De Mohammed al-Durrah à Nassir al-Mosabeh : une même ligne sanglante

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Des enfants palestiniens passent devant une peinture murale représentant l'assassinat du tout jeune Mohammed al-Durrah par l'armée israélienne d'occupation - Photo : Archives
Ramzy BaroudAlors que le corps encore chétif de Nassir Al-Mosabeh, âgé de 12 ans, s’effondrait sur le sol le vendredi 28 septembre, l’histoire se répétait de façon tragique.

Le petit Nassir n’était pas simplement un autre numéro, un « martyr » de plus à être remémoré par des réfugiés aussi pauvres qu’il l’était à Gaza, ou calomnié par Israël et son inépuisable machine à hasbara [propagande]. Il était beaucoup plus que ça.

Le flot de sang qui coulait de sa blessure à la tête lors de ce terrible après-midi a tracé une ligne dans le temps qui remontait à 18 ans.

Presque 18 ans séparent le meurtre de Nassir et celui de Mohammed Al-Durrah, également âgé de 12 ans, par l’armée israélienne le 30 septembre 2000. Entre ces deux dates, des centaines d’enfants palestiniens ont péri de manière similaire.

Les rapports du groupe de défense des droits, B’tselem, fourmillent de statistiques : 954 enfants palestiniens ont été tués entre la Deuxième Intifada en 2000 et la guerre d’Israël contre Gaza, dite Operation Cast Lead en 2008. Dans cette guerre israélienne, 345 enfants ont été tués, en plus de 367 autres enfants tués dans la dernière guerre, Protective Edge en 2014.

Mais Mohammed et Nassir – et des milliers comme eux – ne sont pas que des numéros, et ils ont plus en commun que d’être simplement les malheureuses victimes de soldats israéliens à la gâchette facile.

Dans cette trace sanglante qui relie Nassir al-Mosabeh et Mohammed al-Durrah, il existe une réalité évidente, bien que souvent négligée. Les deux garçons de 12 ans se ressemblaient tellement : de tout jeunes et beaux petits réfugiés à la peau sombre, dont les familles ont été chassées de leurs villages détruits en 1948 pour faire place à l’Israël d’aujourd’hui [Palestine de 1948].

Aussi jeunes qu’ils étaient, les deux jeunes garçons ont été victimes de cette réalité. Mohammed est mort accroupi aux côtés de son père, Jamal, alors que celui-ci implorait les Israéliens d’arrêter de tirer. Dix-huit ans plus tard, Nassir s’avançait avec des milliers de ses pairs vers la barrière séparant Gaza assiégée d’Israël; il a vu les visages des tireurs embusqués et a crié des slogans pour une Palestine libre.

Entre les deux garçons, on peut écrire toute l’histoire de la Palestine, non seulement celle de l’oppression et de la violence, mais aussi celle de la ténacité et de l’honneur transmis de génération en génération.

« Qui poursuivra son rêve ? », a répété la mère de Nassir en tenant une photo de son fils et en pleurant. Sur la photo, on voit Nassir portant son cartable et un flacon d’alcool désinfectant près de la barrière séparant Gaza et Israël.

« Le rêve » fait référence au fait que Nassir voulait être médecin, d’où son enthousiasme à aider ses deux sœurs, Dua’a et Islam, deux médecins bénévoles à la clôture.

Son rôle consistait à porter le flacon d’alcool et, parfois, des masques à oxygène, tandis que ses sœurs s’activaient à porter secours aux blessés dont beaucoup avaient l’âge de Nassir, voir moins.

Dans un message vidéo récent, le jeune garçon – qui venait de célébrer la mémorisation de la totalité du Coran – expliquait dans un arabe classique impeccable pourquoi un sourire peut être considéré comme un acte de charité.

Protester contre le siège israélien et l’injustice de la vie à Gaza était une affaire de famille et Nassir y a pris toute sa place. Son idée ingénieuse de coller des oignons crus sur son propre visage pour empêcher de couler les larmes provoquées par les gaz lacrymogènes de l’armée israélienne, lui a valu une grande reconnaissance parmi les manifestants qui depuis le 30 mars se mobilisent contre le siège.

Jusqu’à présent, près de 200 manifestants désarmés ont été tués alors qu’ils réclamaient la levée du blocus vieux de onze ans et revendiquaient également le « droit au retour » des réfugiés palestiniens.

Nassir est le 34e enfant à être tué de sang-froid depuis le début des manifestations, et il ne sera probablement pas le dernier à mourir.

Lorsque Mohammed al-Durrah a été tué, il y a 18 ans, les images de son père essayant de protéger à mains nues le corps de son fils des balles israéliennes, ont laissé des millions de personnes sans voix. La vidéo, diffusée par France 2, laissait beaucoup de personnes avec un sentiment d’impuissance, mais peut-être avec aussi l’espoir que l’écho provoqué par le meurtre filmé en direct du petit Mohammed pourrait éventuellement faire honte à Israël et le pousser mettre fin à sa politique de meurtres d’enfants.

Hélas, cela n’a jamais été le cas. Après avoir dans un premier temps reconnu le meurtre de Mohammed, une enquête bidon de l’armée israélienne a conclu que le meurtre de Mohammed était une mascarade, que les Palestiniens étaient les seuls responsables et que le journaliste de France 2 qui avait tourné la vidéo était partie prenante d’un complot visant à « délégitimer Israël ».

Beaucoup ont été choqués dans le monde occidental par le degré d’arrogance des Israéliens et par la brutalité de leurs discours qui répètent ce mensonge sans se soucier de la moindre moralité ni même du bon sens. Mais le discours israélien lui-même fait partie d’une guerre incessante contre les enfants palestiniens.

Les propagandistes israéliens et sionistes prétendent depuis longtemps que les Palestiniens enseignent à leurs enfants de haïr les Juifs.

Elliott Abrahms, par exemple, s’est attaqué aux manuels palestiniens qui « apprennent aux enfants à valoriser le terrorisme ». « Ce n’est pas la façon de préparer les enfants à la paix », écrivait-il l’an dernier.

En juillet, l’armée israélienne a affirmé que les enfants palestiniens « attirent délibérément les troupes des FDI » en organisant de fausses émeutes, les contraignant ainsi à de violents affrontements.

La propagande américano-israélienne ne vise pas uniquement les résistants ou les organisations palestiniennes : elle fait également son maximum pour déshumaniser et justifier le meurtre d’enfants palestiniens.

« Des enfants de 8 ans transformés en bombes vivantes, en tireurs et manieurs de couteaux », a déclaré Adam Kredo au Washington Free Beacon, citant un « nouveau rapport sur les enfants terroristes et ceux qui les aident ».

Il ne s’agit pas simplement d’un mauvais journalisme, mais d’un élément d’une campagne israélienne soigneusement calculée visant à justifier de manière préventive l’assassinat d’enfants comme Nassir et Mohammed, et de milliers d’autres pareils à eux.

C’est ce même discours inquiétant qui a culminé dans un appel au génocide lancé par la ministre israélienne de la Justice, Ayelet Shaked, qui a également appelé au massacre des mères palestiniennes qui ont donné naissance à des « petits serpents ».

L’assassinat de Nassir et de Mohammed ne devrait donc pas être considéré dans le contexte d’opérations militaires qui ont mal tourné, mais dans le discours déshumanisant des officiels et des médias qui ne font pas la différence entre un combattant de la résistance portant un fusil et un enfant portant des oignons et un masque à oxygène.

N’oublions pas que Nassir al-Mosabeh et Mohammed al-Durrah sont des chapitres d’un même livre, dont les récits se recouvrent et qui font que leur histoire, même si elle est séparée de 18 années, reste identique.

Ramzy Baroud * Ramzy Baroud est journaliste, auteur et rédacteur en chef de Palestine Chronicle. Son prochain livre est «The Last Earth: A Palestine Story» (Pluto Press). Baroud a un doctorat en études de la Palestine de l’Université d’Exeter et est chercheur associé au Centre Orfalea d’études mondiales et internationales, Université de Californie. Visitez son site web: www.ramzybaroud.net.

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10 octobre 2018 – RamzyBaroud.net – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah