen-Orient. Mais les Palestiniens vivent en moyenne 10 ans de moins que les Israéliens, les colons qui vivent sur le même territoire qu’eux inclus. Les Palestiniens ont des taux de mortalité maternelle et infantile quatre à cinq fois plus élevés que ceux des Israéliens ; les Israéliens sont vaccinés, par exemple contre la varicelle et la pneumonie, mais pas la plupart des Palestiniens. Même les citoyens palestiniens d’Israël s’en tirent généralement moins bien que la population juive, avec des taux plus élevés de maladies chroniques.

A cause du blocus, les résultats sanitaires sont moins bons dans la bande de Gaza qu’en Cisjordanie, et il y a moins de lits d’hôpitaux, d’infirmières et de médecins. De nombreuses pénuries en matière médicale à Gaza sont la conséquence directe de décisions politiques et non du manque de ressources disponibles. Par exemple, si Israël autorise généralement l’importation d’une petite quantité de nourriture ou d’autres nécessités humanitaires, il interdit l’importation du béton et des autres matériaux nécessaires à la reconstruction des infrastructures médicales endommagées ou détruites par les attaques israéliennes. Même l’importation des équipements médicaux indispensables est difficile, en particulier quand il s’agit de matériel considérés par Israël comme potentiellement dangereux dans les mains du Hamas, tels que les appareils à rayons X ou les batteries utilisées pour alimenter les générateurs des hôpitaux en cas de panne de courant.

Le manque de batteries ajouté aux faibles réserves de carburant et aux restrictions imposées sur les importations de carburant oblige le personnel hospitalier à faire des choix difficiles dans son utilisation de l’énergie. En septembre 2018, le directeur général du complexe médical Al-Shifa de la ville de Gaza a averti qu’à cause des pannes d’électricité, il allait manquer de carburant pour alimenter les générateurs des patients sous dialyse, pour la chirurgie ou pour les traitements intensifs. Il est courant de voir plusieurs nourrissons de l’unité de soins intensifs néonatals (USIN) d’Al-Shifa partager un incubateur destiné à un seul enfant. Les médecins de Gaza disent que parfois ils ne peuvent pas se laver les mains par manque d’eau ou d’électricité.

En 2018, l’hôpital Durrah de la ville de Gaza a été contraint de fermer son unité de soins intensifs et de regrouper ses services pour maximiser l’accès à l’électricité, qui n’était à certains moments que de quatre heures par jour. Dix-neuf autres installations médicales de Gaza ont dû fermer en raison du manque d’électricité et de carburant pour les générateurs.

Les fournitures et les médicaments les plus élémentaires font défaut dans les établissements de soins de santé de Gaza, à cause surtout de l’augmentation du nombre de patients traumatisés par la Grande Marche du Retour. Les médecins de l’ensemble des TPO alarment sur les conséquences catastrophiques que risque d’engendrer la pénurie de médicaments, comme l’apparition de « superbactéries » résistantes aux antibiotiques, surtout lorsqu’elle s‘ajoute à la pénurie de gants, de blouses et de comprimés de chlore désinfectants. Six nouveau-nés de Gaza sont morts au cours des deux premiers mois de 2018, faute de traitement respiratoire.

Même lorsqu’on trouve du financement pour une installation de qualité, des obstacles politiques persistent. Des donateurs ont récemment levé des millions de dollars pour l’Hôpital universitaire national An-Najah de Naplouse, le seul et unique hôpital universitaire des TPO, qui dispose d’un équipement médical parmi les plus modernes. Mais Israël a bloqué l’importation d’un scanner TEP/CT pour le diagnostic du cancer en invoquant la crainte qu’il soit « mal utilisé » par les Palestiniens. En outre, l’Autorité palestinienne (AP), qui devait payer les frais de fonctionnement de l’hôpital, doit de l’argent à l’hôpital en raison de ses propres problèmes d’argent. La construction, financée par la Turquie, de l’hôpital Al-Sadaqa de l’Université islamique de Gaza est repoussée depuis des années à cause du blocus imposé par Israël.

Des installations privées spécialisées parviennent à importer du matériel de diagnostic dernier cri, mais beaucoup de Palestiniens n’ont pas les moyens de payer pour leurs services, ou les appareils ne marchent pas à cause du manque d’entretien régulier et de pièces de rechange. Les hôpitaux publics peuvent offrir des services à un plus grand nombre de citoyens, mais ils n’ont pas non plus les moyens d’entretenir ou de moderniser la technologie qu’ils importent. Une étude réalisée en 2018 dans des hôpitaux gouvernementaux de Gaza a révélé que sur les sept appareils de tomodensitométrie (CT-Scan) disponibles dans le territoire assiégé, plusieurs sont régulièrement hors service et deux hôpitaux seulement ont l’autorisation israélienne d’utiliser cette technologie. Un rapport de 2018 de Médecins pour les droits humains affirme que ce manque d’entretien fait des hôpitaux de simples  » stations de transit pour l’aiguillage vers d’autres hôpitaux « .

Le manque de praticiens, en particulier de spécialistes, contribue de manière significative à l’insuffisance des soins de santé dans les TPO. Il n’y a que quatre facultés de médecine sur l’ensemble du territoire palestinien occupé. Il y a six oncologues pour l’ensemble de la Cisjordanie qui compte une population de trois millions d’habitants, et sept à Jérusalem-Est. A Gaza, il y en a trois. Le petit nombre d’oncologues dans les TPO se traduit par environ 250 nouveaux cas de cancer par oncologue. Israël, qui a moins du double de la population des TPO, dispose de 250 oncologues, soit un taux de 116 nouveaux cas de cancer par oncologue. Le taux israélien est comparable à celui d’États comme l’Irlande (113 cas par oncologiste) qui ont la même population que les TPO. [1]

La politique de l’occupation rend les choses difficiles aux Palestiniens qui souhaitent exercer la médecine. Par exemple, la division de l’Université d’Al Quds entre les campus d’Abu Dis et de Jérusalem-Est a entraîné une bataille administrative qui a duré des années entre l’université et les organismes israéliens d’accréditation des diplômes médicaux. Bien que l’affaire ait finalement été réglée devant les tribunaux en 2016, 30 diplômés en soins infirmiers ont déposé une plainte auprès du procureur général parce que le ministère israélien de l’Éducation refusait de reconnaître leurs diplômes.

La séparation de la Cisjordanie et de la bande de Gaza a également réduit les possibilités d’études médicales. L’Université Al-Azhar de Gaza a créé en 1999 un département d’études médicales qui était une branche de l’Université Al Quds à Jérusalem-Est. Lorsque la possibilité de passer en sécurité d’un territoire à l’autre a disparu avec la Deuxième Intifada, la collaboration universitaire a été interrompue.

Ces difficultés conduisent à une fuite des cerveaux médicaux, car les médecins palestiniens émigrent pour avoir une meilleure formation ou de meilleures perspectives de carrière. Les jeunes médecins de Gaza travaillent 70 heures par semaine pour seulement 280 dollars par mois, et les cliniciens et les techniciens ont peu de chance de pouvoir partir pour se former aux nouvelles technologies médicales ou pour d’autres possibilités professionnelles. Les médecins établis reçoivent moins de la moitié de leur salaire en raison des sanctions imposées par l’Autorité palestinienne. Lorsque Marwan Sadeq, un chirurgien cardiaque renommé, a émigré pour travailler dans un hôpital universitaire en Autriche parce qu’il n’était plus payé depuis deux an1s, il a dit : « Si j’étais resté à Gaza, au lieu d’être un chirurgien du cœur, j’aurais été quelqu’un dont le seul souci est de nourrir ses enfants ». En 2018, les habitants de Gaza estimaient qu’entre 100 et 160 médecins et professeurs de médecine étaient partis ; et la plupart ne reviendront pas. Une enquête réalisée en 2008 dans l’ensemble des TPO auprès des professionnels de l’enseignement supérieur et de la santé a révélé qu’environ 30 % d’entre eux souhaitaient émigrer, principalement en raison de la situation politique et sécuritaire.

En Cisjordanie, les ambulances sont confrontées aux check points militaires israéliens et aux diverses fermetures de routes et restrictions à la mobilité. Une étude réalisée en 2011 a révélé que 10 % des femmes enceintes avaient été retardées aux check points chaque année entre 2000 et 2007, ce qui a entraîné 69 naissances aux points de contrôle, 35 décès infantiles et cinq décès maternels. Les médias et les ONG ont publié de nombreux rapports faisant état de patients décédés après avoir été retardés ou empêchés de passer aux points de contrôle. Les patients de Cisjordanie qui ont besoin de soins à Jérusalem-Est sont parfois obligés de prendre une ambulance palestinienne jusqu’au poste de contrôle, puis de se faire transférer dans une ambulance israélienne pour poursuivre le voyage, tandis que les patients palestiniens qui meurent dans des hôpitaux israéliens doivent également changer d’ambulance au check point pour être enterrés en Cisjordanie. C’est ce qu’on appelle un transfert « en continu« , et 90 % des ambulances entrant à Jérusalem-Est en 2017 étaient tenues de se conformer à cette procédure.

La procédure pour obtenir un permis médical pour recevoir des soins en Israël ou dans un État voisin est complexe et arbitraire. A Gaza, un médecin réfère tous les patients ayant besoin de tels soins à l’Unité d’achats de services qui enclenche la procédure de demande d’un permis d’entrée israélien. Le permis peut être refusé à n’importe quel moment sans explication, et même s’il est accordé, les membres de la famille du patient, dans certains cas les parents des enfants malades, n’ont pas toujours la permission de les accompagner. Les patients doivent recommencer toute la procédure pour les rendez-vous suivants. En 2017, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a constaté que seulement 54 % des demandes de patients de Gaza ont été approuvées, le taux le plus bas depuis que l’organisation a commencé à recueillir des données en 2011. Cinquante-quatre patients, nécessitant principalement des traitements contre le cancer, sont décédés dans l’attente de leur permis cette année-là.

Les patients de Cisjordanie qui ont besoin d’un traitement en Israël doivent passer par une procédure similaire. Ils doivent obtenir l’accord du Ministère de la Santé ainsi qu’un permis de voyage. Les patients doivent également passer par plusieurs points de contrôle et changer de véhicule pour terminer le voyage. Bien que les permis leur soient accordés plus souvent qu’aux Gazaouis, ils ne sont pas sûrs d’en avoir. En 2016, 20 % des Palestiniens de Cisjordanie qui demandaient un permis d’accès à un hôpital à Jérusalem-Est ou en Israël se le sont vu refuser. L’Autorité palestinienne a également accordé moins de bons garantissant le paiement du traitement de ces patients qu’au cours des années précédentes. Ces bons sont pourtant nécessaires pour pouvoir demander un visa de voyage à Israël. Treize patients sont décédés en 2017 dans l’attente de leur bon, dont six enfants.

Récemment, l’Autorité palestinienne a déclaré qu’elle n’enverrait plus de patients palestiniens dans les hôpitaux israéliens, accusant Israël de surfacturer les soins médicaux et de déduire ces sommes des impôts qu’il perçoit au nom de l’Autorité palestinienne avant de les lui reverser. L’AP a indiqué qu’elle continuerait à envoyer des patients de Cisjordanie vers les hôpitaux de Jérusalem-Est et qu’elle s’efforcerait également d’envoyer des patients vers les hôpitaux des États voisins comme la Jordanie et l’Égypte.

En dépit du droit international humanitaire qui protège tout ce qui concerne la santé dans les zones de conflit, les forces israéliennes continuent d’attaquer les hôpitaux, les ambulances et le personnel médical dans les territoires palestiniens occupés. La communauté internationale n’a pas réussi à les en empêcher. Peu d’actions concrètes suivent les innombrables Résolutions des Nations Unies et les appels à l’aide lancés par les responsables d’organismes tels que Médecins Sans Frontières et le Comité international de la Croix-Rouge. En 2017, les TPO ont été la cible de 93 attaques contre les installations sanitaires, presque autant qu’en Syrie. A chaque fois ou presque, l’armée israélienne a prétendu que c’était accidentel ou justifié en raison d’activités « terroristes ».

Des cas très médiatisés comme celui de Razan Al-Najjar et de Tarek Loubani, un médecin canadien-palestinien qui reçu une balle des forces israéliennes dans la jambe en mai 2018 à la frontière de Gaza, ont remis ces questions au premier plan de l’actualité. Des groupes de défense des droits humains ont également récemment documenté de multiples cas de violence contre des ambulances et des personnels médicaux, ainsi que des raids sur des établissements de santé.

Pendant les périodes de violence active, comme la guerre de 2014 à Gaza, des hôpitaux sont bombardés volontairement. Après le bombardement de l’hôpital Shuhada al-Aqsa à Gaza, où cinq personnes, dont trois enfants, ont été tuées, les autorités israéliennes ont justifié l’attaque au prétexte qu’il y aurait eu des munitions « entreposées dans le voisinage immédiat de l’hôpital ». L’hôpital El-Wafa, avec le seul centre de réhabilitation de Gaza, a été détruit dans la même guerre. En raison des restrictions imposées à l’importation de matériaux de construction, l’hôpital est toujours en ruines et le personnel hospitalier est obligé de partager les installations d’un hôpital gériatrique pour pouvoir soigner les gens.

Le rôle de la gouvernance locale

L’occupation israélienne est la principale cause de la situation désastreuse des soins de santé des Palestiniens dans les territoires palestiniens occupés. Mais, la gouvernance palestinienne en Cisjordanie et dans la bande de Gaza a une part de responsabilité dans la situation.

En 2017, les difficultés financières ont conduit le gouvernement palestinien à supprimer un programme qui, depuis 2000, permettait aux chômeurs de bénéficier d’une assurance maladie. Avec un taux de chômage de près de 30 % dans l’ensemble des TPO, on estime que 250 000 personnes avaient bénéficié du programme. A Gaza, des familles qui pouvaient auparavant s’offrir les services d’établissements privés ou l’assurance maladie publique ont été obligé de renoncer à l’assurance maladie, qui coûte pourtant moins de 300 dollars par an pour une famille de quatre personnes. Près de 70 000 demandes de résiliation d’affiliation ont été traitées en février 2018. Les données de cette année-là montrent qu’environ 40 % des dépenses de santé dans les TPO sont payées directement par les habitants. Alors que la pauvreté et le chômage augmentent, en particulier à Gaza, et que l’Autorité palestinienne est confrontée à des réductions constantes de l’aide internationale qui étranglent son économique, les tensions sur le système public d’assurance maladie vont augmenter.

Les coupes dans le financement américain exacerbent la situation. Des organisations comme l’OMS et Medical Aid for Palestinians ont indiqué qu’elles combleraient certaines des lacunes créées par les réductions américaines, mais l’Autorité palestinienne doit revoir ses priorités si elle veut que l’aide profite à sa population.

Sur le budget de 5 milliards de dollars de l’Autorité palestinienne de 2018, 30 à 35 % du budget est allé au secteur de la sécurité, tandis que seulement 9 % a été alloué à la santé. Sur le budget total, 775 millions de dollars (15,5 %) devaient provenir de l’aide étrangère, généralement répartie entre les coûts de sécurité, le financement de l’UNRWA et celui des projets de l’USAID. Alors même que les coupes drastiques de l’aide étasunienne affectent la capacité de millions de Palestiniens à accéder aux soins médicaux, à l’éducation et à la nourriture, les responsables israéliens et américains se démènent pour préserver le financement d’un seul domaine : la sécurité. La stratégie « sécurité d’abord » est devenue « sécurité seulement ».

L’Autorité palestinienne est également confrontée à une crise de légitimité croissante: pour 80 % des Palestiniens des territoires palestiniens occupés, les institutions de l’Autorité palestinienne sont corrompues, et pour plus de la moitié (53 %) l’Autorité palestinienne est devenue un fardeau pour le peuple palestinien. Le manque de contrôles, les pots-de-vin, les détournements de fonds, le népotisme et d’autres formes de corruption sont monnaie courante dans les services sociaux tels que les soins de santé. Il n’y pas que l’État qui est corrompu. Il est bien connu, par exemple, que les pots-de-vin facilitent l’obtention de permis médicaux, en particulier dans la bande de Gaza.

Les luttes intestines entre le Hamas et l’Autorité palestinienne ont également entraîné de mauvais résultats sanitaires. L’AP a accusé Israël de faire peser des menaces sur les services sociaux palestiniens pour forcer Gaza à négocier, mais l’AP fait la même chose avec le Hamas. En janvier 2018, 40 % des produits pharmaceutiques essentiels à Gaza étaient épuisés parce que l’Autorité palestinienne refusait d’approvisionner Gaza. En 2018, le ministère de la Santé de Gaza et des groupes palestiniens de défense des droits humains se sont alarmé du fait que la pénurie de médicaments avait atteint un niveau dangereux et ils ont appelé le ministère de la Santé de l’Autorité palestinienne à « garantir la circulation libre et sécurisée » des fournitures médicales nécessaires à Gaza. En réponse, l’Autorité palestinienne a envoyé 38 camions avec 4 millions de dollars de marchandises. Cependant, des aides sporadiques ne suffisent pas pour remettre à niveau un système de santé qui souffre depuis si longtemps d’un manque de personnel, de fournitures et de matériel.

Pendant qu’Israël contrôle le point de passage d’Erez à la frontière nord de Gaza, l’Égypte contrôle le point de passage de Rafah dans le sud. Depuis le début du blocus, l’Égypte a également considérablement limité le nombre de personnes et de marchandises autorisées à traverser son territoire. Alors que les cas humanitaires peuvent faire l’objet d’une demande de permis de passage, dans la pratique, il y a eu de nombreuses années où le check point a été fermé presque tous les jours, même aux cas médicaux. En 2017, par exemple, Rafah n’a été ouvert que 36 jours au total, et seulement 1400 patients ont pu traverser la frontière. Malgré la réouverture plus fréquente de la frontière depuis 2018, il y a une liste d’attente de dizaines de milliers de personnes pour la traverser. Bien que le Hamas ne contrôle aucun poste frontière, il a également refusé, dans un but politique, l’entrée de fournitures envoyées notamment par l’armée israélienne, tels que des sérums intraveineux, des désinfectants et du carburant, en accusant Israël de « vouloir blanchir son image ».

Les stratégies pour améliorer les soins de santé

L’éventualité d’un processus de paix réaliste et juste reste aussi illusoire qu’elle l’est depuis des décennies, et les Palestiniens ne peuvent pas attendre un accord politique pour avoir accès à des soins de santé réguliers de bonne qualité. Plusieurs mesures doivent être prises immédiatement.

1. L’Autorité palestinienne doit cesser de mettre la priorité sur la sécurité et allouer davantage de ressources à la santé. Elle doit avoir un dialogue stratégique avec les donateurs et elle doit 1) se concentrer sur les priorités fondamentales partagées par les parties prenantes ; 2) se concentrer sur la création et la conservation des ressources nationales ; et 3) s’efforcer de réduire les déficiences et les inégalités du système. De cette façon, le besoin le plus urgent – garantir l’efficacité des installations médicales existantes et encourager leur expansion – deviendra une priorité. Actuellement le système de santé est centré sur les interventions d’urgence. Il faut également dépasser cette situation pour renforcer sa capacité d’améliorer la santé de la population en allant au-delà des blessures et de la mortalité en lien avec des situations traumatiques.

2. L’ONU et les autres agences humanitaires doivent exiger que les Palestiniens aient accès à toutes les aides humanitaires sans restriction et sans altération. L’Autorité palestinienne doit également placer la vie des Palestiniens au-dessus des machinations politiques et veiller à ce que les citoyens, en particulier à Gaza, reçoivent les médicaments et tout ce dont ils ont besoin pour leur santé. Par exemple, l’Autorité palestinienne pourrait s’atteler à sortir les fournitures médicales du Protocole de Paris, ce qui bloque leur importation pendant des mois car elle dépend de permis et autres formes de dédouanement.

3. Une agence autonome devrait être créée pour surveiller les activités de l’Autorité palestinienne et demander des comptes aux individus en cas de corruption, y compris au Ministère de la santé. La société civile, les médias et les groupes de défense des droits humains locaux et internationaux devraient également faire pression sur les agences de l’AP pour qu’elles obtiennent des résultats tangibles, notamment dans le maintien de stocks de médicaments essentiels et la réduction des transferts d’ambulance « en continu » pour les patients se rendant à Jérusalem-Est ou en Israël.

4. Il faut aussi réduire au minimum la nécessité pour les patients de voyager à l’extérieur du pays pour avoir accès aux soins. L’éducation médicale au sein des TPO peut limiter la pénurie de médecins et d’infirmières en proposant des programmes d’études aux Palestiniens qui souhaitent rester et pratiquer sur le territoire. Le ministère de la Santé, de concert avec des organisations comme l’International Medical Education Trust, a ouvert des programmes d’apprentissage en ligne, de télémédecine et de formation spécialisée pour surmonter les obstacles au déplacement. Le programme d’études de certaines facultés de médecine a intégré des innovations technologiques telles que des simulations cliniques, des tutoriels informatisés et des vidéoconférences pour relier les étudiants et les personnels palestiniens de la santé entre eux et avec leurs collègues du monde entier. Ces initiatives devraient être développées davantage. Il faut aussi encourager les Palestiniens de la diaspora à venir dans les TPO animer des formations ou des stages cliniques pour recréer une communauté fonctionnelle de personnel médical palestinien.

5. Les acteurs mondiaux devraient faire pression sur Israël pour qu’il modifie son système opaque de permis médicaux. Les autorités israéliennes devraient être obligées de motiver les refus d’autorisation, et les patients devraient pouvoir faire appel. Les demandes de permis devraient également être examinées plus sérieusement. Début 2019, les organisations israéliennes de défense des droits humains, Gisha, Physicians for Human Rights et HaMoked ont demandé à Israël de délivrer plus rapidement les permis médicaux, mais la Haute Cour de justice a rejeté leur requête. Pourtant, selon l’OMS, Israël a l’obligation de « permettre à tous les patients palestiniens qui en ont besoin, d’accéder, sans délai, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, à des soins de santé spécialisés ». L’Égypte, quant à elle, devrait ouvrir davantage de points de passage humanitaires à la frontière de Rafah, à Gaza.

6. Il faut que les autorités israéliennes soient obligées de motiver tous les cas où un patient palestinien ou une ambulance palestinienne se voient refuser le passage à un check point dans une procédure transparente contrôlée par un inspecteur extérieur. Un retard ou un refus à un point de contrôle qui entraîne une mort ou une invalidité devrait faire l’objet d’une enquête et être traité comme une violation potentielle du droit international humanitaire et des droits humains, et non comme un simple problème logistique.

7. Toutes les parties, qu’il s’agisse d’organismes humanitaires ou d’États qui entretiennent des relations avec Israël, doivent exiger des enquêtes complètes et indépendantes sur les attaques israéliennes contre la santé des Palestiniens. Les TPO ne sont pas le seul endroit où la santé des habitants est menacée, mais il est singulier que le taux d’attaques soit si élevé pour une région qui n’est pas en guerre active comme l’est la Syrie, et que l’auteur principal de ces violences soit un acteur étatique très apprécié de la communauté mondiale. Cette singularité devrait permettre de faire pression sur Israël. Il faudrait aussi sanctionner ceux qui transgressent le devoir de protection des infrastructures et des personnels médicaux.

Tout cela contribuerait sans aucun doute à améliorer le système de santé palestinien et ses performances, mais l’Autorité palestinienne doit aussi s’attaquer aux problèmes politiques qui limitent l’accès des Palestiniens à des soins de santé adéquats. Un système de santé ne devrait pas être à la merci d’un occupant militaire, ni dépendre d’une aide extérieure ou du bon vouloir de donateurs. Tant que le système de santé palestinien sera « quasi-étatique », il est probable que les services sociaux dépendront d’aides extérieures. C’est une forme de système de santé non viable et injuste. Ce n’est qu’en s’attaquant aux inégalités fondamentales et à la violence quotidienne de l’occupation israélienne que la santé des Palestiniens et l’accès aux soins de santé pourront véritablement s’améliorer.

Note :

[1] Le cancer est la deuxième cause de décès dans les TPO, et beaucoup de cas ne sont probablement pas diagnostiqués en raison du manque de laboratoires spécialisés en oncologie et d’un nombre limité d’installations de diagnostic et d’imagerie, en particulier pour les Palestiniens qui ne peuvent obtenir un permis médical pour un traitement ailleurs. Seuls six hôpitaux publics, répartis entre la Cisjordanie et la bande de Gaza, sont équipés pour traiter les patients atteints de cancer.

* Yara Asi, analyste pour Al-Shabaka, a obtenu son doctorat en affaires publiques de l’Université de la Floride centrale, avec une spécialisation en gestion et recherche pour les services de santé. Sa thèse de doctorat a évalué les mesures de la qualité de la vie en Cisjordanie et en Jordanie.

30 juin 2019 – Al-Shabaka – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

ienne (AP), qui devait payer les frais de fonctionnement de l’hôpital, doit de l’argent à l’hôpital en raison de ses propres problèmes d’argent. La construction, financée par la Turquie, de l’hôpital Al-Sadaqa de l’Université islamique de Gaza est repoussée depuis des années à cause du blocus imposé par Israël.

Des installations privées spécialisées parviennent à importer du matériel de diagnostic dernier cri, mais beaucoup de Palestiniens n’ont pas les moyens de payer pour leurs services, ou les appareils ne marchent pas à cause du manque d’entretien régulier et de pièces de rechange. Les hôpitaux publics peuvent offrir des services à un plus grand nombre de citoyens, mais ils n’ont pas non plus les moyens d’entretenir ou de moderniser la technologie qu’ils importent. Une étude réalisée en 2018 dans des hôpitaux gouvernementaux de Gaza a révélé que sur les sept appareils de tomodensitométrie (CT-Scan) disponibles dans le territoire assiégé, plusieurs sont régulièrement hors service et deux hôpitaux seulement ont l’autorisation israélienne d’utiliser cette technologie. Un rapport de 2018 de Médecins pour les droits humains affirme que ce manque d’entretien fait des hôpitaux de simples  » stations de transit pour l’aiguillage vers d’autres hôpitaux « .

Le manque de praticiens, en particulier de spécialistes, contribue de manière significative à l’insuffisance des soins de santé dans les TPO. Il n’y a que quatre facultés de médecine sur l’ensemble du territoire palestinien occupé. Il y a six oncologues pour l’ensemble de la Cisjordanie qui compte une population de trois millions d’habitants, et sept à Jérusalem-Est. A Gaza, il y en a trois. Le petit nombre d’oncologues dans les TPO se traduit par environ 250 nouveaux cas de cancer par oncologue. Israël, qui a moins du double de la population des TPO, dispose de 250 oncologues, soit un taux de 116 nouveaux cas de cancer par oncologue. Le taux israélien est comparable à celui d’États comme l’Irlande (113 cas par oncologiste) qui ont la même population que les TPO. [1]

La politique de l’occupation rend les choses difficiles aux Palestiniens qui souhaitent exercer la médecine. Par exemple, la division de l’Université d’Al Quds entre les campus d’Abu Dis et de Jérusalem-Est a entraîné une bataille administrative qui a duré des années entre l’université et les organismes israéliens d’accréditation des diplômes médicaux. Bien que l’affaire ait finalement été réglée devant les tribunaux en 2016, 30 diplômés en soins infirmiers ont déposé une plainte auprès du procureur général parce que le ministère israélien de l’Éducation refusait de reconnaître leurs diplômes.

La séparation de la Cisjordanie et de la bande de Gaza a également réduit les possibilités d’études médicales. L’Université Al-Azhar de Gaza a créé en 1999 un département d’études médicales qui était une branche de l’Université Al Quds à Jérusalem-Est. Lorsque la possibilité de passer en sécurité d’un territoire à l’autre a disparu avec la Deuxième Intifada, la collaboration universitaire a été interrompue.

Ces difficultés conduisent à une fuite des cerveaux médicaux, car les médecins palestiniens émigrent pour avoir une meilleure formation ou de meilleures perspectives de carrière. Les jeunes médecins de Gaza travaillent 70 heures par semaine pour seulement 280 dollars par mois, et les cliniciens et les techniciens ont peu de chance de pouvoir partir pour se former aux nouvelles technologies médicales ou pour d’autres possibilités professionnelles. Les médecins établis reçoivent moins de la moitié de leur salaire en raison des sanctions imposées par l’Autorité palestinienne. Lorsque Marwan Sadeq, un chirurgien cardiaque renommé, a émigré pour travailler dans un hôpital universitaire en Autriche parce qu’il n’était plus payé depuis deux an1s, il a dit : « Si j’étais resté à Gaza, au lieu d’être un chirurgien du cœur, j’aurais été quelqu’un dont le seul souci est de nourrir ses enfants ». En 2018, les habitants de Gaza estimaient qu’entre 100 et 160 médecins et professeurs de médecine étaient partis ; et la plupart ne reviendront pas. Une enquête réalisée en 2008 dans l’ensemble des TPO auprès des professionnels de l’enseignement supérieur et de la santé a révélé qu’environ 30 % d’entre eux souhaitaient émigrer, principalement en raison de la situation politique et sécuritaire.

En Cisjordanie, les ambulances sont confrontées aux check points militaires israéliens et aux diverses fermetures de routes et restrictions à la mobilité. Une étude réalisée en 2011 a révélé que 10 % des femmes enceintes avaient été retardées aux check points chaque année entre 2000 et 2007, ce qui a entraîné 69 naissances aux points de contrôle, 35 décès infantiles et cinq décès maternels. Les médias et les ONG ont publié de nombreux rapports faisant état de patients décédés après avoir été retardés ou empêchés de passer aux points de contrôle. Les patients de Cisjordanie qui ont besoin de soins à Jérusalem-Est sont parfois obligés de prendre une ambulance palestinienne jusqu’au poste de contrôle, puis de se faire transférer dans une ambulance israélienne pour poursuivre le voyage, tandis que les patients palestiniens qui meurent dans des hôpitaux israéliens doivent également changer d’ambulance au check point pour être enterrés en Cisjordanie. C’est ce qu’on appelle un transfert « en continu », et 90 % des ambulances entrant à Jérusalem-Est en 2017 étaient tenues de se conformer à cette procédure.

La procédure pour obtenir un permis médical pour recevoir des soins en Israël ou dans un État voisin est complexe et arbitraire. A Gaza, un médecin réfère tous les patients ayant besoin de tels soins à l’Unité d’achats de services qui enclenche la procédure de demande d’un permis d’entrée israélien. Le permis peut être refusé à n’importe quel moment sans explication, et même s’il est accordé, les membres de la famille du patient, dans certains cas les parents des enfants malades, n’ont pas toujours la permission de les accompagner. Les patients doivent recommencer toute la procédure pour les rendez-vous suivants. En 2017, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a constaté que seulement 54 % des demandes de patients de Gaza ont été approuvées, le taux le plus bas depuis que l’organisation a commencé à recueillir des données en 2011. Cinquante-quatre patients, nécessitant principalement des traitements contre le cancer, sont décédés dans l’attente de leur permis cette année-là.

Les patients de Cisjordanie qui ont besoin d’un traitement en Israël doivent passer par une procédure similaire. Ils doivent obtenir l’accord du Ministère de la Santé ainsi qu’un permis de voyage. Les patients doivent également passer par plusieurs points de contrôle et changer de véhicule pour terminer le voyage. Bien que les permis leur soient accordés plus souvent qu’aux Gazaouis, ils ne sont pas sûrs d’en avoir. En 2016, 20 % des Palestiniens de Cisjordanie qui demandaient un permis d’accès à un hôpital à Jérusalem-Est ou en Israël se le sont vu refuser. L’Autorité palestinienne a également accordé moins de bons garantissant le paiement du traitement de ces patients qu’au cours des années précédentes. Ces bons sont pourtant nécessaires pour pouvoir demander un visa de voyage à Israël. Treize patients sont décédés en 2017 dans l’attente de leur bon, dont six enfants.

Récemment, l’Autorité palestinienne a déclaré qu’elle n’enverrait plus de patients palestiniens dans les hôpitaux israéliens, accusant Israël de surfacturer les soins médicaux et de déduire ces sommes des impôts qu’il perçoit au nom de l’Autorité palestinienne avant de les lui reverser. L’AP a indiqué qu’elle continuerait à envoyer des patients de Cisjordanie vers les hôpitaux de Jérusalem-Est et qu’elle s’efforcerait également d’envoyer des patients vers les hôpitaux des Etats voisins comme la Jordanie et l’Égypte.

En dépit du droit international humanitaire qui protège tout ce qui concerne la santé dans les zones de conflit, les forces israéliennes continuent d’attaquer les hôpitaux, les ambulances et le personnel médical dans les territoires palestiniens occupés. La communauté internationale n’a pas réussi à les en empêcher. Peu d’actions concrètes suivent les innombrables Résolutions des Nations Unies et les appels à l’aide lancés par les responsables d’organismes tels que Médecins Sans Frontières et le Comité international de la Croix-Rouge. En 2017, les TPO ont été la cible de 93 attaques contre les installations sanitaires, presque autant qu’en Syrie. A chaque fois ou presque, l’armée israélienne a prétendu que c’était accidentel ou justifié en raison d’activités terroristes.

De1s cas très médiatisés comme celui de Razan Al-Najjar et de Tarek Loubani, un médecin canadien-palestinien qui reçu une balle des forces israéliennes dans la jambe en mai 2018 à la frontière de Gaza, ont remis ces questions au premier plan de l’actualité. Des groupes de défense des droits humains ont également récemment documenté de multiples cas de violence contre des ambulances et des personnels médicaux, ainsi que des raids sur des établissements de santé.

Pendant les périodes de violence active, comme la guerre de 2014 à Gaza, des hôpitaux sont bombardés volontairement. Après le bombardement de l’hôpital Shuhada al-Aqsa à Gaza, où cinq personnes, dont trois enfants, ont été tuées, les autorités israéliennes ont justifié l’attaque au prétexte qu’il y aurait eu des munitions « entreposées dans le voisinage immédiat de l’hôpital ». L’hôpital El-Wafa, avec le seul centre de réhabilitation de Gaza, a été détruit dans la même guerre. En raison des restrictions imposées à l’importation de matériaux de construction, l’hôpital est toujours en ruines et le personnel hospitalier est obligé de partager les installations d’un hôpital gériatrique pour pouvoir soigner les gens.

Le rôle de la gouvernance locale

L’occupation israélienne est la principale cause de la situation désastreuse des soins de santé des Palestiniens dans les territoires palestiniens occupés. Mais, la gouvernance palestinienne en Cisjordanie et dans la bande de Gaza a une part de responsabilité dans la situation.

En 2017, les difficultés financières ont conduit le gouvernement palestinien à supprimer un programme qui, depuis 2000, permettait aux chômeurs de bénéficier d’une assurance maladie. Avec un taux de chômage de près de 30 % dans l’ensemble des TPO, on estime que 250 000 personnes avaient bénéficié du programme. A Gaza, des familles qui pouvaient auparavant s’offrir les services d’établissements privés ou l’assurance maladie publique ont été obligé de renoncer à l’assurance maladie, qui coûte pourtant moins de 300 dollars par an pour une famille de quatre personnes. Près de 70 000 demandes de résiliation d’affiliation ont été traitées en février 2018. Les données de cette année-là montrent qu’environ 40 % des dépenses de santé dans les TPO sont payées directement par les habitants. Alors que la pauvreté et le chômage augmentent, en particulier à Gaza, et que l’Autorité palestinienne est confrontée à des réductions constantes de l’aide internationale qui étranglent son économique, les tensions sur le système public d’assurance maladie vont augmenter.

Les coupes dans le financement américain exacerbent la situation. Des organisations comme l’OMS et Medical Aid for Palestinians ont indiqué qu’elles combleraient certaines des lacunes créées par les réductions américaines, mais l’Autorité palestinienne doit revoir ses priorités si elle veut que l’aide profite à sa population.

Sur le budget de 5 milliards de dollars de l’Autorité palestinienne de 2018, 30 à 35 % du budget est allé au secteur de la sécurité, tandis que seulement 9 % a été alloué à la santé. Sur le budget total, 775 millions de dollars (15,5 %) devaient provenir de l’aide étrangère, généralement répartie entre les coûts de sécurité, le financement de l’UNRWA et celui des projets de l’USAID. Alors même que les coupes drastiques de l’aide étasunienne affectent la capacité de millions de Palestiniens à accéder aux soins médicaux, à l’éducation et à la nourriture, les responsables israéliens et américains se démènent pour préserver le financement d’un seul domaine : la sécurité. La stratégie « sécurité d’abord » est devenue « sécurité seulement ».

L’Autorité palestinienne est également confrontée à une crise de légitimité croissante: pour 80 % des Palestiniens des territoires palestiniens occupés, les institutions de l’Autorité palestinienne sont corrompues, et pour plus de la moitié (53 %) l’Autorité palestinienne est devenue un fardeau pour le peuple palestinien. Le manque de contrôles, les pots-de-vin, les détournements de fonds, le népotisme et d’autres formes de corruption sont monnaie courante dans les services sociaux tels que les soins de santé. Il n’y pas que l’État qui est corrompu. Il est bien connu, par exemple, que les pots-de-vin facilitent l’obtention de permis médicaux, en particulier dans la bande de Gaza.

Les luttes intestines entre le Hamas et l’Autorité palestinienne ont également entraîné de mauvais résultats sanitaires. L’AP a accusé Israël de faire peser des menaces sur les services sociaux palestiniens pour forcer Gaza à négocier, mais l’AP fait la même chose avec le Hamas. En janvier 2018, 40 % des produits pharmaceutiques essentiels à Gaza étaient épuisés parce que l’Autorité palestinienne refusait d’approvisionner Gaza. En 2018, le ministère de la Santé de Gaza et des groupes palestiniens de défense des droits humains se sont alarmé du fait que la pénurie de médicaments avait atteint un niveau dangereux et ils ont appelé le ministère de la Santé de l’Autorité palestinienne à « garantir la circulation libre et sécurisée » des fournitures médicales nécessaires à Gaza. En réponse, l’Autorité palestinienne a envoyé 38 camions avec 4 millions de dollars de marchandises. Cependant, des aides sporadiques ne suffisent pas pour remettre à niveau un système de santé qui souffre depuis si longtemps d’un manque de personnel, de fournitures et de matériel.

Pendant qu’Israël contrôle le point de passage d’Erez à la frontière nord de Gaza, l’Égypte contrôle le point de passage de Rafah dans le sud. Depuis le début du blocus, l’Égypte a également considérablement limité le nombre de personnes et de marchandises autorisées à traverser son territoire. Alors que les cas humanitaires peuvent faire l’objet d’une demande de permis de passage, dans la pratique, il y a eu de nombreuses années où le check point a été fermé presque tous les jours, même aux cas médicaux. En 2017, par exemple, Rafah n’a été ouvert que 36 jours au total, et seulement 1 400 patients ont pu traverser la frontière. Malgré la réouverture plus fréquente de la frontière depuis 2018, il y a une liste d’attente de dizaines de milliers de personnes pour la traverser. Bien que le Hamas ne contrôle aucun poste frontière, il a également refusé, dans un but politique, l’entrée de fournitures envoyées notamment par l’armée israélienne, tels que des sérums intraveineux, des désinfectants et du carburant, en accusant Israël d' »essayer de blanchir son image ».

Les stratégies pour améliorer les soins de santé

L’éventualité d’un processus de paix réaliste et juste reste aussi illusoire qu’elle l’est depuis des décennies, et les Palestiniens ne peuvent pas attendre un accord politique pour avoir accès à des soins de santé réguliers de bonne qualité. Plusieurs mesures doivent être prises immédiatement.

1. L’Autorité palestinienne doit cesser de mettre la priorité sur la sécurité et allouer davantage de ressources à la santé. Elle doit avoir un dialogue stratégique avec les donateurs et elle doit 1) se concentrer sur les priorités fondamentales partagées par les parties prenantes ; 2) se concentrer sur la création et la conservation des ressources nationales ; et 3) s’efforcer de réduire les déficiences et les inégalités du système. De cette façon, le besoin le plus urgent – garantir l’efficacité des installations médicales existantes et encourager leur expansion – deviendra une priorité. Actuellement le système de santé est centré sur les interventions d’urgence. Il faut également dépasser cette situation pour renforcer sa capacité d’améliorer la santé de la population en allant au-delà des blessures et de la mortalité en lien avec des situations traumatiques.

2. L’ONU et les autres agences humanitaires doivent exiger que les Palestiniens aient accès à toutes les aides humanitaires sans restriction et sans altération. L’Autorité palestinienne doit également placer la vie des Palestiniens au-dessus des machinations politiques et veiller à ce que les citoyens, en particulier à Gaza, reçoivent les médicaments et tout ce dont ils ont besoin pour leur santé. Par exemple, l’Autorité palestinienne pourrait s’atteler à sortir les fournitures médicales du Protocole de Paris, ce qui bloque leur importation pendant des mois car elle dépend de permis et autres formes de dédouanement.

3. Une agence autonome devrait être créée pour surveiller les activités de l’Autorité palestinienne et demander des comptes aux individus en cas de corruption, y compris au Ministère de la santé. La société civile, les médias et les groupes de défense des droits humains locaux et internationaux devraient également faire pression sur les agences de l’AP pour qu’elles obtiennent des résultats tangibles, notamment dans le maintien de stocks de médicaments essentiels et la réduction des transferts d’ambulance « en continu » pour les patients se rendant à Jérusalem-Est ou en Israël.

4. Il faut aussi réduire au minimum la nécessité pour les patients de voyager à l’extérieur du pays pour avoir accès aux soins. L’éducation médicale au sein des TPO peut limiter la pénurie de médecins et d’infirmières en proposant des programmes d’études aux Palestiniens qui souhaitent rester et pratiquer sur le territoire. Le ministère de la Santé, de concert avec des organisations comme l’International Medical Education Trust, a ouvert des programmes d’apprentissage en ligne, de télémédecine et de formation spécialisée pour surmonter les obstacles au déplacement. Le programme d’études de certaines facultés de médecine a intégré des innovations technologiques telles que des simulations cliniques, des tutoriels informatisés et des vidéoconférences pour relier les étudiants et les personnels palestiniens de la santé entre eux et avec leurs collègues du monde entier. Ces initiatives devraient être développées davantage. Il faut aussi encourager les Palestiniens de la diaspora à venir dans les TPO animer des formations ou des stages cliniques pour recréer une communauté fonctionnelle de personnel médical palestinien.

5. Les acteurs mondiaux devraient faire pression sur Israël pour qu’il modifie son système opaque de permis médicaux. Les autorités israéliennes devraient être obligées de motiver les refus d’autorisation, et les patients devraient pouvoir faire appel. Les demandes de permis devraient également être examinées plus sérieusement. Début 2019, les organisations israéliennes de défense des droits humains, Gisha, Physicians for Human Rights et HaMoked ont demandé à Israël de délivrer plus rapidement les permis médicaux, mais la Haute Cour de justice a rejeté leur requête. Pourtant, selon l’OMS, Israël a l’obligation de « permettre à tous les patients palestiniens qui en ont besoin, d’accéder, sans délai, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, à des soins de santé spécialisés ». L’Égypte, quant à elle, devrait ouvrir davantage de points de passage humanitaires à la frontière de Rafah, à Gaza.

6. Il faut que les autorités israéliennes soient obligées de motiver tous les cas où un patient palestinien ou une ambulance palestinienne se voient refuser le passage à un check point dans une procédure transparente contrôlée par un inspecteur extérieur. Un retard ou un refus à un point de contrôle qui entraîne une mort ou une invalidité devrait faire l’objet d’une enquête et être traité comme une violation potentielle du droit international humanitaire et des droits humains, et non comme un simple problème logistique.

7. Toutes les parties, qu’il s’agisse d’organismes humanitaires ou d’États qui entretiennent des relations avec Israël, doivent exiger des enquêtes complètes et indépendantes sur les attaques israéliennes contre la santé des Palestiniens. Les TPO ne sont pas le seul endroit où la santé des habitants est menacée, mais il est singulier que le taux d’attaques soit si élevé pour une région qui n’est pas en guerre active comme l’est la Syrie, et que l’auteur principal de ces violences soit un acteur étatique très apprécié de la communauté mondiale. Cette singularité devrait permettre de faire pression sur Israël. Il faudrait aussi sanctionner ceux qui transgressent le devoir de protection des infrastructures et des personnels médicaux.

Tout cela contribuerait sans aucun doute à améliorer le système de santé palestinien et ses performances, mais l’Autorité palestinienne doit aussi s’attaquer aux problèmes politiques qui limitent l’accès des Palestiniens à des soins de santé adéquats. Un système de santé ne devrait pas être à la merci d’un occupant militaire, ni dépendre d’une aide extérieure ou du bon vouloir de donateurs. Tant que le système de santé palestinien sera « quasi-étatique », il est probable que les services sociaux dépendront d’aides extérieures. C’est une forme de système de santé non viable et injuste. Ce n’est qu’en s’attaquant aux inégalités fondamentales et à la violence quotidienne de l’occupation israélienne que la santé des Palestiniens et l’accès aux soins de santé pourront véritablement s’améliorer.

Note :

[1] Le cancer est la deuxième cause de décès dans les TPO, et beaucoup de cas ne sont probablement pas diagnostiqués en raison du manque de laboratoires spécialisés en oncologie et d’un nombre limité d’installations de diagnostic et d’imagerie, en particulier pour les Palestiniens qui ne peuvent obtenir un permis médical pour un traitement ailleurs. Seuls six hôpitaux publics, répartis entre la Cisjordanie et la bande de Gaza, sont équipés pour traiter les patients atteints de cancer.

* Yara Asi, analyste pour Al-Shabaka, a obtenu son doctorat en affaires publiques de l’Université de la Floride centrale, avec une spécialisation en gestion et recherche pour les services de santé. Sa thèse de doctorat a évalué les mesures de la qualité de la vie en Cisjordanie et en Jordanie.

30 juin 2019 – Al-Shabaka – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet