La prochaine étape pour la résistance populaire palestinienne à Gaza

Photo : Ramez Haboub
Des manifestantes se joignent à la Grande Marche du Retour à Jabalia dans le nord de la bande de Gaza le 30 mars 2019 - Photo : Ramez Haboub

Par Romana Rubeo, Ramzy Baroud

Un entretien avec Wafaa Aludaini, témoin de nombreuses tragédies récentes à Gaza et aussi d’une résistance ininterrompue

Wafa a vécu la violente occupation israélienne, le blocus qui a suivi sur Gaza et plusieurs guerres qui ont fait des dizaines de milliers de morts et de blessés parmi les Palestiniens.

Mais aucune des guerres d’Israël n’a eu autant d’impact sur la vie d’Aludaini que l’attaque de 2014 qu’Israël a surnommée « Opération Protective Edge ».

Sur les près de 18 000 maisons détruites, deux maisons, l’une appartenant à la famille de Wafaa et l’autre à sa belle-famille, ont été détruites par les bombes israéliennes.

L’infrastructure de Gaza, déjà délabrée par les guerres précédentes et un siège prolongé, a été frappée massivement pendant les 51 jours de bombardement israélien.

La plus irremplaçable de toutes ces pertes tragiques est la vie humaine, puisque 2251 Palestiniens ont été tués et plus de 11 000 blessés, dont beaucoup se retrouvent mutilés.

La guerre et le siège n’ont cependant fait que renforcer la détermination de Mme Wafaa, qui s’est davantage impliquée dans la couverture de l’actualité de Gaza, espérant révéler des vérités longtemps cachées et contester les récits des grands médias et les stéréotypes les plus répandus.

Pendant la « Grande Marche du Retour », un mouvement populaire qui a commencé le 30 mars 2018, Wafaa a rejoint les manifestants, faisant des reportages quotidiens sur les meurtres et les blessures de jeunes non armés qui affluaient vers la barrière qui sépare Gaza assiégée d’Israël, pour réclamer leur liberté et leurs droits humains les plus basiques.

Enragés par les chants quotidiens des réfugiés appelant à la « Fin du siège », à une « Palestine libre », et leur insistance inébranlable sur leur « droit au retour » dans leurs villages d’origine en Palestine – ethniquement nettoyés lors de la naissance violente d’Israël en 1948 – les tireurs d’élite israéliens ont ouvert le feu. Au cours des deux premières années de la Marche, plus de 300 Palestiniens ont été tués et des milliers d’autres blessés.

Aludaini était là pendant toute l’épreuve, rendant compte des morts et des blessés, consolant les familles endeuillées, et participant également à un moment historique où tout Gaza s’est levé et s’est uni derrière un seul chant de liberté.

Aludaini n’était pas une journaliste typique faisant des reportages à la clôture de séparation, car elle était à la fois le récit et la narratrice.

« Je suis journaliste, mais je suis aussi une réfugiée. Mes parents ont été expulsés de leur village en Palestine, qui se trouve maintenant en Israël », raconte-t-elle.

« Être journaliste à Gaza n’est pas facile, car chaque jour, vous risquez d’être tué, blessé ou enlevé par les forces d’occupation israéliennes. En fait, de nombreux journalistes ont été assassinés par les tirs israéliens ».

Sur les raisons pour lesquelles elle a choisi le journalisme comme carrière, bien qu’elle ait étudié la littérature anglaise dans une université de Gaza, Aludaini a déclaré que plus elle comprenait les reportages des médias traditionnels sur la Palestine, plus elle se sentait frustrée par la représentation injuste de la Palestine et de la lutte des Palestiniens.

« Les journalistes des médias grand public qui rapportent [sur la Palestine] aident, d’une certaine manière, l’occupation israélienne à tuer plus d’innocents en Palestine, en particulier dans la bande de Gaza. (Ils) renforcent le peuple (israélien) qui nous a expulsé en 1948, l’encourageant à violer le droit international », explique Mme Aludaini.

« Je leur demande donc de venir ici, en Palestine, pour voir par eux-mêmes, pour voir le mur de l’Apartheid, pour voir les points de contrôle, pour voir ce qui se passe dans les prisons israéliennes. Ce n’est qu’après l’avoir vu de leurs propres yeux qu’ils pourront dire la vérité, parce que les journalistes doivent dire la vérité et défendre l’humanité, quelle que soit leur religion et quoi que ce soit d’autre ».

Sur un ton similaire, Aludaini a mis au défi les « défenseurs de l’occupation israélienne » de venir en Palestine et d’ « écouter les gens dont les enfants ont été tués; ceux qui ont été expulsés de leurs maisons. Dans chaque foyer en Palestine, il y a une histoire de misère, mais vous ne trouverez jamais (ces récits) dans les médias grand public ».

Concernant la Grande Marche du Retour, Aludaini a déclaré que la Marche était « une manifestation populaire où la population de Gaza s’est collectivement rassemblée à la barrière de séparation entre Gaza et Israël », pour manifester diverses formes de résistance qui se sont principalement concentrées sur la résistance culturelle.

Les manifestants ont conduit diverses formes « d’activités traditionnelles, comme danser la dabka, chanter de vieilles chansons, cuisiner des plats palestiniens », a déclaré M. Aludaini, notant que les scènes les plus touchantes étaient celles de « Palestiniens âgés tenant les clés de leurs maisons d’où ils ont été expulsés de force en 1948 pendant la Nakba« , ou la Grande Catastrophe.

« Ce type de résistance populaire n’est pas nouveau car les Palestiniens (car ils ont) toujours utilisé tous leurs moyens pour lutter pour leurs droits, pour combattre (contre l’occupation militaire israélienne), comme les protestations hebdomadaires (à la barrière de Gaza), ou (les actes symboliques de) jets de pierres. Même lorsque les Gazaouis ont recours à la résistance armée, les gens ne cessent de manifester en même temps des (formes) de résistance populaire ».

Mais est-ce la fin de la Marche du retour ?

Aludaini a déclaré que la Marche n’est pas terminée, mais que la stratégie sera reformulée pour minimiser le nombre de victimes.

« Après presque trois ans de protestations, le Haut Comité de la Grande Marche du Retour a décidé de changer l’approche des protestations. Dorénavant, les marches ne seront plus organisées sur une base hebdomadaire, mais uniquement sur une base nationale, car Israël utilise une force mortelle contre des manifestants pacifiques et non armés ».

Selon M. Aludaini, le ministère de la santé de Gaza, qui est déjà débordé par le manque d’équipement hospitalier, d’électricité et d’eau potable, ne peut plus supporter la pression quotidienne du nombre de morts et de blessés.

Aludaini elle-même a passé de nombreuses heures dans les hôpitaux de Gaza, interrogeant et réconfortant les blessés. Elle nous a parlé d’une mère gazaouie de quatre enfants qui a participé à la Marche du Retour tous les vendredis sans exception. « Un jour, elle a reçu une balle dans la jambe, et elle avait du mal à marcher. Mais le vendredi suivant, elle est retournée à la clôture. Quand je lui ai demandé pourquoi elle était revenue malgré sa blessure, elle m’a dit : « Je ne permettrai jamais aux Israéliens de voler ma terre. C’est ma terre, ce sont mes droits et je reviendrai (pour les défendre) encore et encore ».

Pour Aludaini, c’est la résilience de ces gens apparemment ordinaires qui l’inspire et lui donne de l’espoir.

Une autre histoire est celle d’une jeune fille de 19 ans qui a imploré à plusieurs reprises ses parents de pouvoir se joindre aux manifestations. Lorsqu’ils ont finalement cédé, la jeune fille a été blesssée d’une balle tirée dans l’œil par un sniper israélien. Aludaini et ses camarades se sont précipités à l’hôpital pour manifester leur soutien à la manifestante qui avait perdu son œil, mais ils l’ont retrouvée de bonne humeur, plus forte et plus déterminée que jamais.

« Elle nous a dit que dès qu’elle quittera l’hôpital, elle retournera à la clôture. »

Aludaini conteste la « propagande israélienne » qui prétend que ses guerres et la violence actuelle à Gaza sont motivées par l’autodéfense. Si c’est le cas, « pourquoi Israël vise-t-il la Cisjordanie qui est également soumise à l’annexion et à l’apartheid », demande-t-elle ?

« (Actuellement) il n’y a pas de résistance armée (en Cisjordanie), mais (l’armée d’occupation israélienne) tue encore des gens chaque jour ».

Aludaini, qui regrette le manque d’importance accordée à l’étude des médias dans les universités de Gaza, est déterminée à poursuivre son travail de journaliste et de militante car lorsque les médias s’avèrent incapable d’exposer les crimes israéliens à Gaza, ce sont des personnes comme Wafa Aludaini qui font toute la différence.

Ramzy Baroud * Ramzy Baroud est journaliste, auteur et rédacteur en chef de Palestine Chronicle. Son prochain livre est «The Last Earth: A Palestine Story» (Pluto Press). Baroud a un doctorat en études de la Palestine de l’Université d’Exeter et est chercheur associé au Centre Orfalea d’études mondiales et internationales, Université de Californie. Visitez son site web: www.ramzybaroud.net.

* Romana Rubeo est traductrice freelance et vit en Italie. Elle est titulaire d’une maîtrise en langues et littératures étrangères et spécialisée en traduction audiovisuelle et journalistique. Passionnée de lecture, elle s’intéresse à la musique, à la politique et à la géopolitique.

2 juin 2020 – RamzyBaroud.net – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah

Soyez le premier à commenter

Laisser une réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*


Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.