Les tunnels entre l’Égypte et Gaza reprennent du service

La résistance palestinienne a acquis tout un savoir-faire dans la construction et l’exploitation de tunnels qui ont permis durant plusieurs années via la frontière égyptienne, de contourner le blocus israélo-égyptien contre Gaza. Elle a su s’inspirer aussi de l’expérience de la résistance libanaise, et certainement de l’expérience de la résistance vietnamienne à l’époque des guerres coloniales française et américaine - Photo : via Info-Palestine.eu

Par Rasha Abu Jalal

Les campagnes de démolitions que l’Égypte a menées en février 2013 contre les tunnels palestiniens de Rafah, à la frontière sud de la bande de Gaza, ont été largement couronnées de succès, cependant, il semble que les Palestiniens soient en train de remettre en activité une partie des tunnels détruits.

GAZA CITY, bande de Gaza – En février 2013, l’Égypte a lancé une grande opération pour détruire les tunnels frontaliers de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, qui a globalement été couronnée de succès. Mais des membres des familles et des tribus de la ville de Rafah ont déclaré à Al-Monitor que les Palestiniens tentaient de restaurer certains des tunnels détruits pour reprendre leurs activités de contrebande.

Les tunnels souterrains palestiniens ont été creusés sous la frontière avec l’Égypte après qu’Israël a imposé son blocus à Gaza en 2007. Des organisations palestiniennes, ainsi que de grandes familles vivant dans la ville de Rafah, ont creusé des centaines de tunnels tout au long des 14 kilomètres de la frontière avec l’Égypte, pour importer en contrebande des produits égyptiens qu’ils vendaient sur les marchés de Gaza avec de considérables profits.

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L’Égypte a pris de nombreuses mesures par le passé pour détruire ces tunnels, à cause de la détérioration de la situation sécuritaire dans la péninsule du Sinaï. Elle a lancé une campagne de démolition massive en février 2013 et a mis en place une zone tampon de 500 mètres (0,3 mile) le long de la frontière avec Gaza, du côté égyptien, en octobre 2014.

Elle a inondé la zone avec de l’eau de la mer Méditerranée en septembre 2015. La zone tampon a été étendue à 1 500 mètres (1 mile) de large du côté égyptien en octobre 2017.

En outre, l’Égypte a construit deux murs à la frontière avec la bande de Gaza : Le premier a été construit en pierres en 2008, et le second, d’une hauteur d’environ 6 mètres et d’une largeur de 5 mètres, a été construit en béton armé, en février 2020.

La politique de l’Égypte a permis d’éliminer la plupart de ces tunnels de sorte que le Hamas, qui contrôle la bande de Gaza depuis 2007, a dû faire face à une terrible crise financière qui l’a obligé à augmenter les taxes sur les commerçants et les résidents.

Le Hamas a cherché à développer ses relations commerciales avec l’Égypte après la destruction des tunnels. Selon un rapport publié par Al-Monitor le 22 février 2019, le tournant dans les relations commerciales entre l’Égypte et la bande de Gaza a eu lieu en juin 2017, à la suite d’accords entre le Hamas et les responsables égyptiens pour ouvrir un passage commercial entre l’Égypte et Gaza, les taxes imposées sur les marchandises égyptiennes devant alimenter la trésorerie du Hamas.

Une source appartenant à une famille de Rafah qui connaît bien les tunnels frontaliers a déclaré à Al-Monitor sous couvert d’anonymat : “Malgré les efforts de l’armée égyptienne pour détruire les tunnels, beaucoup d’entre eux sont encore opérationnels.”

Le 18 avril, l’armée égyptienne a annoncé la découverte et la destruction de cinq tunnels à la frontière avec la bande de Gaza. Un communiqué de l’armée indiquait : “Les forces de la police des frontières ont découvert et détruit cinq tunnels [à la frontière avec Gaza] au cours du mois dernier.”

La source a confié à Al-Monitor : “Ma famille possédait sept tunnels frontaliers avec l’Égypte avant 2015; nous les avons tous perdus après leur destruction par l’armée égyptienne. Mais nous avons récemment entrepris de restaurer et d’exploiter certains de ces tunnels.”

Il a expliqué que ce sont des familles palestiniennes – et non des factions – qui sont à l’initiative de ces efforts pour reprendre la contrebande de marchandises, notamment de cigarettes, de miel, de carburant et de pièces détachées pour divers types de machines dont l’Égypte et Israël interdisent l’entrée à Gaza, en plus de marchandises disponibles en Égypte à bas prix et vendues à Gaza à des prix exorbitants, comme les produits cosmétiques.

Selon lui, l’objectif de la contrebande est d’échapper aux taxes que le Hamas impose sur les marchandises importées officiellement d’Égypte. Beaucoup de ces tunnels seraient devenus opérationnels seulement depuis quelques semaines.

La source a ajouté que sa famille n’est pas la seule à essayer de reprendre la contrebande de marchandises vers la bande de Gaza via les tunnels avec l’Égypte, car cela demande une organisation très compliquée. Il faut en effet échapper aux contrôles sécuritaires égyptiens à la frontière. Pour cela, a-t-il dit, il faut allonger le tunnel pour qu’il pénètre de 3 kilomètres (environ 2 miles) à l’intérieur du territoire égyptien, au-delà de la zone tampon de 1 500 mètres de profondeur mise en place du côté égyptien.

Mohammed Abu Jayab, rédacteur en chef du journal économique Al-Eqtesadia à Gaza, a déclaré à Al-Monitor : “La reprise des opérations de contrebande dans les tunnels portera atteinte aux revenus financiers que le mouvement Hamas tire des taxes qu’il prélève sur les marchandises égyptiennes qui arrivent officiellement à Gaza via le poste frontière de Rafah.”

Bien qu’aucun chiffre officiel ne soit disponible sur l’importance de ces retours financiers, selon Abu Jayab le Hamas gagnerait environ 40 à 50 millions de shekels israéliens (12,3 à 15,4 millions de dollars) par mois grâce aux taxes imposées sur les marchandises égyptiennes entrant dans la bande de Gaza.

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Il a précisé que les marchandises qui rapportent le plus au trésor du Hamas sont le carburant, les cigarettes, la mélasse, le gaz de cuisine, le muassel (tabac utilisé pour le narguilé) et les matériaux de construction.

Abu Jayab a ajouté qu’environ 4 millions de paquets de cigarettes entrent chaque mois dans la bande de Gaza en provenance d’Égypte et que le Hamas impose une taxe estimée à cinq shekels (1,54 dollar) sur chaque paquet, ce qui signifie que 20 millions de shekels (6,2 millions de dollars) vont au trésor public du Hamas chaque mois grâce aux seuls revenus des cigarettes.

Environ 9 millions de litres de carburant par mois entrent dans la bande de Gaza, et le Hamas impose une taxe de 1,5 shekels (0,46 $) sur chaque litre de carburant. En d’autres termes, 13,5 millions de shekels (4,16 millions de dollars) par mois vont au trésor du Hamas grâce aux seules recettes du carburant.

Un porte-parole du ministère de l’Intérieur basé à Gaza a refusé de commenter la reprise des activités de contrebande le long de la frontière, mais un haut fonctionnaire du ministère a déclaré à Al-Monitor, sous couvert d’anonymat, que son ministère “déploie tous les efforts imaginables pour empêcher que des tunnels soient creusés vers le territoire égyptien, et qu’il soutient les efforts de l’Égypte pour éliminer ces tunnels”.

Il a refusé de donner plus de détails.

Talal Okal, analyste politique et écrivain pour le journal Al-Ayyam basé à Ramallah, a déclaré à Al-Monitor : “Le retour de l’activité dans les tunnels est quelque chose que ni l’Égypte, ni Israël, ni le Hamas n’apprécieront.”

Selon lui, le retour de l’activité dans les tunnels aura des conséquences négatives pour les trois camps. L’Égypte, a-t-il expliqué, craint l’infiltration d’éléments extrémistes de Gaza vers le Sinaï par ces tunnels, et Israël craint la contrebande de matériaux et de machines dont l’entrée à Gaza est interdite parce qu’ils pourraient être utilisés pour fabriquer des armes.

“Le Hamas, quant à lui, ne veut pas voir se réduire le montant des taxes qu’il récolte grâce à l’entrée officielle de marchandises égyptiennes dans la bande de Gaza via le passage de Rafah”.

A1 * Rasha Abou Jalal est auteur et journaliste à Gaza. Elle couvre les événements politiques et les questions humanitaires et ele a produit des reportages sur des questions sociales pour le journal local Istiklal pendant six ans. Rasha a également été membre du jury de l’événement annuel sur la liberté de la presse dans la bande de Gaza, Press House, en 2016.

27 avril 2021 – Al-Monitor – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet