Gaza : ce qu’il en coûte de revendiquer son droit

Photo : ActiveStills.org
Jeune femme blessée par l'armée israélienne d'occupation, lors d'un des rassemblements de la Grande Marche pour le Retour - Photo : ActiveStills.org
Mahmoud AlnaouqTôt le matin, en allant à l’université, il m’arrivait souvent de voir Yasser Alaklouk dans ses vêtements de labeur, portant une bêche ou une pelle et se dirigeant vers son lieu de travail.

Nous faisions ensemble toute la rue et discutions de divers sujets où revenaient mes études universitaires, son travail, mes parents et ses enfants. Arrivés au bout de la rue, chacun prenait un chemin différent et nous nous quittions sans manquer de nous souhaiter bonne chance comme on le fait à Gaza.

Il suffisait de regarder Yasser pour se rendre compte que sa vie était très dure. Depuis qu’il avait quitté le lycée bac en poche, il n’avait fait que trimer, dans les champs comme dans le bâtiment, là où il trouvait un emploi. Les rides profondes qui creusaient son visage et les touffes blanches qui jaillissaient ici et là dans sa chevelure noire lui donnaient cinquante-cinq ans alors qu’il n’en avait que trente-quatre

La nouvelle

Il y a environ cinq mois, un de nos voisins m’arrêta dans la rue et me dit « Yasser est à l’hôpital et il est mal en point ».

Je fus tellement choqué que je restai sans voix. J’appris plus tard que Yasser avait reçu une balle alors qu’il participait à la Grande Marche du Retour. Sa jambe gauche avait été réduite en morceaux par une de ces balles explosives que nous connaissions de réputation et qui nous inspiraient tant de frayeur.

Yasser Alaklouk - Photo : Mahmoud Alnaouq
Photo : Mahmoud Alnaouq

La nouvelle se répandit rapidement dans notre quartier de la rue Abd El Kareem Alaklouk à Deir El Balah, au milieu de la Bande de Gaza. Tous se mirent à prier pour lui. Ses proches, ses voisins et amis se ruèrent vers l’hôpital et chacun voulut montrer son soutien à lui et à sa famille.

Yasser resta trois semaines sur son lit l’hôpital. Je croyais que le pire était passé mais j’avais tort. Ses voisins me dirent que ses hurlements de douleur les réveillaient chaque nuit. Je savais qu’il fallait que je lui rende visite. Il était si heureux de me voir et de me raconter ce qu’il avait vécu.

Pourquoi protester ?

Yasser, sa femme et ses quatre enfants, âgés de cinq à quinze ans, avaient participé aux manifestations qui s’étaient tenues au Camp de réfugiés de Al Boureij depuis le 30 mars. Al Boureij qui se trouve aussi au centre de Gaza fait partie des quatre lieux qui accueillent la Grande Marche du Retour.

Chaque fois que j’allais à la Marche, je rencontrais Yasser, parfois dans le bus qui transportait les gens vers la manifestation et parfois sur les lieux mêmes de celle-ci.

Il me disait que tout ce qu’il voulait dans la vie était de pouvoir offrir une vie décente à sa famille et de voir ses enfants grandir dans la sécurité. Il espérait que grâce à une poursuite prolongée de la Marche du Grand Retour, Israël allait être forcé à desserrer l’étau du blocus de Gaza.

Yasser et son aîné avaient pour habitude de s’asseoir sur une petite colline près de la ligne de front des manifestations et de là, ils regardaient les jeunes garçons jeter des pierres sur les soldats et les enfants brandir des drapeaux. Sa femme et ses trois enfants ne voulant pas courir le risque de recevoir une balle, restaient dans les tentes des femmes derrière une haute dune de sable.

Le 21 avril, cinquième jour de de la Marche, n’était pas différent des autres vendredis de protestation. Les manifestants qui avaient été touchés par balles les jours auparavant arrivèrent, qui avec son attelle, qui avec ses béquilles. Les petits vendeurs étaient là aussi, heureux de se faire un peu plus d’argent en vendant de la crème glacée, des sodas ou des fruits secs.

Les hauts- parleurs diffusaient avec force décibels les mêmes chansons patriotiques. Ces chansons ne vieillissaient jamais alors qu’elles avaient été entendues des millions de fois.

Le jour où la vie bascula

Ce vendredi-là cependant finit différemment. Yasser était assis sur une dune et rêvait de son retour dans sa patrie historique.

Radio de la jambe brisée de Yasser avec les broches utilisées pour ressouder les fragments
Radio de la jambe brisée de Yasser avec les broches utilisées pour ressouder les fragments

Et puis une explosion qui semblait toute proche déchira l’air. Yasser pensa d’abord que c’était le bruit d’une bombe lacrymogène. « J’essayai, me dit-il en se remémorant le choc, de me relever mais j’en étais incapable. J’ai regardé vers le bas et j’ai vu que ma jambe gauche n’était plus qu’un amas de chair sanglante … »

Il avait été touché par une sorte de balle qui explose dans le corps. Les os de sa jambe avaient été réduits en morceaux et la chair transformée en bouillie.

Les manifestants qui se trouvaient autour de Yasser le transportèrent vers une ambulance proche qui était en attente.

Yasser eut besoin de 36 unités de sang, à peu près 14,5 litres de sang. Il a jusqu’à présent subi deux opérations et une autre l’attend. Il a eu beaucoup de chance d’avoir échappé à l’amputation mais il ne pourra jamais plus marcher normalement.

Tout en me parlant, il tentait de cacher sa peine mais ses yeux exprimèrent celle-ci toute entière quand il me dit qu’il allait désormais dépendre de l’aide humanitaire pour vivre, une chose que personne au monde ne souhaite pour lui et sa famille.

« Regrettes-tu d’être allé à la marche? » lui demandai-je. « Non, jamais ! » répondit-il d’une voix claire et forte. « Pourquoi regretter ? Je n’ai fait aucun mal. Je vais toujours à la Marche chaque vendredi. »

* Mahmoud Alnaouq étudie la langue et la littérature anglaises à l’université Al-Aqsa de Gaza. Il a décidé de changer de vie après l’assassinat d’un de ses frères par des avions israéliens en 2014. Il souhaite suivre les traces de son frère en aidant les personnes qui lui sont chères et en œuvrant pour l’indépendance de son pays. Il pense qu’un des moyens les plus efficaces de changer les mentalités et de changer le monde consiste à écrire. Il est bénévole à sa bibliothèque locale et au Euro-Mediterranean Human Rights Monitor, où il travaille comme traducteur.

19 décembre 2018 – WeAreNotNumbers – Traduction : Chronique de Palestine – Najib Aloui

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