Des élections en Palestine ne résoudront pas l’absence de stratégie pour une libération nationale

Photo : Oren Ziv/Activestills.org
Photos de manifestants palestiniens assassinés par les troupes israéliennes d'occupation face à la clôture de séparation entre Gaza et Israël [Palestine de 48] - Photo : Oren Ziv/Activestills.org

Par Ramzy Baroud

Il est évident que le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, a sous-estimé la gravité des défis auxquels sont confrontés la Palestine et les Palestiniens.

L’accord précipité entre son parti, le Fatah et le Hamas à Istanbul le 24 septembre, et le discours du dirigeant palestinien lors de la 75e session de l’Assemblée générale des Nations unies le lendemain, indiquent que les dirigeants palestiniens s’obstinent à opérer dans les limites étouffantes des accords d’Oslo et de la voie sans issue du « processus de paix ».

Abbas a passé la plus grande partie de sa carrière politique à maîtriser un équilibre complexe qui lui permettait de rester le leader privilégié des Palestiniens – pour l’Occident – tout en légitimant son pouvoir auprès de ses concitoyens par un système de patronage politique – lui-même subventionné par des bailleurs de fonds internationaux dirigés par les États-Unis.

Le résultat a bien fonctionné pour Abbas et une clique de Palestiniens sont devenus riches grâce à leurs liens avec l’Autorité d’Abbas, mais le peuple palestinien n’y a rien gagné.

Depuis un quart de siècle, en particulier depuis la création de l’Autorité palestinienne en 1994, la cause palestinienne a traversé ses périodes les plus sombres et les plus démoralisantes, une période qui se caractérise par une violence israélienne extrême, une expansion rapide des colonies juives illégales, une corruption débridée au sein de l’élite politique palestinienne et une désunion sans précédent entre les Palestiniens à travers le monde.

Le projet de l’AP aurait être maintenu en vie si le président américain Donald Trump n’avait pas décidé de se désengager des stratégies précédentes de ses prédécesseurs au Moyen-Orient – au premier rang desquelles figure l’infructueux « processus de paix ».

Cependant, ce n’est pas l’administration Trump qui a opté pour un retrait américain du Moyen-Orient en général, et de la Palestine en particulier. Trump n’a fait qu’accélérer ce qui était devenu la nouvelle doctrine américaine en matière de politique étrangère. Pendant les deux mandats de l’ancien président Barack Obama, la Palestine a été brièvement prise en compte dans les calculs américains : dans les premiers mois, et de nouveau, lorsque l’administration du « canard boiteux » s’est abstenue, en décembre 2016, d’opposer son veto à la résolution 2334 du Conseil de sécurité des Nations unies qui condamnait les colonies juives illégales d’Israël.

Pendant de nombreuses années, le « processus de paix » a existé en théorie. Sur le terrain, les accords d’Oslo ont été transformés en accords de sécurité technique et financiers entre les hauts responsables de l’AP et le gouvernement israélien.

Lorsque, en février 2019, Washington a décidé de mettre fin à son aide financière aux dirigeants palestiniens, Abbas et l’AP ont interprété cette décision comme une déclaration politique selon laquelle Washington et Tel-Aviv ne considéraient plus leurs alliés palestiniens « modérés » comme des atouts.

Déconcerté par ce brusque changement dans la politique américaine, Abbas a cherché des alternatives. Au lieu de présenter de sincères excuses au peuple palestinien pour la corruption de ses dirigeants, ses échecs personnels, l’esprit de faction et les opportunités gâchées d’unifier les Palestiniens autour d’une nouvelle stratégie de libération nationale – une stratégie alimentée par la résistance populaire et la solidarité mondiale – Abbas a maintenu le même vieux discours, sans aucune gêne.

Lors de son discours à l’ONU ce vendredi, Abbas a voulu encore faire référence au processus de paix en appelant, une fois de plus, à une conférence internationale, entre autres fantasmagories. Les références d’Abbas sont à la fois dépassées et irréalistes, car Washington se tourne maintenant vers une nouvelle phase, qui repose sur le mépris total du droit international et l’acceptation de facto du colonialisme et de l’occupation par Israël de la Palestine.

Outre le fait de faire appel aux supposées sensibilités occidentales, un autre élément crucial du nouveau jeu d’équilibriste de l’AP consiste à se refaire une beauté devant les Palestiniens du peuple qui, pendant des décennies, se sont sentis abandonnés et sans dirigeant.

Dans son discours aux Nations Unies, Abbas s’est efforcé de se repositionner auprès de ces deux différents publics cibles. « Nous continuerons à créer de la vie et de l’espoir sous le drapeau de l’unité nationale et de la démocratie », a-t-il déclaré, ajoutant : « Nous resterons fidèles à la paix, à la justice, à la dignité humaine et nationale en toutes circonstances ».

En fait, Abbas ne s’est engagé ni en faveur de la démocratie ni en faveur de l’unité palestinienne. Il n’est actuellement pas élu car son mandat présidentiel a expiré en 2009, et jamais au cours de ses 15 ans de règne, il n’a sérieusement opté pour la participation ou l’unité de son peuple.

Le dernier épisode de la saga de l’unité a eu lieu à Istanbul le 24 septembre. Malgré les discours triomphants qui ont suivi, cela aussi a semblé être un simple exercice très formel, chacun étant centré sur ses propres intérêts.

La courte déclaration selon laquelle les rivaux du Fatah et du Hamas sont enfin prêts pour des élections démocratiques est une initiative subtile mais, en fin de compte, futile. L’accord permettra à Abbas de gagner du temps pour se vendre en tant que modéré politique, bien que des élections libres et démocratiques ne pourront jamais être organisées sous l’occupation israélienne.

Il est vraiment douteux que des élections, libres ou non, soient possibles. Suite à l’accord, le représentant du Fatah aux pourparlers, Azzam al-Ahmad, a déclaré que « sans Jérusalem, il n’y aura pas d’élections ». En d’autres termes, cela signifie : « il n’y aura pas d’élections ».

Lors des premières élections palestiniennes en 1996, Israël a interdit la participation des habitants de Jérusalem, se contentant d’accepter des votes en nombre très limité dans des zones situées à la périphérie de la ville, et uniquement par voie postale. Il est impensable qu’Israël permette un vote palestinien massif à Jérusalem maintenant que Washington a pleinement reconnu la ville comme capitale d’Israël.

Qu’en est-il des Palestiniens vivant dans les zones B et C, qui sont, à différents degrés, sous contrôle militaire israélien ? Seront-ils inclus dans le vote ? Qu’en est-il des Palestiniens bloqués derrière le mur d’apartheid israélien en Cisjordanie ? Dans les « zones de tir » ? Ou ceux qui sont isolés dans de petites poches dans la vallée du Jourdain, etc ?..

Les élections démocratiques sont idéales dans des circonstances où une nation dispose d’une véritable souveraineté, d’un cadre juridique et politique et d’un contrôle territorial. L’AP n’a rien de tout cela.

De plus, insister sur la tenue d’élections qui, même si elles avaient finalement lieu, ne feront que conduire à la refonte de l’Autorité palestinienne, revient à entretenir les nombreuses illusions d’Oslo et du « processus de paix » qui lui est associé.

Alors que le processus d’Oslo a totalement sacrifié les Palestiniens, il a été utile à Israël car il a mis fin sans cérémonie à l’ensemble du projet palestinien de libération nationale au profit d’un programme de « construction de l’État » qui n’avait aucune base tangible dans la réalité. Si elle est sérieuse dans ses intentions, la direction palestinienne doit démolir, et non maintenir le statu quo.

Même des élections réussies dans le cadre d’Oslo détourneraient encore plus les énergies palestiniennes de leur projet de libération en faveur d’une autre impasse politique, qui ne ferait que protéger les « gains » des élites dirigeantes palestiniennes, tout en vendant aux Palestiniens le faux espoir que la paix tant convoitée est toujours à portée de main.

Ramzy Baroud * Ramzy Baroud est journaliste, auteur et rédacteur en chef de Palestine Chronicle. Son dernier livre est «These Chains Will Be Broken: Palestinian Stories of Struggle and Defiance in Israeli Prisons» (Pluto Press). Baroud a un doctorat en études de la Palestine de l’Université d’Exeter et est chercheur associé au Centre Orfalea d’études mondiales et internationales, Université de Californie. Visitez son site web: www.ramzybaroud.net.

30 septembre 2020 – RamzyBaroud.net – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah