13 mars 2026, ville de Sidon - Les secouristes tentent de dégager les victimes d'un immeuble bombardé par l'aviation israélienne - Photo : Mohammed Zaatari
Par Lylla Younes
Les habitants des villages frontaliers ont été abandonnés par l’armée libanaise alors que les troupes israéliennes envahissent la région.
BEYROUTH, Liban — Le 28 mars, George Saeed, 62 ans, et son fils Elie, 24 ans, rentraient en voiture chez eux à Debel, un village chrétien du sud du Liban situé près de la frontière avec Israël.
C’était un trajet que Saeed connaissait bien. Il tenait une petite laverie automatique au rez-de-chaussée de sa maison, où il lavait les uniformes d’une unité polonaise de la force de maintien de la paix des Nations unies stationnée dans le village voisin de Tiri.
Le trajet depuis Tiri ne prenait auparavant que quelques minutes, mais depuis que la route principale avait été bombardée par l’armée israélienne qui envahissait le pays, il avait commencé à emprunter un itinéraire plus long qui passait par le village voisin de Rmeich.
Cet après-midi-là, les villageois virent la voiture de George traverser Rmeich et entrer dans Debel, avant de disparaître à un détour de la route escarpée et sinueuse. Alors qu’ils se trouvaient à environ 60 mètres de leur maison, des coups de feu retentirent, suivis du klaxon bloqué d’une voiture.
Elie Louqa, le neveu de Saeed et ancien maire de Debel, se trouvait à Beyrouth lorsqu’il a reçu un appel de son frère pour lui expliquer ce qui s’était passé.
Il a contacté les casques bleus de l’ONU (FINUL), l’armée libanaise et la Croix-Rouge, pour leur demander de se rendre sur les lieux. Tant l’unité de la Croix-Rouge à Rmeich que le contingent de la FINUL situé à proximité ont répondu à Louqa que leurs supérieurs refusaient de leur donner l’autorisation d’y aller.
Au bout d’environ 90 minutes, des jeunes hommes du village ont décidé de s’y rendre par leurs propres moyens. Emportant des couvertures blanches et des matelas pour signaler qu’ils étaient des civils, ils ont atteint le lieu de l’attaque et ont trouvé le père et le fils morts à l’intérieur de leur voiture criblée de balles. Ils ont sorti les corps et les ont transportés au cimetière du village pour les enterrer.
Liban : face aux attaques israéliennes, il n’y a aucun endroit sûr où se réfugier
« Vous ne trouverez pas d’homme aux mains plus propres. Il était d’une générosité sans bornes », a déclaré Louqa à Drop Site News. « Allez demander aux habitants de nos villages qui était George Saeed. »
Ces meurtres font partie d’une série d’attaques visant les habitants de plusieurs villages situés le long de la frontière sud, qui ont choisi de rester chez eux malgré les ordres répétés d’évacuation générale émis par l’armée israélienne et couvrant tout le sud du Liban.
En début de semaine, l’armée libanaise a annoncé que ses forces s’étaient retirées des villages de la frontière sud, laissant les habitants sans la moindre protection.
Au moins six soldats libanais ont été tués par Israël au cours du mois dernier. L’armée a déclaré que ses troupes avaient dû se « repositionner » car elles étaient encerclées et coupées de leurs lignes de ravitaillement, mais a affirmé qu’elle continuait à « soutenir les habitants » en « maintenant un groupe de militaires » dans les villages.
Concrètement, selon les habitants, cela signifiait que les soldats de la région pouvaient rester chez eux à condition de ne pas porter d’uniformes militaires ni d’armes.
« Nous ne savons pas pourquoi l’armée a pris cette décision », a déclaré Boutros al-Rai, un agriculteur et responsable local. « Sa présence nous donnait un sentiment de sécurité. »
Le Liban est ravagé alors que l’escalade des attaques israéliennes entre dans son deuxième mois. Plus de 1300 personnes ont été assassinées, dont plus de 120 enfants, et plus de 4000 blessées au cours de ces assauts incessants.
Israël a émis des ordres d’évacuation couvrant environ 15 % du territoire libanais et plus de 1,1 million de personnes – soit environ un cinquième de la population du pays – ont été contraintes de quitter leur foyer.
Les secouristes sont également de plus en plus pris pour cible, avec plus de 50 morts au cours des quatre dernières semaines.
Malgré un accord de cessez-le-feu conclu en novembre 2024, Israël a continué à mener des attaques quasi quotidiennes et a occupé cinq positions sur des collines en territoire libanais.
Lorsque le Hezbollah a tiré des roquettes sur Israël le 2 mars en solidarité avec l’Iran après que les États-Unis et Israël ont lancé une guerre contre Téhéran, Israël a lancé une offensive aérienne de grande envergure et une invasion terrestre au Liban.
Le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, a annoncé mardi que l’armée israélienne prévoyait d’occuper toute la zone située au sud du fleuve Litani et qu’elle ne permettrait pas à des centaines de milliers d’habitants de regagner leurs foyers, en faisant référence aux zones de Gaza qui ont été complètement rasées lors du génocide.
« Le retour de plus de 600 000 habitants de la zone située au sud du fleuve Litani sera totalement interdit jusqu’à ce que la sécurité des habitants du nord soit assurée, « à l’instar de ce qui s’est passé à Rafah et à Beit Hanoun dans la bande de Gaza », a déclaré Katz.
L’armée israélienne semble également mener une campagne de nettoyage ethnique du Sud-Liban, dont la première étape est de chasser les habitants chiites.
Il y a environ trois semaines, des responsables militaires israéliens ont convoqué les chefs d’un groupe de villages à majorité chrétienne du sud-est du Liban et leur ont ordonné d’expulser tous les « déplacés » qui s’y étaient réfugiés, selon un responsable municipal de l’un de ces villages, qui s’est confié à Drop Site sous couvert d’anonymat.
Le terme « déplacés » désignait de manière à peine voilée les habitants chiites qui avaient été contraints de fuir des villes voisines comme Khiam.
L’ambassadeur américain au Liban, Michel Issa, a utilisé un langage explicitement sectaire il y a deux semaines en évoquant la campagne militaire israélienne dans le sud. « Nous avons demandé aux Israéliens de quitter les villages chrétiens du sud du Liban et avons demandé à l’armée d’y maintenir une unité », a déclaré Issa lors d’une rencontre avec le patriarche maronite, le cardinal Mar Bechara Boutros Rah.
Au cours de la semaine dernière, l’armée israélienne a effectué une nouvelle série d’appels téléphoniques aux dirigeants des villages à majorité sunnite de Chebaa et Kfarchouba, pour leur interdire d’accueillir de non-résidents dans leur village.
Mohammad Hammoud, porte-parole de la ville de Chebaa, a confirmé l’authenticité d’une vidéo circulant en ligne montrant un appel reçu mardi par le dirigeant local Ibrahim Nabaa.
Au téléphone, un soldat israélien a averti que le village serait pris pour cible si les responsables ne parvenaient pas à contenir la résistance.
Hammoud a déclaré que la municipalité avait mis en place une petite force de police chargée d’effectuer des patrouilles nocturnes et de veiller à ce qu’aucun étranger ne pénètre sur le territoire — des mesures qui, espérait-il, permettraient d’épargner les maisons et les terres des habitants.
Dans le cadre de son invasion du sud du Liban, l’armée israélienne mène actuellement une campagne de terre brûlée, en détruisant systématiquement les habitations et les infrastructures civiles dans les villages frontaliers.
Louqa, l’ancien maire de Debel, a déclaré avoir reçu mercredi des appels affolés de la part d’habitants du village qui lui ont rapporté que les forces d’occupation avaient commencé à faire sauter des maisons à la périphérie du village.
Ces maisons étaient vides, a-t-il expliqué, car en temps de guerre, les habitants se rapprochent souvent du centre du village pour se mettre en sécurité.
Au Liban, comme à Gaza, les Israéliens tuent les secouristes, les infirmiers et les médecins
« Ces maisons se trouvent à Debel — pas en périphérie, pas à des kilomètres de là », a déclaré Boutros al-Rai, un responsable local, à Drop Site, ajoutant qu’au moins dix maisons avaient été démolies rien que mercredi. « Ils les font sauter une par une. Nous ne savons ni pourquoi ni comment. »
Selon al-Rai, environ 1 700 personnes restent à Debel, contre 2500 avant la guerre. Dès le début de l’escalade, le 2 mars, les habitants ont commencé à se rendre dans le village voisin de Rmeich pour acheter des produits de première nécessité.
Mais après l’assassinat de George et Elie Saeed la semaine dernière, et sans aucun soutien de la FINUL ni de l’armée libanaise qui s’est retirée, cet itinéraire n’était plus considéré comme sûr.
« Les gens ont des provisions pour une semaine ou deux », a déclaré al-Rai. « Ils comptent les uns sur les autres. Mais cela ne suffira plus très longtemps. »
L’accès aux soins médicaux est également très limité. À Rmeich, où vivent encore environ 6 000 personnes, il n’y a pas d’hôpital. Les habitants dépendent d’évacuations coordonnées, qui nécessitent généralement l’accord de l’armée libanaise ainsi que de la FINUL, laquelle communique ensuite avec les forces d’occupation israéliennes.
Elie Shoufani, un responsable local et bénévole de la Croix-Rouge, a déclaré que ce processus manquait de cohérence. « Parfois, nous obtenons l’autorisation rapidement, parfois non. »
Au début de la semaine, un homme de 48 ans, Paul Mu’awwad, a fait un arrêt cardiaque et est décédé avant d’avoir pu recevoir des soins. « Nous n’avons pas obtenu l’autorisation de l’emmener aux urgences », a déclaré Shoufani, ajoutant que Mu’awwad avait laissé derrière lui une femme et six enfants. « Si nous avions pu l’emmener à l’hôpital, il aurait peut-être survécu. »
Au cours du mois dernier, les habitants de Debel, Rmeich et de la ville voisine d’Ein Ebl ont largement compté sur les convois d’aide du Comité international de la Croix-Rouge, qui étaient auparavant escortés par l’armée libanaise.
« Maintenant que l’armée est partie, nous ne savons pas ce qui va se passer », a déclaré Shoufani.
Les troupes de la FINUL ont également limité leurs déplacements après que des frappes aériennes israéliennes ont tué trois casques bleus indonésiens dans le sud du Liban en l’espace de 24 heures la semaine dernière. Les habitants affirment que cela a encore réduit leurs options.
« Tout ce que nous demandons, c’est un moyen de transporter les blessés ou d’accéder à des soins médicaux », a déclaré Louqa. « Et quelqu’un qui réponde à nos appels. Dieu s’occupera du reste. »
Al-Rai a évoqué les difficultés et les humiliations qui attendent ceux qui sont obligés de quitter leurs maisons dans un pays où les centres d’accueil sont surchargés et où les loyers montent en flèche. Mais ce qui l’inquiètait le plus, c’est que sa maison ne soit détruite par les forces d’occupation israéliennes s’il venait à l’abandonner.
Comme les autres habitants de son village, il était déterminé à rester sur place.
« Ce sont nos maisons, nos moyens d’existence, nos villages, les maisons de nos parents et de nos grands-parents », a-t-il déclaré. « On ne peut pas les abandonner. »
Auteur : Lylla Younes
* Lylla Younes est journaliste d'investigation et écrivaine basée à Beyrouth.
2 avril 2026 – Drop Site News – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

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