Ce qui importe, dans la logique de l’impunité, ce n’est pas la réalité, mais ce qui s’en dit

5 février 2026 - Vingt-et-un Palestiniens qui ont pu rentrer dans la bande de Gaza par le poste-frontière de Rafah retrouvent leurs familles à l'hôpital Nasser de Khan Younis, à Gaza - Photo : Abed Rahim Khatib / AA

Par Marie Schwab

L’occupant n’a pas tenu ses obligations durant la phase 1 – pourquoi, dès lors, décréter en fanfare le début de la phase 2 ? [1]

La réponse est simple : parce que ce qui importe, dans la logique de l’impunité et de la légitimation de l’injustifiable, ce n’est pas la réalité, mais ce qui s’en dit. Parce que ceux qui possèdent les avions de combat ne sauraient être liés à aucun engagement, ni soumis à aucune forme de droit.

« La Palestine révèle l’hypocrisie crasse de l’universalisme occidental », souligne la juriste Noura Erakat.

C’est ainsi que sans vergogne, un comité constitué d’un concentré de fascistes, despotes, racistes et criminels est appelé « conseil de paix » – « paix » s’entendant comme pacification, domination, oppression. La pax israelana, en quelque sorte, où il s’agit de superviser la sujétion des Palestiniens et de veiller au bon déroulement du vol de leurs terres.

Dans ce cadre, quoi de plus normal que d’appeler « reconstruction » la destruction d’une des dernières stations de pompage, et de dizaines de bâtiments par jour ?

L’occupant n’a pas à « autoriser » quoi que ce soit

Dans ce même récit, à présent l’occupant « ouvre » Rafah et « autorise » 5, 15 ou 50 Palestiniens à rentrer ou sortir de Gaza chaque jour – quand en réalité, en imposant un siège total, illégal et génocidaire, Israël interdit de franchir le point de passage à 150 000 Palestiniens impatients de retourner chez eux et à 22 000 patients en attente de traitement vital à l’étranger – plus de 1250 patients palestiniens étant morts en attente d’évacuation.

Or l’occupant n’a pas à autoriser ou interdire quoi que ce soit ni qui que ce soit. Au regard du droit, la seule chose qui revienne à Israël en Palestine, c’est le retrait, l’évacuation : son propre démantèlement.

« Israël sait pertinemment, ainsi que tout un chacun, que tous les Palestiniens se trouvant hors de Gaza voudront revenir, alors que ceux qui voudront partir seront très peu nombreux », expose depuis Gaza le journaliste Motasem Dalloul.

En témoigne Huda, une vieille femme qui vient de retrouver sa terre après avoir été soignée en Egypte : « Rien n’est comparable à notre terre. Peu importe combien l’exil est confortable, stable, sûr ; être sur notre terre, c’est ce qu’il y a de plus beau au monde. Nous sommes nés à Gaza. Tout ici est béni. Nous ne partirons pas. Nous ferons tout pour vivre, mourir et être enterrés sur notre terre. »

Depuis octobre, Qusai ne cesse d’espérer jour après jour le retour de son père : « Maman est morte et papa n’a pas pu lui dire adieu, mon frère est mort et papa n’a pas pu l’embrasser, nous voulons juste retrouver papa, c’est plus important que tout. » (6) Mais l’occupant a décidé que Rafah, lieu de passage séculaire, resterait avant tout une zone de domination et de contrôle, et le père de Qusai reste coincé en Egypte.

« Un cessez-le-feu se traduit par l’atténuation de la pression sur la poitrine »

Dans le même temps, alors qu’il était sensé évacuer, l’occupant ne cesse de faire reculer la « ligne jaune », acculant les Palestiniens sur 40 % du camp de concentration de Gaza.
« C’est cette ligne qui détermine quelles rues sont interdites et à quel moment il faut courir. Elle façonne le quotidien. (…) C’est elle qui dicte dans quelle direction chercher un abri quand le ciel se remplit de drones. Mais une rue ‘sûre’ un jour peut devenir interdite pendant la nuit », écrit Hani Mahmoud.

A Gaza, c’est toute une société qui a été réduite en cendres et poussière. Dans chaque famille il y a un tué, un blessé, un disparu – enfoui quelque part sous 60 millions de tonnes de décombres.

Mahmoud exhume la minuscule omoplate de sa fille, assassinée par les bombes israéliennes trois jours après sa naissance. Tout le jour, il passe au tamis la poussière de gravats de sa maison, à la recherche des restes de sa femme et de leurs enfants. Mahmoud n’aura jamais la chance de voir grandir ses six enfants.

Hamza, 5 mois, n’a jamais connu le bonheur d’un câlin avec ses parents, assassinés juste avant sa naissance. En mars 2024, Diana et Omar ont perdu tous leurs enfants – Dima, Anas, Mohammed. Ils ont eu envie de donner une nouvelle chance à la vie : Hamza est né en septembre 2025. Hamza fait partie des 6000 uniques survivants de leur famille.

Le jeu favori de Perla, 3 ans, c’est de faire un massage cardiaque à son ours, de le recouvrir d’un drap blanc et de l’embrasser en pleurant.

Les parents aimeraient avoir la certitude que leurs enfants ont survécu au génocide, pour toujours.

« Ce qui continue de préoccuper les parents, c’est où faire dormir les enfants », rapporte Hani Mahmoud. « Les secouristes continuent d’établir leur route non en fonction de l’urgence mais des trajets qui paraissent le moins risqué. Les familles se réveillent toujours en sursaut la nuit pour écouter si le danger approche. (…) Un cessez-le-feu ne se décrète pas. Il se traduit par le silence, l’atténuation de la pression sur la poitrine, les nuits qui ne finissent pas dans la secousse d’une bombe. (…) Les gens ont besoin de le sentir dans leur vie quotidienne : moins d’enterrements, des hôpitaux opérationnels, des routes qui ne sont pas des pièges, des journées où la peur n’est pas constamment présente. »

Falsification et manipulation

Pour les Palestiniens de Gaza, cessez-le-feu, phase 1 et phase 2 ne sont que des mots sur un papier qui ne les concerne pas, mais qui suffisent à faire sombrer Gaza dans l’oubli.

La falsification et la manipulation jalonnent l’histoire de l’État d’Israël, tout comme les opérations sous fausse bannière. [2] En 1948, la proclamation d’un Etat colonial fondé sur le nettoyage ethnique et le vol des terres palestiniennes est appelée « Indépendance ».
Pour effacer les traces des 500 villages palestiniens rasés, l’occupant plante des forêts artificielles d’essences invasives, et choisit d’ériger le mémorial de l’Holocauste sur les cendres de Deir Yassin.

Plus récemment, à Silwan, là où subsistent les vestiges de palais omeyyades, l’occupant démolit des quartiers entiers, au prétexte de fouilles pour établir que là s’étalaient les jardins d’un roi il y a 3000 ans.

Autour du site de la mosquée al-Aqsa, l’État sioniste contrefait pour 200 millions de dollars des cimetières juifs anciens factices.

Des morts fantômes juifs ont droit à des sépultures à Jérusalem, tandis que depuis plus de deux ans, l’occupant s’acharne à faire disparaître les cimetières centenaires de Gaza, profane les tombes des martyrs, charrie les corps palestiniens dans des charniers et restitue dans des caisses des fragments de corps palestiniens suppliciés.

« Nous devons nous emparer du récit »

Près de 100 Palestiniens ont été assassinés à Gaza en cette semaine de cessez-le-feu.

En Cisjordanie, les Palestiniens vivent coincés entre les colonies, les murs et les barrages militaires. L’occupant transforme à coups de bulldozer les allées étroites des camps de réfugiés en boulevards pour tanks, expulse et démolit. Il n’y a plus un seul village bédouin entre Jéricho et Ramallah.

Qui peut décemment attendre des Palestiniens qu’ils désarment pour être parqués dans des camps de concentration biométriques, privés du droit reconstruire leurs villes à leur idée et de choisir leurs représentants ? Qui peut sincèrement attendre d’un peuple qu’il accepte d’enterrer tous les jours ses enfants ? Qu’il accepte sans résister de se faire bombarder, affamer, à la merci d’une armée de psychopathes abandonnée à sa folie ? Qu’il se soumette longtemps à un cessez-le-feu respecté d’eux seuls ?

« Notre discours est toujours défensif car nous restons piégés dans le récit médiatique occidental dominant, lui-même dominé par le narratif sioniste », explique Ramzy Baroud. « Nous devons sortir de ce narratif. Il ne s’agit pas d’insister sur le fait que nous avons le droit de résister. Nous devons aller plus loin. Dire : nous résistons. Nous nous défendons (…) Ainsi nous désarmons la hasbara qui essaie de faire croire que le Hamas est le problème. (…) Personne, d’un point de vue moral, n’a le droit de nous dire comment nous défendre. Pour notre mère, notre père, notre enfant, nous faisons ce que nous devons faire. Que ce soit avec les socialistes, avec le Hamas, nous défendons notre famille. Nous devons nous emparer du récit, ne pas les laisser nous acculer [dans la défensive et la justification]. A nous d’avoir ce courage maintenant, sinon nous n’avons plus qu’à attendre le prochain génocide. » (13)

Notes :

[1] Durant la phase 1, en violation des termes de l’accord, l’occupant a continué à bloquer l’entrée d’aide et de matériel ; il n’a pas retiré ses troupes ; il a maintenu le point de passage de Rafah fermé, et il a ouvert le feu à plus de 1450 reprises, assassinant des centaines de Palestiniens.
[2] Attentat du King David Hotel, le QG des autorités mandataires britanniques à Jérusalem, en 1946, par les explosifs des miliciens de l’Irgun, déguisés en Palestiniens. Attentats de Bagdad par le Mossad et des groupes sionistes irakiens en 1950-1951, notamment contre la grande synagogue, visant à encourager l’émigration juive (opération Ezra et Nehemiah). Puis, en 1954, attentats au Caire et à Alexandrie organisés par l’agence de renseignements israélienne Aman et menés par l’unité 131, ayant pour but de faire accuser les Frères musulmans et les communistes égyptiens. Le torpillage de l’USS Liberty par l’armée israélienne en 1967 est un autre exemple de manipulation et visait également à faire accuser l’Egypte.

7 février 2026 – Transmis par l’auteure

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