1er mai 2026 - Un Palestinien inspecte les restes d’une voiture incendiée par des colons israéliens dans le village de Wadi Rakhim, près de Susya, dans la région de Masafer Yatta, au sud de la Cisjordanie. Les colons observaient la scène depuis un avant-poste qu’ils avaient érigé trois semaines plus tôt. Les colons avaient également tagué une maison palestinienne inachevée et y avaient dessiné une étoile de David. Depuis le 7 octobre 2023, date à laquelle la guerre génocidaire contre Gaza a commencé, les attaques et le harcèlement des Palestiniens en Cisjordanie par les colons et les forces israéliennes ont considérablement augmenté. Cela a entraîné le déplacement forcé de dizaines de communautés dans le cadre d’un processus de nettoyage ethnique à long terme - Photo : Moosab Shawer / Activestills
Par Majd Jawad
Découvrez le réseau local de volontaires palestiniens qui passent leurs nuits à défendre leurs villages de Cisjordanie contre la violence croissante des colons israéliens.
Sous la lune de minuit, au sommet de la montagne qui surplombe le village de Sinjil, les habitants envoient des signaux vers les collines de l’autre côté de la vallée avec des lampes torche.
Ces faisceaux lumineux, associés aux petites lanternes, habituellement utilisée comme décoration pendant le ramadan, qui entourent une petite tente de veille, font partie d’un système d’alerte en temps réel. Ils sont le signe que le village est sur le qui-vive et veille.
« Tu vois cette lumière ? », demande doucement l’un des jeunes hommes en pointant du doigt une lueur vacillante sur la colline d’en face. J’acquiesce. Pendant un instant, personne ne parle. Le vent est cinglant à cette altitude, et en contrebas, le village est plongé dans l’obscurité totale.
« Ça veut dire qu’ils sont là », dit-il. « Qu’ils veillent, comme nous. »
Alors que la fréquence des attaques des colons contre les communautés palestiniennes atteint des niveaux sans précédent sans que les autorités ne tentent d’endiguer l’escalade de la violence dans toute la Cisjordanie occupée, ce sont des groupes de bénévoles locaux, connus sous le nom de comités de protection ou de « gardes de nuit », qui forment la première ligne de défense contre ces violences quasi quotidiennes.
Le groupe de jeunes organisant des patrouilles de nuit à Sinjil en fait partie.
La tente, constituée d’une fine toile tendue sur des poteaux métalliques, dont les bords sont maintenus par des pierres pour résister au vent, est, malgré sa modestie, devenue la ligne de front du village.
Des chaises en plastique sont alignées sur ses côtés, et un chargeur de téléphone commun est suspendu à un branchement électrique de fortune, alimentant les appareils qui permettent de rester connecté au village toute la nuit.
Comme tous ceux qui viennent ici, les hommes oscillent entre somnolence et vigilance, jonglant entre leur travail de jour et l’obligation de rester éveillés jusqu’à l’aube.
« Depuis le début de l’année dernière, et en raison de l’escalade des attaques contre Sinjil, nous avons jugé nécessaire de former un comité composé principalement de volontaires », explique R.M., un participant régulier du village.
« Il fallait organiser les quarts de garde plus efficacement et passer d’un modèle de faz’a à un système plus structuré. »
Pogroms en Cisjordanie : les colons assassinent et humilient
Ce que R.M. appelle faz’a est un terme familier palestinien désignant le moment où un groupe de personnes se précipite au secours d’autres membres de la communauté, ce qui représente l’expression organique et spontanée de l’entraide entre Palestiniens.
Dans le contexte de l’escalade des pogroms menés par les colons, les autres membres de la communauté sont à peu près la seule protection dont disposent les Palestiniens face aux colons juifs israéliens violents, qui continuent de tuer des Palestiniens dans les villes de Cisjordanie.
Depuis le début de l’année, plus de 260 Palestiniens ont été blessés lors d’attaques menées par des colons israéliens, selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA), soit une multiplication par trois par rapport à la moyenne mensuelle de 30 à 105 blessés par mois en 2023.
R.M. affirme qu’à Sinjil, ces attaques sont devenues quasi quotidiennes. « Avec la méthode ancienne, on n’arrivait plus à défendre notre peuple et nos terres », explique-t-il.
En juillet 2025, une attaque à grande échelle menée par des colons près de la ville a fait deux morts parmi les Palestiniens et au moins 58 autres blessés.
Depuis lors, les témoignages locaux indiquent un changement radical dans la fréquence des attaques, passant d’environ un incident par mois avant le 7 octobre à des agressions quasi quotidiennes contre le village.
« À quelle fréquence cela se produit-il maintenant ? », lui demandé-je.
R.M. laisse échapper un petit rire. « On ne compte plus comme ça », répond-il. « On compte les nuits calmes. » Il marque une pause. « Et il n’y en a pas beaucoup. »
Auparavant, les volontaires comptaient sur une faz’a individuelle chaque fois qu’une attaque se produisait, informant voisins et connaissances.
Mais à mesure que les attaques devenaient plus violentes et fréquentes, il est devenu essentiel de mettre en place des comités chargés de surveiller les alentours et de donner l’alerte, pour permettre au village de se rassembler et de défendre ses habitants non armés.
« Dès que nous repérons les colons qui attaquent, nous prévenons les habitants via WhatsApp ou makhshir (talkies-walkies) », explique R.M., précisant que ce mécanisme de protection reposait simplement sur le nombre.
« La mission première de la tente n’est pas l’attaque ; nous ne disposons pas d’outils ou d’armes comparables à ceux des colons. Mais nous nous efforçons de nous rassembler en grand nombre dans les zones susceptibles d’être prises pour cible, afin de dissuader une attaque avant même qu’elle ne commence. »
Une notification vient soudain rompre le silence. L’un des hommes prend son téléphone, lit rapidement le message, puis lève les yeux.
« Du mouvement », dit-il.
Personne ne panique, mais l’atmosphère change. Deux d’entre eux attrapent des lampes de poche et partent dans l’obscurité.
Ils reviennent et discutent longuement des dangers de la situation. « Les attaques surviennent toujours de manière inattendue », ajoute R.M, « généralement après minuit, quand les Palestiniens sont endormis, ou quand ils sont partis travailler à l’extérieur du village ou aux champs. Les assaillants sont généralement lourdement armés et nous devons réagir très vite. »
La première nuit du ramadan, le comité de Sinjil a été pris au dépourvu par une attaque d’une vingtaine de colons; un homme a été blessé et plusieurs ont été arrêtés, emprisonnés durant une semaine et sévèrement tabassés tout du long. Dans le même temps, l’armée a démantelé et confisqué la tente du comité, selon le récit de R.M.
Sans abri, les volontaires ont continué d’assurer des quarts de nuit pendant plusieurs mois dans le froid et l’obscurité, jusqu’à ce que les habitants du village s’associent pour acheter et reconstruire une autre tente. Leur travail se poursuit, tout comme les attaques des colons.
La renaissance d’une ancienne tradition
L’émergence de comités de protection populaires dans les villages palestiniens n’est pas seulement un écho des formes passées d’action collective, c’est la renaissance d’une tradition profondément enracinée d’auto-organisation communautaire qui remonte à la première Intifada, même si les conditions politiques étaient profondément différentes.
« Malgré le contexte politique différent, notre expérience historique de la première Intifada est similaire à celle des comités d’aujourd’hui », a déclaré à Mondoweiss R.S., une membre d’un comité populaire du camp de réfugiés de Jénine.
Elle vit désormais dans le quartier d’al-Jabriyat à Jénine, après que les résidents du camp de réfugiés ont été expulsés de force et n’ont pas été autorisés à revenir.
Entre 1987 et 1993, la première Intifada fut une lutte pour la survie quotidienne. Les Palestiniens ont développé leurs propres systèmes pour survivre aux couvre-feux, aux bouclages et à la menace constante d’arrestation.
Des comités locaux ont vu le jour dans les quartiers, les villages et les camps de réfugiés, pour organiser la distribution de nourriture, dispenser des cours clandestins lorsque les écoles étaient fermées et fournir une aide médicale de base lorsque l’accès aux soins était bloqué.
« Cela a fourni de nombreux modèles de travail collectif et résilient. Personne n’avait faim à l’époque ; toute personne dans le besoin trouvait quelqu’un pour l’aider et lui donner un coup de main. De nombreux habitants ont offert leurs maisons, leurs mosquées et leurs clubs à ceux qui avaient été déplacés du camp. Personne ne dormait à la belle étoile. » a ajouté R.S.
« C’est différent maintenant », a-t-elle ajouté doucement. « Mais c’est aussi pareil. »
Selon la Commission de résistance à la colonisation et au mur, un organisme officiel aligné sur l’Autorité palestinienne qui documente l’activité de colonisation israélienne, les origines de la dernière incarnation des comités de protection remontent à 2015, en grande partie à la suite de l’incendie criminel dévastateur de Duma.
Cet attentat a coûté la vie à des membres de la famille Dawabsheh, dont Ali, âgé de 18 mois, et ses deux parents.
« La nécessité de gardes de nuit est apparue clairement comme un moyen de prévenir les attaques des colons », a déclaré Amir Daoud, directeur de la documentation à la Commission, à Mondoweiss.
« À ce stade, une coordination s’est mise en place avec les forces locales et les organismes étudiants, et un nombre limité de comités ont été formés dans les villages les plus vulnérables aux attaques, avec un soutien logistique simple tel que des outils de communication. »
Un exemple bien connu est celui des « unités de confusion nocturne » dans des endroits comme le village de Beita et lors de la bataille pour Jabal Sabih.
Ce modèle est toutefois resté limité jusqu’au 7 octobre, date à laquelle, selon Daoud, la violence des colons s’est fortement intensifiée en Cisjordanie, redéfinissant le rôle de ces comités.
Ce qui n’était au départ que des initiatives locales de gardes de nuit s’est transformé en un système plus large de protection communautaire, notamment contre les tentatives répétées d’incendies criminels nocturnes visant des habitations. « Cela a contribué à la diffusion du modèle des comités dans de nombreuses communautés », a-t-il ajouté.
Mais leur rôle, a souligné Daoud, va au-delà de la protection immédiate. Dans un contexte où la violence est souvent sous-déclarée ou contestée, ces comités sont devenus une forme de documentation sur le terrain et de responsabilité publique.
« Ces comités transmettent la situation telle qu’elle est, instant par instant, depuis l’intérieur des villages et des zones menacées, ce qui nous donne la capacité d’agir juridiquement et dans les médias avec rapidité et efficacité. Sans cette présence populaire, de nombreuses violations resteraient invisibles ou difficiles à prouver. Pour nous, ils constituent un élément essentiel du système de résistance, et non pas simplement un outil organisationnel. »
Leur structure, a-t-il noté, est délibérément hétérogène et locale plutôt que centralisée. Chaque village s’organise en fonction de sa géographie et des menaces spécifiques auxquelles il est confronté — qu’il s’agisse de routes de colons, de la proximité d’avant-postes ou de schémas de raids.
Alors que certaines communautés fonctionnent avec un soutien externe et des outils de coordination plus avancés, d’autres s’appuient sur des ressources minimales, reflétant un système de protection fragmenté mais souple.
Pourtant, si l’éthique de la solidarité collective et du « sumud » reste intacte, les outils ont fondamentalement évolué. Ce qui était autrefois organisé par le biais de tracts, de grèves et de mobilisations en face à face s’est désormais orienté vers des infrastructures numériques permettant une coordination en temps réel et une documentation immédiate.
Cette transformation a introduit une nouvelle dimension cruciale : la capacité à traduire les expériences locales de violence en récits visibles à l’échelle mondiale.
« Les réseaux sociaux ont redéfini la nature du travail collectif au sein des comités de protection », a déclaré R.S., membre du comité de Jénine. « Ils s’appuient fortement sur des applications comme WhatsApp et Telegram pour une coordination instantanée, que ce soit pour signaler les mouvements de colons ou organiser des gardes de nuit. »
Ce type de communication instantanée confère aux comités une grande capacité de réaction rapide et réduit le besoin de structures organisationnelles complexes. « N’importe qui peut faire partie du réseau », a-t-elle ajouté.
Faire plus avec moins et partager la charge
Même s’ils tirent parti des technologies numériques, les comités de protection locaux restent freinés par des ressources limitées et un terrain imprévisible.
Une étude menée par une ONG locale, la Fondation palestinienne pour la promotion du dialogue mondial et de la démocratie, met en évidence les défis auxquels sont confrontés les clubs de jeunes, les organisations de base et les comités de quartier et de bénévoles, notamment le manque de ressources logistiques, d’équipements de protection individuelle et de matériel de pointe, ce qui place les bénévoles dans une situation très défavorable.
Ces groupes ont également été victimes de harcèlement et d’attaques de la part des colons et de l’armée, y compris des incidents de tirs directs visant des bénévoles effectuant des patrouilles de nuit. Dans le village de Beit Lid, à l’est de Tulkarem, qui a subi des attaques répétées de colons, les comités ont été confrontés à des problèmes inattendus.
Des jeunes hommes du village ont rapporté avoir reçu soudainement, dans leurs groupes WhatsApp, des messages qui semblaient provenir du téléphone d’un autre volontaire qui avait été arrêté plus tôt dans la nuit par les forces israéliennes. Ces messages mettaient en garde contre tout rassemblement ou tentative de mobilisation en réponse à l’attaque.
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« Ces messages ont semé la confusion et l’hésitation au sein des groupes, les membres essayant de déterminer s’ils étaient authentiques ou envoyés sous la contrainte », explique A.S., un membre des comités. « Il est apparu par la suite aux personnes concernées que le téléphone avait été utilisé pendant sa détention, transformant un outil de coordination en un moyen d’intimidation. »
Malgré cette perturbation, les comités ont progressivement repris leur coordination, en adaptant leurs pratiques de communication avec plus de prudence et de vérification.
Cet épisode a mis en évidence non seulement les risques physiques auxquels les bénévoles sont exposés, mais aussi l’évolution des méthodes utilisées pour entraver et retarder la réponse collective.
Entraide
Les comités opèrent également en s’engageant dans des efforts d’entraide pour faire face aux conséquences d’une attaque de colons. Plutôt que de laisser les ménages touchés supporter seuls l’intégralité du fardeau des dégâts, le comité répartit la responsabilité au sein de la communauté au sens large, considérant les pertes comme un fardeau social et économique partagé.
La ville de Qaryut en est un exemple : elle a mis en place un fonds communautaire d’indemnisation pour les personnes touchées par les attaques de colons. « Nous avons constitué un comité de huit personnes et réparti les tâches entre elles », explique S.A., membre du comité.
« Certains membres sont chargés de la surveillance et de l’organisation, d’autres de l’évaluation des dégâts causés par les attaques afin de faciliter l’indemnisation, et d’autres encore du système d’alerte immédiate destiné aux habitants du village. »
Ce mécanisme d’indemnisation, explique-t-il, a été créé pour garantir que les pertes ne soient pas supportées uniquement par les victimes. « L’idée était que personne ne se sente seul face à ce qui s’est passé », précise-t-il, expliquant que cette initiative entièrement autofinancée est destinée à apporter un soutien financier pour les biens endommagés, les terres agricoles brûlées et les familles touchées.
Ce système a été activé en réponse aux attaques répétées des colons à Qaryut, notamment un raid en septembre 2024 au cours duquel deux Palestiniens ont été blessés, et une attaque en mars 2026 dans des villages voisins qui a fait trois blessés et causé l’incendie de plusieurs véhicules et biens municipaux.
Les habitants affirment que les colons déchaînent leur violence tout à la fois contre les personnes et contre les matériels et produits agricoles.
Outre une compensation financière, le fonds fournit également des soins médicaux et des produits médicaux de base aux personnes blessées lors des attaques en cours, renforçant ainsi un système plus large de résilience communautaire face à la violence répétée des colons.
Partout en Cisjordanie, les communautés ont développé leur propre version de ce système, en utilisant des outils différents, sur des terrains différents, et en assumant des risques différents.
Mais la logique est la même partout : en l’absence de toute protection venant d’en haut, la seule chose qui se dresse entre un village palestinien et la prochaine attaque, c’est le village lui-même.
Le fonds d’indemnisation à Qaryut, les réseaux WhatsApp à Beit Lid, les patrouilles de nuit à Sinjil — chaque village a trouvé sa propre réponse à la même question : comment protéger ce qui vous appartient quand personne d’autre ne le fera ?
Alors que je quitte le site de Sinjil, une équipe termine son service tandis qu’une autre arrive. Un petit groupe se rassemble à l’intérieur de la tente pour un bref passage de relais, au cours duquel un jeune homme transmet le registre de service et informe l’équipe qui arrive de ce qui a été observé au cours des dernières heures.
Puis la nouvelle équipe s’installe ; certains ont amené avec eux des bouteilles de boissons énergisantes et des cigarettes, qu’ils posent sur la table. La nuit, comme toutes les nuits, ne fait que commencer.
Auteur : Majd Jawad
* Majd Jawad est journaliste et chercheur originaire de Jénine, en Palestine. Il est titulaire d'une maîtrise en démocratie et droits de l'homme de l'université de Birzeit et d'une licence en journalisme.
27 avril 2027 – Mondoweiss – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

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