Des milliers de sionistes chrétiens de divers pays agitent des drapeaux lors de la marche annuelle de Jérusalem, le 4 octobre 2012. Les sionistes chrétiens sont devenus une force puissante dans la politique internationale en raison de leur soutien le plus souvent non critique à l'État d'Israël - Photo : Ryan Rodrick Beiler/Activestills.org
Par Fathi Nimer
Le sionisme chrétien est devenu un vecteur clé de l’influence israélienne dans les pays du Sud, et l’Afrique du Sud est apparue comme le champ de bataille central.
Autrefois ancré dans la théologie impériale du XIXe siècle, le sionisme chrétien fonctionne aujourd’hui comme un projet politique qui cherche à légitimer le colonialisme israélien à travers des récits religieux. En Afrique du Sud, longtemps bastion de la solidarité entre les Noirs et les Palestiniens, sa propagation rapide et son soutien au lobbying pro-israélien menacent d’éroder le soutien public à la libération de la Palestine.
Les liens d’Israël avec les réseaux sionistes chrétiens se sont développées parallèlement à la croissance des mouvements pentecôtistes et évangéliques de la Prospérité en Afrique du Sud au cours des dernières décennies.
Ces courants théologiques présentent le soutien à Israël comme une obligation divine et leurs adeptes de plus en plus nombreux, s’engagent dans un lobbying pro-israélien actif et découragent l’engagement en faveur des droits des Palestiniens.
Ensemble, ces forces risquent de remodeler le paysage politique sud-africain dans un contexte où le système politique de coalition prend de l’ampleur et où les petits partis pro-israéliens peuvent exercer une influence disproportionnée.
Pour contrer cette tendance et renforcer l’engagement historique de l’Afrique du Sud en faveur de la libération de la Palestine, cet article formule pour conclure, un ensemble recommandations suivantes à l’intention des différents acteurs identifiés.
Introduction
Au XIXe siècle, les empires européens ont utilisé les missions chrétiennes pour légitimer leur conquête des terres africaines, s’emparer des ressources et consolider leur domination culturelle. Les écoles et les églises missionnaires ont diffusé les valeurs occidentales, sapé les traditions africaines et présenté le service rendu à l’empire comme un service rendu à Dieu.
Dans ce contexte impérial plus large, les évangéliques britanniques ont commencé à promouvoir une vision politique qui soutenait la réinstallation des juifs en Palestine.
Bien que les appels théologiques en faveur de la restauration juive aient circulé en Europe pendant des siècles, c’est Lord Shaftesbury, le principal sioniste chrétien de l’Angleterre victorienne, qui a poussé le ministre des Affaires étrangères Lord Palmerston à encourager la réinstallation des juifs afin de renforcer l’influence britannique face aux ambitions rivales de la France et de la Russie.
Ce faisant, les évangéliques ont contribué à transformer le sionisme chrétien d’une croyance théologique en une idéologie politique alignée sur les intérêts impériaux. [1]
Ancrés dans la conviction qu’un État juif en Palestine est nécessaire au retour de Jésus et à la fin des temps, les sionistes chrétiens contemporains assimilent souvent l’Israël moderne au royaume biblique ; ils présentent ses politiques comme la volonté divine et la présence palestinienne comme un obstacle au plan de Dieu. Dans cette optique, le déplacement forcé des Palestiniens est non seulement justifié, mais également présenté comme une obligation religieuse.
Cet article examine la propagation du sionisme chrétien pro-israélien dans les pays du Sud, en se concentrant sur l’Afrique du Sud, qui a toujours été un bastion de la solidarité avec les Palestiniens. Elle montre comment le régime israélien a cherché à saper ce soutien en tirant parti du sionisme chrétien pour faire pression en faveur de l’État colonialiste et affaiblir la solidarité avec les Palestiniens.
Le sionisme chrétien dans les pays du Sud
Le régime israélien cherche depuis longtemps à surmonter la résistance à la normalisation des relations avec le sud global, qui trouve ses racines dans la solidarité anticolonialiste et le soutien à l’Organisation de libération de la Palestine (OLP).
L’un des points d’entrée les plus efficaces d’Israël a été l’influence croissante du sionisme chrétien, qui s’est développé parallèlement aux mouvements pentecôtistes et dispensationalistes prémillénaristes en Afrique et en Amérique latine au cours des trois dernières décennies.
Les décideurs politiques israéliens ont officialisé cette approche en 2004 en créant le Christian Allies Caucus à la Knesset afin d’« établir des lignes directes de communication, de coopération et de coordination » avec les dirigeants chrétiens du monde entier.
Le sionisme chrétien gagne du terrain en dehors du Nord global, comme l’indiquent les changements observés lors de la Fête des Tabernacles, un rassemblement évangélique annuel organisé à Jérusalem depuis 1980 pour manifester son soutien à Israël. Lors de la première fête, les Américains représentaient environ la moitié des 3000 participants. En 2008, cependant, le Brésil a envoyé la plus grande délégation, composée d’environ 1300 à 1500 participants.
S’appuyant sur le soutien croissant des chrétiens du Sud à Israël, l’Ambassade chrétienne internationale de Jérusalem (ICEJ), l’une des institutions sionistes chrétiennes les plus influentes au monde, a ouvert un bureau à Rio de Janeiro en 2023.
En Afrique du Sud, l’influence croissante du sionisme chrétien a été étroitement liée à la propagation rapide de courants théologiques alignés sur ses croyances fondamentalistes. Les pentecôtistes, par exemple, qui ne représentaient que 0,2 % des chrétiens sud-africains en 1950, en représentent aujourd’hui environ 10 %.
Les enquêtes indiquent que le soutien à Israël est, en moyenne, deux fois plus élevé parmi les congrégations pentecôtistes que parmi les autres groupes chrétiens.
Bien qu’ils ne soient pas tous pro-israéliens, les pentecôtistes ont tendance à interpréter littéralement les prophéties bibliques, ce qui les rend plus réceptifs à l’idée que l’État israélien moderne accomplit les Écritures. Cette orientation aligne souvent les communautés pentecôtistes sur les discours sionistes chrétiens et contribue à un niveau de soutien à Israël plus élevé que celui observé dans d’autres confessions.
La montée du sionisme chrétien en Afrique du Sud a des implications importantes pour le mouvement de solidarité avec la Palestine. Les Palestiniens et les Sud-Africains noirs partagent une longue histoire de lutte commune contre le colonialisme et l’apartheid, fondée sur un soutien réciproque à leur libération respective.
L’OLP entretient depuis des décennies des liens étroits avec l’African National Congress (ANC), notamment en formant des combattants sud-africains pour la liberté pendant la lutte contre l’apartheid. Cette solidarité entre Noirs et Palestiniens contraste fortement avec le soutien historique d’Israël au régime d’apartheid suprémaciste blanc, qui allait de l’aide militaire à la répression du mouvement de libération sud-africain et des mouvements anticolonialistes à travers le continent.
En conséquence, l’Afrique du sud est devenue un pôle central de soutien à la libération palestinienne, comme l’a récemment démontré son recours devant la Cour internationale de justice (CIJ), accusant Israël de génocide.
En réponse, le régime israélien a intensifié ses efforts de diplomatie publique – et son ingérence – en Afrique du Sud, cherchant à affaiblir cette solidarité. Si le sionisme chrétien et la mobilisation pro-israélienne parviennent à s’implanter en Afrique du Sud, qui est un centre majeur de la solidarité palestinienne, les implications pour l’ensemble du Sud global seront considérables.
Groupes pro-israéliens : la matrice sud-africaine
Il n’existe pas de définition ou de forme unique et universellement acceptée du sionisme chrétien, et le soutien au régime israélien prend des formes très diverses, allant de prières superficielles pendant la messe à un soutien financier aux colons qui s’emparent des terres et des maisons palestiniennes.
En Afrique du Sud, le sionisme chrétien comprend deux grands courants : un lobby pro-israélien actif et un courant dévotionnel « passif » plus large, composé de congrégations et d’individus qui adhèrent à la théologie valorisant l’État israélien mais ne font pas activement campagne en sa faveur.
Les groupes sionistes chrétiens actifs traduisent leurs convictions par un soutien direct au régime israélien et à ses objectifs géopolitiques. Ces groupes sont engagés dans diverses initiatives politiques, mais le sionisme reste un élément central de leur théologie et de leur plaidoyer. Ils entretiennent donc des liens étroits avec les réseaux israéliens et sionistes qui œuvrent à élargir le soutien au régime tant au niveau local qu’international.
L’ICEJ et Bridges for Peace (BP) comptent parmi les groupes sionistes chrétiens les plus influents d’Afrique du Sud. En tant que branches de mouvements mondiaux dédiés au « soutien d’Israël », ils disposent de bureaux dans le monde entier et travaillent en étroite collaboration avec les Amis sud-africains d’Israël (SAFI), qui collaborent directement avec le ministère israélien des Affaires stratégiques, en particulier dans le cadre des efforts visant à réprimer le mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS).
Alors que l’ICEJ et BP sont principalement implantés dans les communautés sud-africaines blanches, SAFI a noué des liens solides avec les congrégations noires, contribuant ainsi à diffuser une théologie pro-israélienne au-delà des clivages raciaux. [2]
En outre, le Parti chrétien-démocrate africain (ACDP), un parti explicitement chrétien représenté au parlement sud-africain, s’est engagé dans son manifeste de 2024 à « rétablir des relations diplomatiques complètes avec Israël » et à transférer l’ambassade sud-africaine à Jérusalem. Son fondateur, Kenneth Meshoe, est également membre de l’Israel Allies Foundation, un réseau mondial qui promeut une législation pro-israélienne dans plus de 40 assemblées législatives nationales, dont celle d’Afrique du Sud.
Les groupes sionistes chrétiens sud-africains et les réseaux de défense d’Israël sont étroitement liés, leurs dirigeants passant souvent d’une organisation à l’autre pour renforcer les programmes pro-israéliens.
Meshoe, par exemple, a également lancé une initiative visant à contrer les campagnes BDS, appelée Defend Embrace Invest Support Israel (Défendre, embrasser, investir, soutenir Israël).
Malcolm Hedding, éminent théologien sud-africain, a été à la tête de Christian Action for Israel (Action chrétienne pour Israël, Afrique du Sud) avant de déménager à Jérusalem pour devenir directeur exécutif de l’ICEJ.
Cassandra Mayekiso a cofondé la Coalition chrétienne Afrique pour Israël, a ensuite travaillé avec les Amis sud-africains d’Israël et dirige aujourd’hui la section sud-africaine de StandWithUs.
En tirant parti de ce chevauchement entre les dirigeants des groupes chrétiens sionistes et des groupes de défense d’Israël, le ministère israélien des Affaires stratégiques opère fréquemment par l’intermédiaire d’organisations locales afin d’éviter toute apparence d’ingérence étrangère.
En l’absence de rapports financiers vérifiés pour les groupes sionistes pro-israéliens, leurs sources de financement restent opaques, bien qu’il existe des indications du soutien du gouvernement israélien.
Par exemple, Proclaiming Justice to the Nations, une organisation sioniste chrétienne américaine classée comme groupe haineux anti-musulman, a reçu un financement direct du régime israélien pour organiser des événements à Johannesburg et au Cap en collaboration avec des partenaires locaux, tels que la South African Zionist Federation et l’ICEJ.
Cette information n’a été révélée qu’après qu’une demande en vertu de la loi sur la liberté d’information a révélé des paiements approuvés par le ministère israélien des Affaires stratégiques à des groupes à travers le monde. L’organisation en question continue de nier avoir reçu ces fonds.
Cette matrice de groupes sionistes pro-israéliens constitue un réseau de lobbying coordonné, dont les dirigeants passent avec aisance de rôles locaux à des rôles mondiaux et harmonisent leurs messages et leurs efforts de plaidoyer au-delà des frontières. En conséquence, l’organisation sioniste chrétienne en Afrique du Sud est étroitement liée à l’infrastructure internationale plus large de défense du sionisme.
Au-delà de ce lobby organisé, le sionisme chrétien prospère également dans les congrégations évangéliques de la Prospérité, où le soutien à Israël est présenté comme une obligation spirituelle liée à la faveur divine, à la santé, à la richesse et au succès. Ces interprétations théologiques conduisent de nombreux sionistes chrétiens, en particulier parmi les communautés marginalisées, à s’aligner instinctivement avec Israël en assimilant les Israélites bibliques à l’État moderne et en présentant le régime sioniste contemporain comme « la nation de Dieu ». [3]
Ces idées circulent largement dans les églises et à travers les grands réseaux médiatiques chrétiens, qui touchent un large public et promeuvent explicitement le message sioniste.
Les pèlerinages en Palestine occupée et les initiatives de dialogue de type « faithwashing » renforcent encore cette vision du monde, contribuant à la propagation rapide du sionisme chrétien dans les communautés pentecôtistes et charismatiques du Sud.
En Afrique du Sud, ce courant dévotionnel plus large, beaucoup moins actif que les réseaux de lobbying formels, constitue la majorité des sionistes chrétiens et joue un rôle essentiel dans le maintien du sentiment pro-israélien.
Son influence ne se manifeste pas par un soutien ouvert à Israël, mais plutôt par le désengagement du mouvement de solidarité avec la Palestine et le silence sur les droits des Palestiniens.
Ensemble, le courant dévotionnel et le réseau de lobbying sud-africains ancrent une base sioniste durable, qui étend son influence des églises au parlement.
Impact politique d’une base sioniste
L’ANC, le parti dominant au pouvoir en Afrique du Sud, perd progressivement sa majorité parlementaire. Son déclin annonce une dépendance croissante à l’égard d’un système de coalition, dans laquelle les petits partis peuvent exercer une influence disproportionnée. À mesure que la domination de l’ANC s’affaiblit, les groupes pro-israéliens au sein de ces petits partis gagnent en influence.
Les partis pro-israéliens d’Afrique du Sud, notamment l’Alliance patriotique, le Front de la liberté Plus et le Parti chrétien-démocrate africain, détiennent respectivement neuf, six et trois sièges au Parlement.
À eux seuls, leur influence est limitée par rapport à celle de l’ANC ou de l’Alliance démocratique. Cependant, lors des négociations de coalition ou sur des projets de loi controversés, leurs votes pourraient s’avérer décisifs, leur donnant ainsi un moyen de pression pour obtenir des concessions en échange de leur soutien.
De plus, même des partis ostensiblement « neutres », tels que l’Inkatha Freedom Party, qui détient 17 sièges, pourraient faire obstacle à la législation pro-palestinienne en réduisant la marge de manœuvre politique de l’ANC au parlement. Ces partis n’ont pas besoin de s’opposer ouvertement à une telle législation ; le simple fait de ne pas la soutenir peut affaiblir la position de l’ANC.
Alors que le paysage politique sud-africain devient de plus en plus fragmenté, la montée en puissance d’un bloc électoral sioniste chrétien renforce les petits partis pro-israéliens et intensifie les efforts de lobbying qui remettent en cause la solidarité de longue date du pays avec la Palestine.
L’évêque Lekganyane, de l’Église chrétienne sioniste, s’est joint à une tournée de propagande en Palestine colonisée sous le couvert d’une « mission de paix » et a ensuite lancé un appel directement au président sud-africain Cyril Ramaphosa afin d’adoucir la position de l’ANC envers Israël.
Inkosi Shembe, dirigeant de l’Église baptiste Nazareth d’Afrique du Sud, s’est rendu à Jérusalem pendant le génocide israélien pour exprimer sa solidarité avec le régime colonial, déclarant : « Notre tâche consiste à transformer ce soutien en quelque chose de tangible afin de montrer que les dirigeants politiques ne soutiennent pas la voix du peuple. » [4]
D’autres dirigeants religieux ont effectué des visites similaires, souvent financées par le régime israélien et ses représentants en Afrique du Sud. Ironiquement, ces tournées de propagande soigneusement orchestrées reflètent les mêmes tactiques que celles utilisées autrefois par l’Afrique du Sud de l’apartheid dans sa tentative vaine de redorer son image à l’échelle mondiale.
Remettre en question le sionisme chrétien
La longue histoire de solidarité entre les Noirs et les Palestiniens, sur fond de génocide en cours à Gaza, a redynamisé les réseaux anticolonialistes à travers l’Afrique et la Palestine après des années de relative négligence. L’Afrique du Sud ne fait pas exception, où la confrontation avec le sionisme chrétien est devenue un autre front dans la lutte plus large pour la libération de la Palestine.
Le Conseil sud-africain des Églises (SACC) a joué un rôle central dans cette lutte, en organisant des ateliers et des conférences en soutien à la Palestine, tout en remettant en cause le sionisme chrétien et l’évangile de la prospérité.
Le travail du SACC dépasse le cadre de la politique intérieure, en faisant progresser la cause palestinienne au sein du Conseil œcuménique des Églises à travers le document Kairos Palestine.
Ce document, publié par des théologiens chrétiens palestiniens à Bethléem en 2009, exhorte les chrétiens du monde entier à soutenir les Palestiniens dans leur résistance à l’occupation. Il fait écho au document Kairos publié en 1985 par des théologiens sud-africains, appelant les chrétiens du monde entier à aider les Sud-Africains à s’opposer à l’apartheid.
Parallèlement, l’Église anglicane d’Afrique australe a fermement condamné l’apartheid israélien. Lors de sa réunion de juin 2025 à Johannesburg, le Comité central du Conseil œcuménique des Églises a publié une déclaration qui non seulement affirmait les droits des Palestiniens et condamnait l’apartheid israélien, mais appelait également à des sanctions ciblées, au désinvestissement et à un embargo sur les armes contre Israël pour violation du droit international.
Pourtant, de nombreuses Églises évitent encore de s’attaquer aux formes passives de sionisme ancrées dans leurs propres traditions, souvent perpétuées par l’inertie des enseignements passés. Malgré tout, un engagement significatif reste possible. Dénoncer les dommages directs que les doctrines sionistes chrétiennes infligent aux Palestiniens pourrait inciter les congrégations à reconsidérer leur position.
Ncamisile Pamela Ngubane, autrefois militante sioniste chrétienne de premier plan, a incarné ce changement lorsqu’elle a démissionné de son poste de porte-parole de la SAFI après avoir pris conscience de la réalité de l’asservissement des Palestiniens.
Afin de limiter la menace qui pèse sur le mouvement de solidarité avec la Palestine, la Fondation Mandela a lancé un appel à propositions pour ses Solidarity in Action Awards, en mettant particulièrement l’accent sur la remise en cause du sionisme chrétien en Afrique du Sud.
Comme le souligne la fondation, « l’utilisation abusive des textes religieux pour justifier la domination et la discrimination est quelque chose que nous ne connaissons que trop bien en Afrique du Sud ».
Cette déclaration établit un lien délibéré entre la manière dont la religion a autrefois été utilisée pour légitimer l’apartheid en Afrique du Sud et la manière dont des arguments théologiques similaires sont aujourd’hui déployés pour défendre le régime israélien.
En fin de compte, la lutte contre le sionisme chrétien ne peut reposer uniquement sur un débat théologique. Pour remettre en cause cette idéologie, il faut exposer les conséquences matérielles qu’elle occulte, à savoir le rôle de longue date d’Israël en tant que puissance colonisatrice dans les pays du Sud.
Depuis des décennies, Israël s’aligne sur des régimes autoritaires et colonialistes, agissant contre les communautés noires et autochtones par le biais d’un soutien militaire et de partenariats politiques. Parmi ses antécédents, on peut citer son soutien à l’apartheid en Afrique du Sud, sa complicité dans le génocide au Guatemala et la fourniture d’armes et de formation à la dictature militaire brésilienne.
Conclusion
La montée du sionisme chrétien en Afrique du Sud, alimentée par une théologie qui prend les Ecritures au pied de la lettre, par la coordination internationale et par l’opportunisme politique, représente un défi croissant pour le soutien de longue date du pays à la lutte de libération palestinienne.
Par des moyens actifs et passifs, le sionisme chrétien s’est ancré dans certaines parties de la société sud-africaine, en particulier parmi les courants pentecôtistes et théologiques pratiquant l’évangile de la Prospérité.
Ces soutiens religieux, souvent présentés comme des initiatives apolitiques fondées sur la foi, servent en fin de compte les objectifs géopolitiques du régime israélien en favorisant la formation d’une base déconnectée des réalités du colonialisme sioniste.
Étant donné que ces croyances influencent la politique, en particulier à l’ère des coalitions, le risque que la position officielle de l’Afrique du Sud sur la Palestine soit affaiblie est de plus en plus grand.
Pour les Palestiniens, l’influence croissante du sionisme chrétien en Afrique du Sud et dans l’ensemble du Sud global souligne la nécessité urgente de renforcer les relations et de reconstruire stratégiquement d’anciennes alliances. Au lieu de laisser les discours sionistes dominer, les militants doivent s’efforcer de démystifier la réalité du sionisme chrétien, de remettre en question ses justifications et d’exposer ses liens avec les régimes coloniaux et d’apartheid, tant historiques qu’actuels.
Construire une véritable solidarité et sensibiliser les communautés africaines à l’oppression palestinienne, tout en établissant des parallèles clairs avec leur propre histoire de résistance, peut aider à reconquérir ces espaces.
Le sionisme est-il devenu le nouveau symbole du mal absolu ?
La lutte contre le sionisme chrétien dans les pays du Sud dépasse le cadre théologique ; il s’agit d’une lutte contre des intérêts coloniaux matériels. Elle nécessite une approche renouvelée, issue de la base, qui se concentre sur les histoires communes de résistance contre l’impérialisme.
Recommandations
Pour lutter contre le sionisme chrétien en tant que vecteur de l’influence israélienne en Afrique et au-delà, il faut des stratégies coordonnées entre les mouvements, les espaces politiques et les communautés religieuses afin de dénoncer son rôle dans la promotion de l’expansionnisme et de la domination néocoloniale. Les recommandations suivantes décrivent des actions concrètes que les militants, les défenseurs et les chefs religieux peuvent mener pour favoriser la solidarité, lutter contre la désinformation et renforcer la résistance mondiale.
Militants, groupes de jeunes et mouvements de solidarité :
- Recadrer la Palestine comme faisant partie de la décolonisation inachevée du Sud global, en la reliant directement à la lutte anti-apartheid en Afrique du Sud.
- Dénoncer le sionisme chrétien comme servant les intérêts néocoloniaux et mettre en évidence le rôle d’Israël dans la répression mondiale à travers les armes, les logiciels espions et l’entraînement musclé.
- Mobiliser les militants et théologiens vétérans de la lutte contre l’apartheid afin de renforcer la solidarité historique.
- Construire des alliances entre le BDS, les mouvements de jeunesse et les mouvements populaires pour contrer les discours sionistes et relier la libération palestinienne aux luttes africaines contre le néocolonialisme et le capitalisme.
- Développer des outils numériques, des ateliers et des programmes culturels pour démystifier le sionisme chrétien et mobiliser les jeunes.
- Coordonner des campagnes et des actions directes ciblant les entreprises complices des crimes israéliens et qui s’opposent aux transferts de ressources telles que le charbon.
Défenseurs des politiques, journalistes et observateurs :
- Enquêter et dénoncer les réseaux sionistes chrétiens, leurs sources de financement et leurs liens avec le gouvernement israélien et son appareil de propagande.
- Faire pression pour que les ONG et les organisations caritatives complices de violations des droits soient surveillées ; révoquer le statut d’organisation caritative le cas échéant.
- Combler les lacunes juridiques qui permettent le financement d’activités illégales israéliennes et accroître la transparence dans les déclarations d’exonérations fiscales.
Dirigeants religieux et théologiens :
- Promouvoir la théologie de la libération comme alternative au sionisme chrétien et encourager les Églises à soutenir les mouvements de solidarité populaires.
- Amplifier la voix des théologiens palestiniens et favoriser les alliances mondiales avec les Églises qui résistent aux théologies impériales.
- Utiliser les forums internationaux (par exemple, le Conseil œcuménique des Églises) pour amplifier les perspectives palestiniennes.
- Étendre l’initiative Kairos Palestine à une coalition internationale réunissant les mouvements de libération du Sud.
- Approfondir la collaboration stratégique avec Kairos Afrique du Sud pour un plaidoyer théologique et politique conjoint.
Notes :
[1] Curtin, P.D. (1971). La « mission civilisatrice ». Dans : Curtin, P.D. (éd.) Imperialism. The Documentary History of Western Civilization. Palgrave Macmillan, Londres.
[2] Entretien de l’auteur avec Ncamisile Ngubane, 20 août 2025.
[3] Gamedze, T. (2025). Christian Zionism in South Africa: An Initial Mapping [Manuscrit soumis pour publication]. Desmond Tutu Centre for Religion and Social Justice, Université du Cap-Occidental.
[4] Gidron, Yotam. Israel in Africa: Security, migration, interstate politics. Bloomsbury Publishing, 2020.
Auteur : Fathi Nimer
* Fathi Nimer est le chargé de mission d'Al-Shabaka pour la Palestine. Il a précédemment travaillé en tant qu'associé de recherche pour le « Arab World for Research and Development », chargé d'enseignement à l'université de Birzeit et responsable de programme au Centre d'études des droits de l'homme de Ramallah. Fathi est titulaire d'une maîtrise en sciences politiques de l'université de Heidelberg et est le cofondateur de DecolonizePalestine.com, un référentiel de connaissances sur la question palestinienne. Les recherches de Fathi portent sur l'économie politique et les politiques litigieuses. Il se concentre actuellement sur la souveraineté alimentaire, l'agroécologie et l'économie de résistance en Palestine.
7 décembre 2025 – Al-Shabaka – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

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