Photo : Nations Unis / Samar Abu Elouf
Par Nassma Harazin
À Gaza, l’impact de la guerre va bien au-delà des bombardements, des décombres, de la poudre à canon et du génocide. Il s’est inscrit dans une fragilité sociale plus profonde, en particulier dans la vie des femmes maltraitées, surtout celles qui sont divorcées.
Leurs souffrances ne se limitent pas au déplacement, à la pauvreté ou à la perte d’êtres chers et de tout sentiment de sécurité. Elles persistent dans les schémas intensifiés et anciens de violence domestique, enracinés dans l’absence de filets de sécurité et de mécanismes de protection, et aggravés par l’effondrement du système international des droits humains.
Dans ce contexte, Gaza est devenue l’un des environnements les plus difficiles pour les femmes les plus marginalisées.
Ce rapport met en lumière la vie des femmes de Gaza, qui émergent des ruines physiques et psychologiques. Il relate comment la maternité célibataire, la maladie, les blessures et le déplacement forcé ont transformé la vie quotidienne en une lutte constante pour la dignité, dans un contexte de guerre qui ne laisse aucune place à la guérison.
Hiba : violence, déplacement et reconquête de soi
Dans une petite tente de fortune construite à la hâte dans l’une des zones de déplacement de Gaza, Hiba Murad, une femme d’une quarantaine d’années et mère de cinq enfants, était assise, rangeant des sacs de farine autour d’elle, à la recherche d’un sentiment éphémère de stabilité.
Si cette scène n’a plus rien d’inhabituel dans cette ville épuisée, le visage de Hiba porte des cicatrices plus profondes : le poids d’années de guerre et de luttes sociales qui ont détruit non seulement des maisons, mais aussi la confiance, la sécurité et le droit à une vie digne.
Aujourd’hui, Hiba se tient au sommet de deux ruines : les décombres d’une ville détruite et les ruines d’une vie si épuisée qu’elle recherche une « patrie sûre » dans une tente qui ne peut la protéger ni du froid ni de l’incertitude de demain.
Au cœur de Gaza : la force silencieuse des femmes en temps de conflit
Les souffrances de Hiba sont antérieures à la dernière guerre. Elles ont commencé bien plus tôt, lorsqu’elle a été contrainte de se marier à l’âge de quatorze ans. « J’étais une enfant » dit-elle doucement. « Je ne comprenais pas ce que signifiait le mariage et je ne savais pas comment me défendre. »
Pendant quinze ans, elle a vécu dans la maison familiale surpeuplée de son mari, avec des salles de bain communes, des chambres exiguës et des conflits constants. Certains membres de la famille étaient impliqués dans le trafic de drogue, ce qui la maintenait dans un état de peur et d’anxiété épuisant.
Mais Hiba n’avait pas le privilège de fuir : elle vendait des produits d’entretien pour subvenir aux besoins de ses enfants, faisant face à des menaces constantes sans aucune intervention officielle efficace ni filet de sécurité.
Le 6 octobre 2019, la police a fait une descente dans la maison familiale de son mari. Hiba était à l’étage en train de préparer le repas lorsqu’elle a vu son mari s’enfuir. « C’est à ce moment-là que j’ai compris qu’il était retombé dans la drogue » dit-elle avec amertume.
Elle a été faussement accusée d’avoir agressé un policier pendant la descente, malgré son insistance à affirmer que c’était sa belle-sœur qui l’avait fait. Hiba, sa fille et sa nièce ont toutes été arrêtées, transférées au poste de police d’al-Zeitoun, puis à la prison d’Ansar.
Elle décrit ces quinze jours de détention comme les plus difficiles de sa vie. « Je pleurais toutes les nuits. Je sentais ma dignité m’être enlevée alors que j’étais innocente. »
À sa libération sous caution, la famille de son mari l’a accueillie en chantant, la célébrant comme une « prisonnière libérée ». Elle a rapidement compris le message : l’accusation lui serait imputée, tandis que les autres seraient absous, la stigmatisant seule socialement.
Ses souffrances ne se sont pas arrêtées à sa libération. L’accusation a exacerbé les conflits et les divisions au sein de sa propre famille. « Mon frère aîné croyait que j’étais coupable » dit-elle.
Sa famille a fait pression sur elle pour qu’elle retourne auprès de son mari « pour le bien des enfants ». Lorsqu’elle a refusé, ils l’ont renvoyée de force. Elle s’est alors tournée vers une organisation de défense des femmes, où elle a demandé le divorce.
Sa première tentative de divorce, dans laquelle elle renonçait à tous ses droits financiers, s’est heurtée à une société qui lui reprochait de « détruire son foyer ». Elle était considérée comme la suspecte et non comme la victime.
Cédant à la pression, elle est revenue après la fin de la période d’attente obligatoire, louant elle-même un appartement dans l’espoir vain d’un nouveau départ. La violence qui a suivi était pire. « Il me battait et m’insultait » raconte-t-elle. « Je me sentais prisonnière d’une peur constante. » Une fois, pour échapper à une raclée, elle s’est jetée par la fenêtre alors que son enfant de trois ans tentait de la défendre.
C’était la fin. Elle a demandé le divorce une deuxième fois, renonçant à nouveau à toute demande financière. « Cette fois-ci, je n’avais pas peur » déclare-t-elle avec plus de résilience. Son mari a riposté en l’empêchant de voir ses enfants pendant des mois.
Elle a finalement obtenu la garde après une longue et pénible bataille devant les tribunaux.
Mais la paix était difficile à trouver. Après avoir loué une petite maison dans la rue Abu Arar, son ex-mari l’a retrouvée et l’a agressée en public. Humiliée et désespérée, elle a tenté de mettre fin à ses jours avant que sa propriétaire n’intervienne.
Les abus se sont étendus à sa propre famille, son frère l’ayant durement insultée.
Elle a finalement trouvé refuge dans un centre de protection pour femmes. Le soutien psychologique qu’elle y a reçu lui a permis de retrouver une force qu’elle croyait perdue à jamais.
Lorsque le génocide a commencé en 2023, elle travaillait pour le Programme Alimentaire Mondial, distribuant de l’aide. C’était pour elle un moyen de reprendre le contrôle de sa vie, de rendre à un monde devenu étouffant ce qu’il lui avait pris.
Puis la guerre a tout englouti. Son fardeau est devenu plus lourd en tant que mère divorcée de cinq enfants. « Je n’avais pas de domicile fixe » dit-elle en pleurant. « Je passais d’un endroit à l’autre, traînant mes enfants par la main. » Le bruit des bombardements a rouvert de vieilles blessures.
« Je transportais seule l’eau, la nourriture et la peur », dit-elle, « et je cachais mes larmes à mes enfants. »
Que veut-elle ? Sa réponse est un hymne discret, aussi simple que ses rêves : « Je ne veux pas grand-chose. Juste une petite maison avec mes enfants et un emploi stable. Je veux vivre en paix. »
Safaa : lorsque les combats font rage sur plusieurs fronts
Dans un centre de soins contre le cancer à Gaza, Safaa Abu Foul, 38 ans, lutte contre une tumeur au cerveau et les souvenirs d’une autre forme de violence.
Orpheline dès son plus jeune âge, elle s’est vu refuser la possibilité de poursuivre ses études et a été exploitée et maltraitée par son propre frère. « Il utilisait un langage insupportable et me battait avec un fouet en cuir » raconte-t-elle. Pendant les pires phases du siège israélien de la bande de Gaza, elle a été contrainte de manger de la nourriture pour oiseaux et des feuilles, tandis que son frère lui refusait toute aide.
Aujourd’hui, le centre lui offre un véritable sentiment de famille et un refuge.
Nibal : les marques physiques de la guerre et une volonté inébranlable
Pour Nibal al-Hassi, originaire de Jabalia, les séquelles de la guerre sont inévitablement physiques. Elle a perdu ses deux bras lors d’une attaque israélienne. Peu après, elle a subi une deuxième perte : son mari, qui a demandé le divorce parce qu’il ne pouvait pas, selon ses propres termes, « supporter son handicap ».
Aujourd’hui, Nibal vit avec sa fille, dans l’attente d’un traitement médical et de prothèses. Elle est déterminée à gagner son indépendance : elle refuse de laisser son handicap devenir une raison d’exclusion.
Mahi : le divorce et les soupçons omniprésents qui s’ensuivent
La journaliste de Palestine TV, Mahi Adwan, comprend l’attention particulière dont font l’objet les femmes divorcées, en particulier en période de guerre et de déplacement.
Mère de deux enfants, divorcée depuis 12 ans, elle a été déplacée à plusieurs reprises, de Tal al-Sultan à Rafah à al-Mawasi à Khan Younis, puis finalement à Gaza.
« C’est un sentiment terrible d’être déplacée alors que vous êtes seule responsable de votre sort et de celui de vos enfants » explique-t-elle. « Les gens me demandaient pourquoi j’avais divorcé et comment je gérais les choses élémentaires comme l’accès au téléphone et la mise à jour des documents. »
Le moment le plus difficile pour elle a été son arrivée à al-Mawasi, Khan Younis. « Je ne savais pas où aller ni comment obtenir une tente. J’ai pleuré toute la première journée. » La terreur des bombardements était aggravée par l’épuisante tâche quotidienne qui consistait à prouver sa respectabilité.
« Avoir un homme ne met pas fin aux bombardements ni à la peur » ajoute-t-elle. « Il n’y a pas de sécurité à Gaza. Pendant la guerre, la plupart des femmes ont été victimes de violences commises par des hommes. »
« Tout le monde autour de moi m’a aidée. Mes enfants ont grandi pendant la guerre. Ma fille aînée a obtenu 97,6 % à ses examens de fin d’études secondaires. Aujourd’hui, je subviens moi-même à tous leurs besoins, mais je rêve que les femmes divorcées soient reconnues et que leurs enfants soient pris en charge. »
Mahi appelle à un soutien ciblé – financier, psychologique et social – pour les femmes divorcées.
Divorcer pendant un génocide
Alors que les statistiques officielles ont été perdues avec la destruction des institutions et l’effondrement des systèmes de documentation, les fonctionnaires des tribunaux islamiques signalent une augmentation notable des demandes de divorce.
Certaines sources judiciaires estiment que les affaires de divorce ont représenté environ 12 % de toutes les demandes déposées auprès des tribunaux islamiques pendant le génocide de 2023-2025, ce qui reflète l’immense pression sociale, économique et psychologique qui pèse de manière disproportionnée sur les femmes.
Le Dr Tahani Abu Ghali, psychologue à l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA), explique comment la guerre double la vulnérabilité psychologique des femmes divorcées qui entrent en crise déjà accablées par des pertes émotionnelles, sociales et économiques.
Elle souligne les risques accrus de dépression, d’anxiété, de syndrome de stress post-traumatique et de violence psychologique, économique et physique, en particulier dans les camps de déplacés surpeuplés où les femmes divorcées sont souvent considérées comme des « proies faciles » et exposées à des risques accrus d’exploitation et de violence.
Le Dr Abu Ghali note également qu’en temps de crise, les sociétés soumises à un stress extrême reviennent à des jugements traditionnels rigides, reprochant aux femmes divorcées l’échec de leur mariage et aggravant leur isolement.
Elle souligne que le soutien psychologique et les refuges sûrs sont des nécessités et non des luxes, pour éviter que les traumatismes ne se transmettent aux générations futures.
Entre ce besoin urgent et l’effondrement génaral sur le terrain, les femmes se retrouvent dans une situation désespérée. Les institutions officielles étant détruites et les efforts humanitaires fragmentés, beaucoup sont confrontées à un choix impossible : endurer des situations abusives ou risquer de se retrouver sans abri et de perdre leurs enfants.
En conséquence, de nombreuses femmes sont contraintes au silence ou obligées de retourner dans des environnements violents par peur. Le divorce en temps de guerre devient un risque grave, sans garantie d’échappatoire.
De Hiba Murad à Safaa Abu Foul, en passant par Nibal al-Hassi et Mahi Adwan, ces histoires convergent vers un seul point : des femmes contraintes de fuir pour survivre, piégées dans l’espace confiné de Gaza imposé par l’occupation israélienne, entre violence, pauvreté, déplacement et stigmatisation sociale impitoyable. Elles sont unies non seulement par ce qui leur a été enlevé, mais aussi par ce qu’elles s’obstinent à revendiquer : un sentiment d’autonomie, une vie selon leurs propres conditions, un avenir.
Chacune, dans ses propres mots, termine son témoignage par une variante de la même promesse calme et pleine de défiance : « J’ai appris que ma dignité n’est pas une carte entre les mains de quelqu’un d’autre. Je recommencerai, même dans une tente. »
Auteur : Nassma Harazin
21 janvier 2026 – Al-Akhbar – Traduction : Chronique de Palestine – YG

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