Le « Deal » de Trump pour les Palestiniens: répercussions et réponses

Photo : Archives
Une jeune Palestinienne regarde ce qu'il reste de sa maison familiale après sa démolition par les forces israéliennes d'occupation - Photo: Archives

Par Omar Shaban, Inès Abdel Razek, Jaber Suleiman, Oraib Rantawi, Randa Wahbe, Munir Nuseibah

Le « Deal of the Century » du président américain Donald Trump stipule que les Palestiniens reconnaissent Israël comme un État juif avec l’intégralité de Jérusalem comme capitale, renoncent au droit au retour, acceptent l’annexion de la vallée du Jourdain et des colonies illégales, et vivent dans des bantoustans.

Bien que l’accord ne change pas les conditions sur le terrain pour les Palestiniens, il aide à légitimer le projet colonial israélien et encourage Israël à poursuivre, à un rythme toujours plus rapide, le vol de plus de terres palestiniennes et le déplacement forcé de plus de Palestiniens – ce qui, selon Yara Hawari, chargée de recherche sur la politique palestinienne à Al-Shabaka, est censé conduire à une « capitulation totale des Palestiniens ». Alors même que le monde est confronté à la pandémie de COVID-19, ces initiatives israéliennes se poursuivent à un rythme soutenu.

Al-Shabaka a demandé aux membres de son réseau de discuter des implications de l’accord là où ils vivent et de décrire les mesures prises – ou qui devraient être prises – pour les contrer, en mettant l’accent sur les liens entre les Palestiniens du monde entier.

Munir Nuseibah, Omar Shaban et Inès Abdel Razek analysent respectivement Jérusalem, la bande de Gaza et la Cisjordanie, en rapportant les réactions palestiniennes à l’accord (ou leur absence) et en appelant à une direction palestinienne renouvelée et revigorée pour relever les défis actuels. Shaban examine également comment l’Autorité palestinienne et le Hamas ont gaspillé le moment, qui selon lui, s’il avait été géré différemment, aurait pu donner naissance à un front palestinien commun.

Jaber Suleiman et Oraib Rantawi enquêtent sur les répercussions de l’accord sur les réfugiés et les droits des réfugiés. Alors que Suleiman, qui s’intéresse aux réfugiés palestiniens au Liban, met finalement en avant certains efforts de collaboration à l’échelle mondiale entre les communautés de réfugiés palestiniens pour faire face à l’accord, Rantawi, qui évalue la Jordanie, déplore l’absence de ces liens et demande instamment leur renforcement. Randa Wahbe, qui écrit sur la diaspora palestinienne aux États-Unis, appelle les Palestino-Américains à se mobiliser et à s’appuyer sur leur force pour revitaliser la demande du droit au retour et à la liberté. Elle décrit les étapes nécessaires pour y parvenir, notamment en demandant une voix au sein de la société palestinienne au sens large, en soulignant les liens évoqués par Suleiman et Rantawi.

Jérusalem

Munir Nuseibah

Depuis la résolution 181 de l’Assemblée générale des Nations unies en 1947, qui recommandait de diviser la Palestine en deux États et de maintenir Jérusalem comme une entité distincte administrée par les Nations unies, la ville a été confrontée à la dure politique coloniale sioniste. Ces politiques ont entraîné des déplacements et des dépossessions massifs, des restrictions de mouvement et une ségrégation de l’espace urbain. A l’origine défini par la puissance occupante, les Palestiniens de Jérusalem ont un statut civil unique de « résidents permanents » en Israël, un statut qu’Israël a largement révoqué et restreint.

L' »accord » de Donald Trump renforce les craintes des Palestiniens de Jérusalem quant à leur avenir. Israël, bien sûr, n’a pas attendu l’intervention de Trump et a annexé Jérusalem Ouest et Est ainsi qu’un certain nombre d’autres quartiers environnants respectivement après les guerres de 1948 et 1967. L’accord Trump donne à Israël l’occasion de faire valoir une légitimité à cette annexion, telle qu’elle est maintenant reconnue par la plus grande superpuissance du monde. Une telle position fournit à Israël une couverture supplémentaire pour voler les terres palestiniennes et déposséder les Palestiniens afin d’imposer une majorité démographique juive dans la ville.

Le plan proposé sépare davantage Jérusalem de son environnement palestinien, faisant de la ville une métropole exclusivement israélienne. Bien que le sort des communautés palestiniennes vivant dans la ville et détentrices de permis de séjour israéliens soit incertain, il est probable qu’Israël réduise fortement leur capacité à se déplacer d’un côté du mur à l’autre. Israël a également intensifié la construction et le développement illégaux de colonies à Jérusalem et dans ses environs, ce qui a pour effet délibéré de restreindre encore davantage la croissance naturelle des Palestiniens. Les Palestiniens craignent également pour les lieux saints de Jérusalem, en particulier la mosquée Al-Aqsa, qui fait l’objet de restrictions israéliennes permanentes et de tentatives de changement de statut, dans le but de transformer le site islamique en un site juif.

En outre, les Palestiniens de Jérusalem craignent l’effet global de l’accord, car il encourage Israël à continuer de bloquer le retour des réfugiés et des personnes déplacées et divise encore la Palestine en bantoustans de plus en plus petits tout en faisant progresser et en développant des colonies exclusivement juives dans l’ensemble de la Palestine.

Dans le même temps, les Palestiniens de Jérusalem connaissent une crise de leadership. Si la réaction initiale de l’administration palestinienne – un rejet catégorique du plan Trump – était un bon début, elle n’est pas suffisante. En effet, des années de répression politique israélienne ont réussi à limiter la représentation officielle active et il n’y a pratiquement aucun acteur clair qui ait le programme nécessaire et le pouvoir de représenter la population. Cela a maintenu les habitants de Jérusalem dans l’incertitude, ne sachant pas comment Israël traduira son impunité accrue en d’autres faits accomplis sur le terrain.

Les dirigeants palestiniens et la société civile palestinienne doivent repenser toute leur stratégie et ce que signifie la libération. Israël poursuit la tactique coloniale classique qui consiste à proposer des accords avec les habitants natifs afin de gagner du temps pour voler plus de terres et tracer de nouvelles frontières. Le temps est venu de repenser les objectifs de la libération palestinienne de manière à mettre fin au régime colonial plutôt que de se voir imposer une partition de la terre.

Bande de Gaza

Omar Shaban

De très nombreux résidents de la bande de Gaza ont exprimé leur rejet de l’ « accord » de l’administration Trump, bien qu’ils pensent qu’il aurait un impact moindre sur Gaza que sur la Cisjordanie et Jérusalem. En effet, les Palestiniens de l’enclave assiégée ont suscité une mobilisation populaire pour rejeter l’accord, avec de nombreuses manifestations de masse qui ont rassemblé des manifestants de tous les horizons, confirmant leur condamnation du plan.

Les responsables politiques palestiniens ont sans équivoque également rejeté l’accord, y compris le président [de l’Autorité palestinienne (AP) de Ramallah] Mahmoud Abbas, le mouvement Hamas et tous les groupes politiques et armés de Gaza. Ces refus sont restés limités à des déclarations de presse et à des discours politiques. L’AP s’est également adressée à plusieurs acteurs internationaux arabes et islamiques pour affirmer le rejet palestinien de l’accord.

Certains acteurs, tels que l’ancien responsable du Bureau politique du Hamas, Khaled Meshaal, ont appelé l’AP à prendre des mesures plus audacieuses, notamment le retrait des accords d’Oslo, la dissolution de l’AP et l’application des nombreuses décisions prises par le Comité exécutif et le Conseil national de l’OLP pour couper les liens avec Israël et mettre fin aux obligations envers ce pays, en particulier en ce qui concerne la collaboration répressive. Avant même que l’accord ne soit rendu public, d’autres ont dénoncé les positions de certains régimes et hommes politiques arabes qui ont appelé les Palestiniens à attendre et à réfléchir au plan avant de le rejeter.

D’autre part, certains habitants de Gaza ont déclaré sur les médias sociaux que l’accord pourrait générer une situation un peu meilleure pour la bande de Gaza au lieu de la réalité douloureuse du blocus, de la pauvreté, du chômage, des guerres multiples et du désespoir qui durent depuis maintenant 14 ans. Les difficultés engendrées par le siège et les effets multiples de la division entre l’AP et le Hamas ont poussé les gens à considérer un accord aussi injuste soit-il comme potentiellement moins dur que leur triste réalité.

En outre, malgré un rejet commun du plan, les responsables de l’AP et du Hamas ont accusé l’autre partie d’être de façon dissimulée complice de l’ « adoption » de l’accord ou de ne pas avoir pris de mesures sérieuses pour le contrecarrer. Ces actions ont gaspillé les chances d’un consensus palestinien. L’opinion publique palestinienne avait auparavant été quelque peu optimiste quant à un consensus entre les partis palestiniens, par ailleurs divisés, lorsqu’ils ont tous rejeté l’accord et boycotté la conférence économique de Bahreïn en juin 2019. Néanmoins, ce rejet ne s’est pas traduit par des mesures concrètes pour l’unité.

La division palestinienne a enhardi les États-Unis, qui ont supposé que la fragmentation politique avait affaibli le soutien des acteurs arabes et islamiques. Bien qu’ils aient reconnu les effets catastrophiques de la division, l’AP et le Hamas n’ont pas pris de mesures sérieuses pour la résoudre. Alors que M. Abbas a déclaré qu’il enverrait une délégation de l’OLP dans la bande de Gaza pour des pourparlers d’unité, cette déclaration a été faite en janvier et ne s’est pas encore concrétisée.

L’accord de Trump nécessite le développement d’une stratégie palestinienne qui assure une position nationale unifiée, non sectaire et efficace et un plan d’action qui ne soit ni faible ni extrême. En fait, l’accord aurait pu être indirectement une bénédiction si les Palestiniens l’avaient considéré comme une motivation pour parvenir à une réconciliation interne. Au lieu de cela, les moteurs de la division sont plus forts que les moteurs du rejet. C’est une autre chance que le régime politique palestinien tout entier est en train de dilapider.

Cisjordanie

Inès Abdel Razek

Pour les Palestiniens de Cisjordanie, l’ « accord » proposé par l’administration américaine est un échec. Il n’est pas surprenant qu’il projette une lumière supplémentaire sur la réalité de l’apartheid d’un État unique sous lequel les Palestiniens vivent depuis longtemps, en donnant le feu vert à une annexion de jure qui est déjà en place de facto. Pendant des décennies, les grandes puissances ont traité les Palestiniens avec le même mépris, prenant des décisions malgré eux ou sans eux à la table des [prétendues] négociations. Ce plan est une nouvelle humiliation dans laquelle on dit aux Palestiniens ce qui est bon pour eux au lieu de leur reconnaître leurs droits fondamentaux.

En réalité, l’accord Trump a renforcé la méfiance des Palestiniens envers les interlocuteurs et partenaires occidentaux, y compris les pays européens qui ont accueilli ce plan comme une initiative profitable et n’ont pas réussi, une fois de plus, à tenir Israël pour responsable de ses violations des droits de l’homme. Ces réactions ont en outre convaincu les Palestiniens qu’ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes et qu’ils ont besoin de leur propre plan d’action. Mais à l’heure actuelle, la grande majorité d’entre eux ne font pas confiance aux dirigeants de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) ou de l’Autorité palestinienne (AP) pour élaborer une stratégie qui défendra leurs droits et imposera un changement de l’actuelle réalité.

Cette méfiance est particulièrement aiguë parmi les habitants de Cisjordanie qui vivent dans les zones administrées par l’AP. La vie de la plupart des habitants est dictée par la dureté de l’occupation, qui a déjà transformé les communautés palestiniennes en bantoustans fragmentés. Les agriculteurs, les travailleurs des colonies juives, les propriétaires de magasins et les employés de l’AP font de leur mieux pour subvenir aux besoins de leurs familles, en surmontant tous les obstacles, qu’il s’agisse de barrages routiers, du manque d’eau ou d’une trésorerie limitée, dans des circonstances qu’ils savent contrôlées par Israël et acceptées par l’AP. Cette existence quotidienne implacable est probablement la raison pour laquelle aucun débordement visible n’a eu lieu venant de la population palestinienne en Cisjordanie après l’annonce du projet d’accord par l’administration Trump.

Ce sont plutôt les colons et les autorités israéliennes qui ont réagi de manière plus directe. Depuis l’annonce de l’accord par les États-Unis, on a assisté à un pic de démolitions de maisons, à des autorisations de construction de nouvelles colonies, comme la réouverture de projets dans le corridor E1 et E2, et à des confiscations de terres et à la construction d’avant-postes comme à Jabal Al-Arma/Beita, au sud de Naplouse. Les comités de résistance populaire ont continué à s’opposer à ces actions, subissant des attaques quotidiennes de la part de l’armée et des colons.

Le plan Trump met fin à la « solution à deux États », une formule creuse que les États-Unis et Israël n’ont jamais vraiment voulu appliquer. Bien qu’il n’y ait pas de consensus entre les Palestiniens quant à savoir s’ils veulent vivre dans deux États, un seul, un État fédéral ou une autre formule, tous les Palestiniens veulent la liberté, la dignité et la justice, indépendamment de la formule institutionnelle appliquée. L’identité palestinienne et le droit à l’autodétermination ne peuvent être dissociés de l’attachement des Palestiniens à leur patrie – la zone située entre le Jourdain et la mer Méditerranée -, en particulier à son environnement, son patrimoine, son histoire et sa culture.

C’est ce que le plan Trump ignore, visant plutôt à redéfinir la liberté comme l’acte de recevoir des « incitations économiques », peu importe le caractère raciste et inégalitaire du système dans lequel ces incitations sont présentées.

Liban

Jaber Suleiman

Le chapitre du plan Trump consacré aux réfugiés palestiniens révèle son objectif d’imposer des solutions à la question des réfugiés qui ne tiennent pas compte du droit international et des résolutions des Nations unies, principalement la résolution 194 de l’Assemblée générale des Nations unies, en appelant à un accord de paix israélo-palestinien qui « prévoit la fin complète et l’abandon de toutes les demandes relatives au statut de réfugié ou d’immigrant ».

Pour atteindre cet objectif, la vision de Trump rejette la définition multigénérationnelle de « réfugié palestinien » de l’UNRWA ; met fin au mandat de l’UNRWA ; démantèle les camps de réfugiés dans la région ; liquide le droit au retour ; refuse une réparation juste et appropriée aux réfugiés palestiniens ; et vise à réinstaller de façon permanente lesdits réfugiés dans les pays arabes où ils résident. La vision décrit cette solution, ironiquement, comme « juste, équitable et réaliste ».

Le plan se concentre précisément sur les réfugiés palestiniens au Liban, en soulignant leur marginalisation socio-économique et spatiale et leur statut juridique ambigu qui les prive de presque tous les droits fondamentaux. La vision justifie sa volonté d’une intégration des réfugiés palestiniens dans la communauté d’accueil libanaise comme une solution durable qui peut mettre fin à leurs souffrances.

Cette question de l’intégration, ou tawteen, dans le plan, a accru les craintes des Libanais face à la présence palestinienne, et l’État libanais a à son tour mis en place des politiques plus discriminatoires à l’égard des réfugiés. Le plan du ministère du travail de juillet 2019, par exemple, a imposé des restrictions encore plus sévères sur l’emploi des Palestiniens, lesquels sont considérés comme des étrangers par la loi. Cette décision a suscité une protestation généralisée et sans précédent au sein de la communauté des réfugiés palestiniens, qui a rejeté le plan et réfuté toute connexion entre les droits de l’homme fondamentaux et la réinstallation et a rappelé son adhésion au droit au retour. En fait, le rejet de la tawteen a été une constante libano-palestinienne.

Au lieu d’imposer de nouvelles restrictions, le Liban devrait modifier sa politique à l’égard des réfugiés palestiniens afin de se conformer davantage au droit international en leur accordant un large éventail de droits humains fondamentaux, même si sans les naturaliser. Cette approche serait la plus efficace, car elle offrirait aux Palestiniens du Liban une protection temporaire et atténuerait leurs souffrances quotidiennes tout en leur permettant de lutter pour leur retour – et pourrait donc également apaiser les craintes des Libanais quant à une réinstallation permanente.

Concerne les menaces visant les Palestiniens réfugiés, La communauté des réfugiés au Liban, par le biais de ses organisations de la société civile, a toujours été en coordination constante avec ses homologues en Palestine et dans la diaspora. Par exemple, le Centre libanais pour les droits des réfugiés – Aidoun, en coordination avec le Centre palestinien pour la citoyenneté et les droits des réfugiés – Badil, basé à Bethléem, organise un cours annuel à Beyrouth sur le statut de réfugié palestinien en droit international, auquel participent des militants des droits de l’homme palestiniens et libanais. La session de 2019 s’est concentrée sur les implications de l’accord Trump et sa vision concernant les réfugiés.

Ces organisations et d’autres ONG palestiniennes ont également soulevé ces questions lors d’événements régionaux et internationaux l’année dernière, notamment l’atelier de la Renaissance arabe pour la démocratie et le développement (ARDD) sur les réfugiés palestiniens, tenu à Amman en octobre 2019, le Forum Bruno Kreisky sur les réfugiés palestiniens et les communautés de la diaspora, tenu à Vienne le même mois, et un atelier des Amis universitaires de l’UNRWA, organisé par l’Université d’Exeter en février 2020.

Ces événements démontrent les efforts considérables déployés par les communautés de réfugiés en Palestine et la diaspora pour défendre les droits des réfugiés, et constituent un outil pour s’opposer à la vision de Trump.

Jordanie

Oraib Rantawi

Chaque disposition et terme de l’ « accord » de Trump affecte directement les 4,4 millions de Palestiniens de tous statuts juridiques en Jordanie, qui représentent près d’un tiers des Palestiniens dans le monde et environ deux tiers de la population du pays. L’accord, par exemple, prive les plus d’un million de Palestiniens déplacés de Cisjordanie et de la bande de Gaza résidant en Jordanie de leur droit de retourner dans leurs villes et villages et rend leur mouvement entre la Jordanie et les territoires palestiniens occupés (TPO) encore plus soumis au bon vouloir israélien, puisque l’accord reconnaît le contrôle de sécurité d’Israël sur les frontières et les passages internationaux.

Ces contraintes s’intensifieront si Israël tient sa promesse d’annexer officiellement la vallée du Jourdain et le nord de la mer Morte. Les Palestiniens déplacés dans les TPO risquent donc de perdre non seulement leur droit au retour, mais aussi leur droit de rendre visite à leurs proches.

Il est cependant peu probable que la Jordanie accorde aux Palestiniens des TPO la nationalité, les droits de citoyenneté ou même les droits civils en raison du mandat du pays de maintenir son « équilibre démographique » et d’éviter d’indiquer une quelconque volonté d’accepter des programmes de réinstallation et de création de nouvelles patries. Malgré cette situation, en raison d’un projet de libération nationale palestinienne dans l’impasse et des impératifs de l’existence quotidienne, les Jordaniens d’origine palestinienne ont commencé, au cours de la dernière décennie, à s’identifier davantage comme Jordaniens.

Israël vit un moment de suprématie stratégique et estime que le moment est venu d’arriver au terme de son projet colonial centenaire en proclamant la victoire. Le « pacte du siècle » représente cette proclamation. Dans le même temps, ce qui reste du mouvement national palestinien est sur le point de s’effondrer, s’il ne l’a pas déjà fait. Il est ébranlé par la division, l’immobilisme, la corruption et la déconnexion par rapport à son peuple. Pour contrer l’accord de Trump, il faut donc une nouvelle stratégie palestinienne qui redéfinisse le projet national palestinien et rajeunisse le mouvement national palestinien.

Un défi majeur pour cet objectif est le fait que l’interaction entre les communautés palestiniennes a été presque inexistante depuis des années. L’Organisation de libération de la Palestine (OLP), qui a uni ces communautés, s’est transformée en un organisme symbolique et sans pouvoir. De plus, l’annonce de l’accord de Trump a coïncidé avec la pandémie du COVID-19, rendant les synergies et la communication entre les communautés palestiniennes encore plus difficiles et rares.

Seul le Hamas a été en mesure de maintenir les canaux de communication grâce à ses alliés régionaux, le Qatar et la Turquie, et à la portée significative des Frères musulmans. La conférence de la diaspora palestinienne en Turquie est le seul canal de communication ouvert pour les différentes communautés palestiniennes, y compris celle de Jordanie. Ces liens doivent être renforcés pour faire face aux défis du moment.

Les États-Unis

Randa Wahbe

L' »accord » de Trump a définitivement confirmé le soutien indéfectible des États-Unis à Israël pour qu’il liquide tous les droits des Palestiniens à leur terre et à leur souveraineté. Les dirigeants politiques au niveau mondial ont toujours contesté de façon grotesque l’humanité palestinienne en demandant aux Palestiniens de renoncer aux principes fondamentaux liés à leur cause. Malgré cela, Trump a inauguré une nouvelle tendance dans laquelle la privation des droits des Palestiniens est mise en avant de manière inébranlable et définitive.

En voyant Trump annoncer avec suffisance l’annexion de la vallée du Jourdain, les échanges de terres et Jérusalem devenir la capitale d’Israël, les Palestiniens ont éprouvé un sentiment de défaite.

Mais plutôt que de s’abandonner au désespoir, ce moment appelle les Palestiniens, en particulier les Palestino-Américains, à évoquer la déclaration toujours d’actualité d’Audre Lorde : « Les outils du maître ne démantèleront jamais la maison du maître. » L’annonce de Trump a clairement prouvé que les Palestiniens ne peuvent plus revendiquer leurs droits et leur dignité dans le cadre établi du droit international et des obligations des États tiers. Si les Palestiniens doivent absolument utiliser ces outils à leur avantage, ils ne peuvent jamais être un baromètre de ce qui est leur dû.

Les Palestiniens méritent plus que les miettes des discours sur les droits de l’homme ou des traités internationaux qui maintiennent un ordre mondial qui refuse la décolonisation. C’est une occasion en or pour la communauté palestinienne aux États-Unis de se mobiliser ensemble, de se transformer en une communauté réelle et de capitaliser sur ses forces pour relancer les revendications du droit au retour et à la liberté. Les Palestino-Américains doivent mettre en cause la normalité de la violence contre leurs familles au pays. Pour ce faire, deux étapes cruciales doivent être franchies.

Premièrement, la diaspora palestinienne aux États-Unis doit s’organiser dans le cadre d’un programme progressiste. Elle ne peut pas considérer sa dépossession en Palestine comme séparée de l’oppression des communautés noires, indigènes, queer et sans papiers aux États-Unis, ni se distancier des structures qui continuent ici à dominer et à expulser les gens. En tant que contribuables et membres de communautés aux États-Unis, les Palestino-Américains ne peuvent s’isoler de leur vécu quotidien et doivent agir contre la violence perpétrée par la suprématie blanche.

Pourtant, se battre pour un programme progressiste aux États-Unis ne signifie pas renoncer à une identité palestinienne. Le deuxième pas en avant consiste à exiger que les Palestiniens vivant en exil et dans la diaspora puissent faire entendre leur voix au sein de la société palestinienne. Les Palestino-Américains ont souvent le sentiment que leur éloignement et leur impossibilité à vivre sur la terre palestinienne les excluent du débat sur un avenir palestinien dans le cadre de la libération. Les Palestiniens sont une nation globalement fragmentée et compte tenu de leur dispersion, ils doivent construire une plate-forme qui leur donne une voix et une représentation.

L’Autorité palestinienne autoproclamée ne peut pas continuer à priver les Palestiniens de leurs droits dans la diaspora et à éluder leurs demandes parce qu’ils sont éloignés, tout en continuant à négocier les droits de la nation palestinienne. Les Palestino-Américains font partie intégrante de l’histoire et de l’avenir de la Palestine et, aujourd’hui plus que jamais, ils doivent s’affirmer comme tels.

* Inès Abdel Razek, membre d’Al-Shabaka, est conseillère en matière de coopération pour le développement durable, et plus particulièrement en ce qui concerne les politiques publiques et la coopération intergouvernementale. Elle est titulaire d’une maîtrise en affaires publiques de Sciences-Po Paris. Elle a précédemment travaillé avec les Nations unies et d’autres institutions multilatérales et est actuellement basée à Ramallah où elle conseille le gouvernement palestinien. Son compte twitter : @InesAbdelrazek.

* Munir Nuseibah, analyste politique pour Al-Shabaka, est un avocat spécialiste des droits de l’homme basé à l’Université Al-Quds de Jérusalem, en Palestine occupée. Il est professeur assistant à la faculté de droit de l’université Al-Quds.



* Oraib Rantawi, conseiller politique d’Al-Shabaka, est le fondateur et le directeur général du Centre d’études politiques d’Al Quds, basé à Amman, et un écrivain et chroniqueur reconnu. Il a rédigé et édité plusieurs études stratégiques et a organisé et participé à des séminaires et conférences en Jordanie et à l’étranger. Il est également un commentateur et un analyste souvent invité à la télévision et a produit sa propre émission « Qadaya wa Ahdath » (Enjeux et événements).

* Omar Shaban, conseiller politique d’Al-Shabaka, est le fondateur et le directeur de PalThink for Strategic Studies, un groupe de réflexion indépendant, sans affiliation politique, basé à Gaza. Il est un analyste de la politique et de l’économie du Moyen-Orient et est un écrivain et commentateur régulier pour les médias arabes et internationaux. Omar est l’un des fondateurs des groupes palestiniens d’Amnesty International, le directeur adjoint du conseil d’administration d’Asala, une association promouvant la microfinance pour les femmes, et un membre de l’Institut de la bonne gouvernance.

* Jaber Suleiman, conseiller politique d’Al-Shabaka, est un chercheur/consultant indépendant en études sur les réfugiés. Depuis 2011, il travaille comme consultant et coordinateur pour le Forum de dialogue libano-palestinien à l’Initiative de l’espace commun, le projet de soutien du PNUD sur la construction du consensus et la paix civile au Liban. Entre 2007 et 2010, il a travaillé en tant que consultant pour le programme palestinien de l’UNICEF dans les camps de réfugiés palestiniens au Liban. Il a été chercheur invité au programme d’études sur les réfugiés de l’université d’Oxford. Il est également co-fondateur du groupe Aidoun et du Centre pour les droits des réfugiés/Aidoun, et a écrit plusieurs études traitant des réfugiés palestiniens et du droit au retour.

* Randa Wahbe, membre d’Al-Shabaka, est une étudiante diplômée en anthropologie à l’université de Harvard. Ses recherches se concentrent sur la manière dont les dépouilles des Palestiniens sont exploitées par l’État israélien. Avant d’entamer son doctorat, Randa a coordonné pendant trois ans les initiatives judiciaires internationales pour l’association Addameer Prisoner Support and Human Rights à Ramallah. Elle est également titulaire d’un M.P.H. en épidémiologie de la Mailman School of Public Health de l’Université de Columbia et d’une licence en développement international de l’Université de Californie, Los Angeles, et est l’une des fondatrices de Students for Justice in Palestine dans ces deux universités.

7 juin 2020 – Al-Shabaka – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah