Toi qui m’appelles islamo-gauchiste, laisse-moi te dire pourquoi le lâche, c’est toi

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Prière mixte dirigée par des femmes imames à Paris - Septembre 2019 - Photo via Euronews

Par Alexis Dayon

Depuis quelques jours, tu as donné le ton. Un collègue a été atrocement assassiné (comme lui, j’enseigne l’EMC, et Vendredi je me suis vu à sa place). Toi, il n’a pas fallu une heure pour que tu sois sur tous les réseaux, toutes les ondes, à scander : toi, tu es brave ! Toi, tu nommes l’ennemi ! Moi, tu m’as tamponné un railleur « padamalgam », et depuis, je suis le lâche. Mais le lâche, c’est toi.

On t’a dit et redit que la formule appartenait à l’extrême-droite, qu’elle était le décalque exact du « judéo-bolchévique » brandi naguère par les pires gens pensables. Ça ne t’a pas arrêté. Combien moins cela t’arrêtera, maintenant que l’expression saute de bouche en bouche sur toutes les lèvres de la République, de Bernard Cazeneuve à Marine Le Pen en passant par Jean-Michel Blanquer ou Manuel Valls ! Ça y est, c’est entériné : le mot porte le sceau de l’officialité – et c’est que ce doit exiger de s’armer d’une bravoure immense, que de parler comme toutes les bouches sur tous les canaux où des bouches parlent ! Prenons le mot, donc, puisqu’il est adopté.

L’islamo-gauchisme, c’est ta création

Il n’y a pas grand doute à ce sujet : tu me compteras au nombre des islamo-gauchistes. La vue d’une mère d’élève voilée ne m’emplit d’aucun effroi, ni non plus celle d’un voile porté par une femme dans la rue, à la plage, ou en train de faire son jogging. Les rayons halal ne me paraissent pas être la succursale du terrorisme. Et la dénomination même que tu aimes tant employer – tu sais, ton fameux « problème de l’Islam » – me paraît scandaleuse, parce que je n’aime pas qu’on dise à cinq millions de mes concitoyens, cinquante fois le jour, que leur existence est un « problème ».

Bref, je coche les cases : je suis un islamo-gauchiste. Enfin, il paraît. C’est toi qui me le dis. Ce mot, c’est toi qui m’en affubles. Moi, je me sens islamo-que dalle. Moi, les Musulmans, en tant que tels, j’en pense rien : j’en ai rencontré des éclairés, des rétrogrades, des bons, des vils, des que je compte pour des amis et d’autres que j’aurais du mal à supporter ne serait-ce que le temps d’une conversation… comme partout, comme avec tout le monde, en fait. Les communautés, en règle générale, j’en pense rien ; c’est à peine si je sais que ça existe, et généralement, quand ça existe, je crois que c’est surtout parce qu’il y a des gens comme toi pour dire : « ces gens-là », qui ainsi assignent des individus divers à une catégorie unique et qui, par l’acte même d’assigner, produisent chez ces individus une communauté réelle de condition et d’intérêts qui est de devoir réagir à l’assignation. (En un autre temps, déjà, Jean-Paul Sartre expliquait que c’est l’antisémite qui, en décidant qu’il y a une « question juive », fait le Juif.)

En ce qui me concerne, je ne me compte que des concitoyens dont je voudrais qu’on respecte les droits, qu’on leur foute la paix, et qu’on arrête de leur demander de rendre des comptes pour des actes qu’ils n’ont pas commis, ou de décréter que leurs paroles et leurs actes ont un autre sens que celui qu’ils revendiquent. Un peu comme quand une femme porte un voile parce qu’elle dit que c’est sa façon d’aimer Dieu, et que toi, tu décrètes qu’elle le fait pour affirmer sa soumission aux hommes, parce que tu en as décidé ainsi, et que puisque tu en as décidé ainsi, alors c’est que toutes les femmes voilées font la promotion politique du patriarcat musulman, et que toi, très sensible à la domination du patriarcat (surtout musulman), tu es donc légitime à ouvrir la chasse générale aux femmes voilées. En sortie scolaire : provocation ! À la plage : provocation ! Au rayon course à pied chez Decathlon : provocation ! À la télévision dans un tutoriel cuisine : provocation ! Allons droit au but : pour toi, c’est leur existence qui est une provocation. Que t’ont-elles fait ?

Les femmes qui portent le voile, par leur existence même, t’offensent, et toi, tu ne supportes pas l’offense : tu as cela de commun avec celui que tu crois être ton ennemi – alors qu’il est bien plutôt ton reflet !

La loi dit qu’elles ont le droit, mais soyons honnêtes : tu t’en moques qu’elles aient le droit, et tu t’en moques de la loi. De nous deux – toi le fier défenseur de la laïcité et des principes de la République, moi le vil islamo-gauchiste – ce n’est pas moi qui veux refaire la loi de 1905 à ma sauce ou qui propose de réviser la Constitution, ce n’est pas moi qui veux mener une purge dans l’Observatoire de la laïcité. Moi la loi de 1905, elle me convient parfaitement. Nicolas Cadène qui s’applique à faire valoir avec rigueur l’esprit et la lettre de la loi, en rappelant chaque fois qu’il le faut (il le faut si souvent !) que le principe de laïcité n’est pas la chasse ouverte aux Musulmans, mais le principe garant de la liberté de culte et de la neutralité de la puissance publique, il me convient parfaitement. Toi, en revanche, tu as décidé de travestir la laïcité en ce qu’elle n’est pas, et d’en faire un principe de discrimination anti-musulman. Et quand, texte à l’appui, on te rappelle que ce que tu dis n’est pas la laïcité, que ce que tu dis n’est pas la loi, ta réponse, c’est de dire que dans ce cas, tu vas réécrire la loi. Réécrire la loi parce qu’elle ne te convient pas, parce qu’elle ne te permet pas d’asseoir ta loi comme toi, tu l’entends : mais qui donc est le séparatiste ?

La vérité, c’est que la vue d’une femme portant le voile, la vue d’un rayon halal, la vue d’une marche dénonçant l’islamophobie t’insupportent. La vérité, c’est que l’existence de « ces gens-là », pour autant que tu la vois, ou t’effraie – parce que pour toi, être Musulman, c’est déjà en soi un signal faible de radicalisation – ou t’offense – parce que tu es chez toi et que eux sont en trop, c’est bien cela ? Et la vérité, surtout, c’est que tu supportes mal l’offense. Vois-tu, les leçons d’EMC que je dispense à mes élèves – comme Samuel Paty, semble-t-il, dispensait les siennes – font grand cas de la notion d’offense chaque fois qu’il y est question de vivre ensemble : parce que vivre ensemble, c’est avant tout vivre avec des gens différents, des gens qui ne conçoivent pas identiquement ce qui est vrai, ce qui est sage, ce qui est beau, ce qui est bien… et que c’est pourquoi, avant tout bien, avant toute beauté, toute sagesse, toute vérité, ce qui en premier lieu est juste, c’est de réaliser un état politique du droit et des rapports sociaux qui permette à chacun de réaliser son existence selon l’idée qu’il s’en fait pour autant qu’il ne m’interdit pas de réaliser aussi la mienne, quand bien même sa conception de l’existence me serait offensante.

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Prière à la mosquée de Paris – Les campagnes systématiques (avouées ou déguisées ) contre la pratique de l’Islam en France sont l’expression d’une profonde crise morale, sociale et politique traversant la société et ses institutions – Photo : archives

Et c’est pourquoi, dans mes leçons d’EMC, je transmets l’idée que vivre libres, ça commence par tolérer que la liberté d’autrui m’offense. Qui sait, peut-être finirai-je, moi aussi, assassiné pour cela ? Peut-être sera-ce par un intégriste, parce qu’un intolérant religieux aura hurlé en ligne contre une caricature que j’aurai diffusée ? Peut-être sera-ce par un fasciste, parce que toi (oui, toi), tu auras hurlé en ligne contre une séance trop islamo-gauchiste à ton goût – peut-être m’auras-tu traité de « collabo » et un fou furieux se sentira-t-il de ce fait la fibre d’un résistant en saisissant une arme à feu ? Toi comme l’intolérant religieux, au fond, avez cela en commun : vous supportez si mal l’offense ! À mes yeux, tu es son reflet. Vous faites à vous deux une espèce d’hydre à deux têtes. Ton intolérance et la sienne sont strictement symétriques. La sienne prépare le terrorisme intégriste ; la tienne prépare le terrorisme d’extrême-droite ; à la fin, les deux prennent les armes, et cette guerre, c’est votre œuvre commune.

Pour ma part, je n’ai pas de préférence entre telle ou telle brute. Et je me moque bien de savoir au nom de quelle intolérance me tuera la brute qui me tuera. Alors à toi comme à lui, qui tenez tant à distinguer entre « nous » et « eux » : comptez-moi parmi eux.

Le 10 novembre, le 10 janvier, si seulement tu savais regarder : c’est tout un !

Ah, j’en oublierais presque de confesser, parmi mes crimes, celui qui sera inexpiable à tes yeux ! Le 10 novembre 2019, j’étais dans la rue, après qu’un homme d’extrême-droite avait ouvert le feu à la sortie d’une mosquée, et je participais alors à cette marche contre l’islamophobie que tu as tant honnie – tu sais bien, celle que tu as unilatéralement rebaptisée « marche de la honte », « marche des islamistes », etc. Il paraît qu’il y avait des gens peu fréquentables, çà et là dans le cortège ; c’est bien le premier cortège de ma vie où l’on m’a tenu responsable de qui s’était retrouvé dans le cortège plutôt que du mot d’ordre au nom duquel le cortège défilait.

Où tu risques de ne plus bien comprendre, et de te dire que je suis au mieux un crétin, au pire un hypocrite, c’est quand je t’avouerai que le 10 janvier 2015 aussi, j’étais dans la rue, pour une autre marche : celle pour Charlie. Ce doit t’être inconcevable. Tu dois être en train de te dire qu’on ne peut pas défiler avec les victimes et les bourreaux, qu’il faut choisir ! — Il est vrai qu’à tes yeux, des Musulmans qui demandent simplement à ne plus être la cible perpétuelle d’une passion collective haineuse à travers tout le pays, c’est déjà « le camp des bourreaux »… Pour toi, c’est « eux » contre « nous », et mort au réel si le réel n’entre pas dans cette dichotomie grossière et dans ta rhétorique de guerre civile. Les terroristes ont remporté cette victoire sur ta conscience.

Pour ma part, le 10 novembre, le 10 janvier, tout ça me semble tout un : je veux vivre dans un pays où les caricaturistes puissent caricaturer, les croyants assister à leur culte, sans que des meurtriers ne leur tirent dessus. Cela me paraît d’une simplicité enfantine, mais ces temps-ci, plus rien n’est simple, plus rien n’est enfantin. Le poison a tout envahi, le racisme a pris possession des lieux, le lepénisme est devenu le mètre étalon de la pensée dans le discours public, il a revendiqué pour lui le camp des victimes, attribué aux autres celui des bourreaux, et il vient exiger de ceux qui ne plient pas qu’ils rendent des comptes. « Le jour où le crime se pare des dépouilles de l’innocence, par un curieux renversement, c’est l’innocence qui est sommée de fournir ses justifications », écrivait Albert Camus.

Le tournant raciste décomplexé de la société française, c’est, en plus d’une injustice, une victoire que tu concèdes à ceux dont tu te prétends l’ennemi

Danièle Obono, Jean-Luc Mélenchon, Edwy Plenel, Rokhaya Diallo, et tant d’autres encore : nous voilà donc repeints en « lâches » ou en « complaisants » quand ce n’est pas carrément en « complices » des atrocités terroristes – de là à dire que, parce que nous ne pensons pas que la solution rationnelle au terrorisme soit d’organiser un grand jeu de suspicion nationale à l’égard des Musulmans, nous ayons nous-mêmes « armé le bras des tueurs », il n’y a plus qu’un pas, que Pascal Bruckner franchit gaiement en plein plateau de télévision.

Plus largement : du haro mis par le ministre de l’intérieur sur les rayons halal des supermarchés aux logorrhées délirantes de Jean Messiha, Elisabeth Lévy, Pascal Praud ou Nadine Morano qui appellent à la restauration des bagnes, l’abandon de « l’état de droit qui nous désarme » ou l’interdiction des prénoms à consonance étrangère, il apparaît clairement que, en cette période difficile, le camp de la raison et de la mesure, c’est le vôtre ! Il serait pénible de me lancer dans une recension des cimes d’aberrations racistes accumulées depuis Vendredi (et il se trouve que Télérama en a recensé quelques unes).

Mais on en est là : un assassinat terroriste a été commis contre un professeur qui enseignait la liberté, et la réaction dans tout le pays consiste, au lieu de camper solidement sur le droit et de combattre l’intégrisme et le terrorisme avec l’arsenal juridique qui le permet déjà, à perdre la raison, à renoncer aux libertés publiques, à envisager d’adopter des lois d’exception ou de modifier la Constitution pour n’avoir pas à être tenus par nos propres règles de droit et, partout, tout le temps, à jeter un soupçon général sur nos concitoyens musulmans.

Photo : via Info-Palestine.eu
2015 – Participants à la conférence contre l’islamophobie tenue à Saint-Denis, en région parisienne – Photo : via Info-Palestine.eu

De façon un peu égoïste, presque mesquine, je pourrais me dire – moi qui suis chrétien – que si je tolère que ce traitement puisse être réservé aux Musulmans de ce pays, alors je consens implicitement et en principe à ce qu’un jour, peut-être, me soit réservé le même sort en tant que Chrétien. Mais soyons sérieux : je sais très bien que moi, personne ne va m’embêter. Personne ne jettera sur moi le soupçon d’être un identitaire occidentaliste promoteur de l’Europe blanche et de la chrétienté. Personne ne me demandera de me désolidariser des Anders Breivik de ce monde pour faire la démonstration que je suis un bon républicain.

De façon moins mesquine, alors : nous sommes simplement en train de réserver à une fraction de la population un traitement injustifiable, de décréter sans cesse des règles ad hoc pour lui dénier ses libertés les plus légales, afin de suivre l’actualité de perpétuelles et oiseuses surenchères autoritaires. D’ores et déjà, lorsqu’il arrive que des élèves me le fassent remarquer tandis que je leur parle d’égalité de droit perché sur mon nuage de concepts, je n’ai rien à répondre, et j’ai honte. Et un jour, ce que je crois, c’est que notre pays se retournera tout entier sur cette période et qu’il aura honte.

Enfin, il y a ceci, et ceci, au fond, je suis sûr que tu le pressens : ce reflet que tu prétends combattre, tu le nourris. Qu’un intégriste ait, par un acte de terrorisme, le pouvoir de faire éclore des milliers de fascistes, les derniers jours l’auront tristement démontré. L’inverse – le pouvoir du fascisme à faire éclore des intégristes, donc – n’est sans doute que plus silencieusement, mais pas moins certainement vrai. Que crois-tu, au juste, qu’ils sont en train d’accumuler en eux, les gamins musulmans qui grandissent dans ce pays en entendant leur mère traitée comme une pestiférée quand elle les accompagne en sortie scolaire ? En voyant leur père suivi par les regards suspicieux des Gérald Darmanin et des Christophe Barbier du supermarché lorsqu’il passe par le rayon halal ? Quand ils entendent la quasi-totalité de la sphère politique utiliser le nom de leur religion comme insulte servant à disqualifier l’opposition de gauche radicale ? Que crois-tu que tout cela puisse faire grandir en eux sinon une colère sourde ? Moi, en tout cas, à la seule idée que, né d’une autre famille, j’aurais pu avoir à subir cela, je sens la colère sourde.

Quelqu’un qui a à vivre tout ça t’en parlerait sans doute mieux que moi. Une amie musulmane qui n’a jamais d’autres mots à publier que des mots empreints de bonté et de délicatesse, m’écrivait hier : « J’ai l’impression que depuis vendredi on me tient par la gorge. Je reconnais plus le monde qui m’entoure. J’ai envie de redevenir enfant. » Si cela, seulement, pouvait suffire à te donner une idée du mal que tu fais.

De petits séparatistes, c’est toi qui es en train d’en fabriquer, en ce moment-même, car ta rhétorique sépare, sans cesse. Ton ennemi juré, ton reflet, l’intégriste, ne rêve que de ça. Tu te crois inflexible, mais tu lui concèdes tout. Tu es en train de faire le travail pour lui. Tu instilles son poison. Ton poison. C’est le même. Et de ceux dont tu n’obtiendras pas la haine, tu gâches juste la vie.

Alors le lâche, vois-tu, c’est toi.

22 octobre 2020 – Le blog de Alexis DAYON