La paix en Palestine ne peut être obtenue au milieu des démolitions de maisons

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La propriétaire d'une maison pleure pendant qu'elle assiste à sa démolition à Anata, au nord de Jérusalem - Photo Meged Gozani/Activestills.org

Par Jeremy Wildeman, Alaa Tartir

Les initiatives régionales de normalisation ne réussiront que lorsque Israël mettra fin à sa politique de « déplacement et remplacement » contre les Palestiniens.

Theodor Herzl, le père de l’idéologie sioniste fondatrice d’Israël, a dit un jour : « Si je souhaite substituer un nouveau bâtiment à un ancien, je dois le démolir avant de le construire ».

Parmi les exemples récents du paradigme colonial de déplacement et de remplacement de Herzl, on peut citer la poursuite de démolition de maisons à grande échelle à Wadi Hummus, un quartier du sud-est de Jérusalem qui est censé être sous le contrôle de l’Autorité palestinienne (AP), ainsi que les menaces de démolition de 52 écoles de Cisjordanie, comme l’école primaire Ras al-Tin près de Ramallah.

Plus récemment, les bulldozers et les pelleteuses de l’armée israélienne ont démoli le village palestinien de Khirbet Humsa, laissant 74 personnes, dont 41 mineurs, sans abri.

Ces actions représentent une transgression des clauses des accords d’Oslo signés entre Israël et l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) en 1993 et 1995. Ces actions constituent également une violation du système de droit international qui s’est développé pendant la période de décolonisation bien différente de l’époque rapace de l’impérialisme européen dans laquelle vivait Herzl.

Il s’agit d’un système qui interdit strictement les démolitions dans les territoires occupés.

“Déplacer et remplacer » est la logique d’exclusion profonde qu’Israël a appliqué depuis sa création. Les efforts visant à déplacer les Palestiniens pour faire place aux colons israéliens s’articulent bien avec le projet israélien bien établi d’atteindre la « pureté » ethnique et de la maintenir.

Ainsi, malgré les espoirs de certains que les soi-disant « accords d’Abraham » du président américain Donald Trump pourraient mettre un terme à l’annexion anticipée par Israël de vastes étendues de la Cisjordanie, un pic alarmant des démolitions de maisons à Jérusalem-Est et dans toute la Cisjordanie illégalement occupée a récemment été enregistré.

Israël a même l’intention de forcer les personnes dépossédées de leurs maisons à Wadi Hummus, à couvrir la facture de la démolition de leurs propres maisons, rendant l’acte à la fois du point de vue territorial et financier, très rentable.

Les démolitions ajoutent un fardeau supplémentaire aux maigres ressources publiques financières des Palestiniens puisque l’Autorité Palestinienne (AP) a promis d’indemniser toutes les familles qui auraient perdues leurs maisons de cette manière.

Au total, ces actes représentent une triple perte pour les Palestiniens, dans une économie pandémique en déclin, avec de surcroît moins d’aide de la communauté internationale pour lui redonner du souffle.

Les déclarations fortes de la communauté internationale exhortant Israël à mettre fin à ses plans d’annexion ne se sont pas traduites par des actions. Les menaces des dirigeants palestiniens de mettre fin à la coopération en matière de sécurité avec Israël et de s’adresser aux instances judiciaires internationales en réponse aux actions d’Israël à Wadi Hummus se sont également révélées sans effet.

Pendant ce temps, les destructions se poursuivent.

Mesurer les effets

La poursuite des démolitions à Wadi Hummus, et plus récemment le cas de Khirbet Humsa, souligne la nécessite de mettre à disposition des Palestiniens des outils supplémentaires afin de mieux enregistrer et ensuite contester les dommages qui leur sont infligés. Cette situation renforce la nécessité de documenter et exposer les coûts de la colonisation sur la scène internationale.

Ceci devrait aller au-delà de la simple mesure des coûts économiques transactionnels sur le produit intérieur brut (PIB) et le revenu national brut (RNB) de l’occupation Israélienne, que la Banque Mondiale fait déjà. Néanmoins, ces efforts axés sur l’économie ignorent le contexte humain.

La Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) et la Commission économique et sociale des Nations unies pour l’Asie occidentale (CESAO) ont récemment pris des mesures importantes pour documenter et exposer le coût réel du colonialisme et de l’occupation par Israël.

Mais ces efforts doivent être étendus. Il faudrait notamment faire appel aux innombrables analystes palestiniens qui sont mieux équipés pour mesurer ces coûts que les experts extérieurs.

Les efforts pour documenter et exposer tous les coûts du colonialisme israélien devraient également inclure l’enregistrement et le partage des expériences personnalisées de ses victimes. Toute comptabilisation qui ignorerait les cicatrices psychologiques et émotionnelles, simplement parce qu’elles sont difficiles à traduire en chiffres, ou désagréables à reconnaître, restera un point de vue réducteur et inefficace.

Ces informations peuvent être utilisées afin de ralentir l’impact du colonialisme et planifier une future reprise. Il est essentiel de souligner que cela devra s’accompagner d’une action de la communauté internationale pour mettre un terme à de nouveaux déplacements et remplacements. Cette mesure est également le seul moyen possible d’établir enfin les conditions permettant aux Palestiniens de construire des institutions, favoriser une économie stable et améliorer leur bien-être social.

Cela est également impératif car la colonisation ne doit pas être normalisée, parrainée ou soutenue dans un monde régi par le droit international. Mettre fin au paradigme du déplacement et du remplacement d’Israël est également essentiel pour une paix et une stabilité régionale.

Plutôt que de demander des comptes à Israël pour sa colonisation continue de la Palestine, les acteurs les plus puissants de la communauté internationale choisissent de justifier et de rationaliser ses crimes contre les Palestiniens. En conséquence, les politiques israéliennes qui violent de manière flagrante les droits de l’homme et le droit international commencent à être perçues comme « normales » et même « justes ».

La colonisation est l’une des formes d’oppression les plus facilement reconnaissables dans le monde.

Pourtant, à ce jour, la communauté internationale n’a jamais vraiment reconnu la nature coloniale de l’occupation israélienne et lui a permis de violer le droit international en toute impunité. Ainsi, Israël poursuit son expansion dans ce qui reste de la Palestine, sapant le principe fondamental du droit international qui interdit aux États de prendre des terres par la force.

Les programmes de normalisation régionale comme les accords d’Abraham ne servent qu’à encourager encore plus l’annexion coloniale, et bien d’autres Wadi Hummus et Khirbet Humsa. Les efforts de normalisation qui ne sont pas précédés d’une détermination de tenir Israël responsable de ses politiques coloniales et de son occupation illégale ne conduiront pas à une paix régionale, certainement pas pour des millions de Palestiniens.

* Alaa Tartir est associé de recherche à l’Institut universitaire d’études internationales et du développement (IHEID) à Genève, en Suisse, et conseiller pour Al-Shabaka : The Palestine Policy Network.

* Le Dr Jeremy Wildeman est associé de recherche au département des sciences sociales et politiques de l’université de Bath.

20 novembre 2020 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine – Zeytouna