Le kidnapping de Nicolás Maduro, le président élu du Vénézuéla, et de son épouse Cilia Flores dans la nuit du 2 au 3 janvier 2026 à Caracas, illustre dramatiquement la « politique » de gangsters appliquée par l'impérialisme US, et laissée sans réaction - si ce n'est des approbations - des prétendues « démocraties » occidentales. Cilia Flores, élue au parlement, a été brutalisée et même blessée lors de lenlèvement violent qui a également vu l'assassinat par les US d'une centaine de personnes - Photo : via Prensa Latina
Par Richard Falk
Cette intervention montre comment la géopolitique des grandes puissances a vidé de sa substance le système de la Charte des Nations unies.
Il faut comprendre l’attaque du Vénézuéla non pas simplement comme une utilisation illégale de la force, mais comme faisant partie d’une évolution plus large vers une géopolitique nihiliste dans laquelle le droit international est ouvertement subordonné à une gestion impériale de la sécurité mondiale.
Ce n’est pas uniquement la souveraineté du Vénézuéla qui est en jeu, mais l’effondrement de ce qui reste de confiance en la capacité du système des Nations Unies, et plus particulièrement des membres permanents du Conseil de Sécurité, à réfréner les agressions, à empêcher le génocide, ou à faire respecter les règles essentielles qu’ils prétendent défendre.
L’intervention militaire, ses retombés politiques, et le discours des dirigeants états-uniens qui l’accompagne révèlent un système où la légalité est invoquée de manière sélective, ou le droit de véto fait office de responsabilité, et la coercition remplace le consentement.
Le Vénézuéla devient ainsi à la fois une étude de cas et un avertissement : non de l’échec du droit international en tant que tel, mais de sa marginalisation par les états qui ont la charge de gérer la sécurité mondiale.
Du point de vue du droit international, cette action constitue un recours grossier, éhonté, illégal et non provoqué à un acte d’agression, violant ouvertement la règle centrale de la Charte des Nations Unies, Article 2 (4) qui stipule : « Les Membres de l’Organisation s’abstiennent, dans leurs relations internationales, de recourir à la menace ou à l’emploi de la force, soit contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État. »
Le Venezuela, la Palestine et la mort du droit international
La seule exception à cette interdiction est énoncée dans l’article 51 : « Aucune disposition de la présente Charte ne porte atteinte au droit naturel de légitime défense, individuelle ou collective, dans le cas où un Membre des Nations Unies est l’objet d’une agression armée. »
Cette violation flagrante de la souveraineté territoriale et de l’indépendance politique du Vénézuéla survient après des années de sanctions américaines, des semaines de menaces explicites, et de récentes attaques mortelles contre des navires transportant prétendument de la drogue, ainsi que la saisie de pétroliers transportant du pétrole vénézuélien.
La gravité de cette action unilatérale a encore été accentuée par la capture du chef d’état vénézuélien, Nicolas Maduro et de son épouse, Cilia Flores, par les Forces Spéciales états-uniennes, prétendument guidées par la CIA, pour répondre d’accusations de « narcoterrorisme » devant un tribunal fédérale états-unien, en violation manifeste de l’immunité souveraine.
Cette posture impériale, faisant ouvertement fi de l’immunité de dirigeants étrangers, fut soulignée par l’intention déclarée du président Trump de diriger la politique vénézuélienne pendant une durée indéterminée, ostensiblement jusqu’à ce que le pays soit suffisamment « stabilisé » pour que la production pétrolière puisse reprendre sous l’égide de grandes compagnies états-uniennes dont Chevron, Exxon Mobil and ConocoPhillips.
Quand on lui a demandé qui est responsable de la gouvernance du Vénézuéla, Trump a répondu agacé, « C’est nous. »
Les enjeux politiques de ce renversement drastique de la « politique de bon voisinage » des EU, associée à la diplomatie latino-américaine depuis 1933 et la présidence de Franklin D Roosevelt, sont bien plus grands qu’il n’y parait même pour l’observateur le plus perspicace. Ces relations de coopération ont, bien sûr, été bafouées à maintes reprises après la révolution menée par Castro à Cuba et la victoire électorale de Salvador Allende au Chili.
La plupart des observateurs avertis ont supposé que l’attaque du Vénézuéla avait pour objectif un changement de régime, pour y installer Maria Corina Machado, ardente partisane de l’intervention des EU, dirigeante de longue date de l’opposition anti-Maduro, et lauréate du prix Nobel de la Paix 2025, qui dans son discours d’acceptation a fait un éloge dithyrambique de Trump disant que c’était lui qui le méritait davantage.
L’évènement le plus inattendu de l’intervention a été la mise à l’écart de Machado, et l’installation de la vice-présidente Delcy Rodriguez à la présidence du Vénézuéla.
Washington s’est déclaré confiant que Mme Rodriguez coopérerait avec les intérêts états-uniens, notamment en ce qui concerne le pétrole vénézuélien et autres ressources, et qu’elle rétablirait la stabilité en termes compatibles avec les priorités états-uniennes. Trump est allé jusqu’à déclarer que si Machado avait décliné le prix Nobel au motif qu’il le méritait, elle serait alors devenue présidente du Vénézuéla.
Une explication bien plus plausible est que Machado ne bénéficiait pas d’un soutien suffisant de la population pour stabiliser le pays, alors que Rodriguez semblait disposée à satisfaire les exigences états-uniennes, notamment celles relatives au contrôle sur la richesse en ressources du Vénézuéla, tout en jouissant d’un plus grand soutien populaire.
Le discours « prodémocratie » d’avant l’attaque, promu par la propagande étatique états-unienne a bénéficié d’une crédibilité limitée grâce à cette continuité à la tête du pays plutôt qu’une marche d’entrée symbolique dans Caracas aux côtés de Machado pour présider à son inauguration en tant que nouvelle dirigeante fantoche du Vénézuéla.
Toutefois, après leur rencontre avec Trump le 9 janvier, les dirigeants des grandes sociétés pétrolières états-uniennes, largement considérées comme les principales bénéficiaires de l’intervention, ont exprimé des réserves quant à la reprise des opérations, en raison de craintes concernant l’instabilité suscitée par la prise de contrôle états-unienne.
Clarification des relations entre le droit international et la sécurité mondiale
Cette opération militaire au Vénézuéla, couplée à ses retombées politiques, viole de façon claire le droit international régissant l’usage de la force tel que codifié de manière qui fait autorité dans la Charte de l’ONU.
Pourtant, cette affirmation en apparence simple, n‘est pas dénuée d’ambiguïté. La conception institutionnelle de la charte privilégie les cinq puissances victorieuses de la deuxième guerre mondiale, leur accordant la qualité de membres permanents du Conseil de Sécurité et un droit de véto sans restriction.
Dans les faits, la responsabilité de gérer la sécurité mondiale a été délibérément confiée à ces états, qui sont également devenus les premières puissances détentrices de l’arme nucléaire, donnant le pouvoir à n’importe laquelle d’entre elles de bloquer le Conseil de Sécurité même s’il bénéficie une majorité de 14 contre 1.
Le Conseil de Sécurité est le seul organe politique de l’ONU qui est habilité à émettre des décisions contraignantes, la Cour Internationale de Justice mise à part (CIJ).
Toutefois, la CIJ fonctionne sous juridiction volontaire, étant donné que les états peuvent refuser leur consentement à ce qui est connu sous le nom de « juridiction obligatoire ». En conséquence de quoi, la gestion de la sécurité mondiale est en pratique laissée à la discrétion des cinq permanents, généralement dominés par les États- Unis ou paralysés par les vétos.
Ainsi, il faudrait voir l’opération vénézuélienne moins comme le signe de l’effondrement du droit international que comme l’expression d’une gestion géopolitique nihiliste.
Dans ce cas, le remède approprié ne consiste pas simplement à renforcer le droit international, mais à retirer aux acteurs géopolitiques le rôle de garant de la sécurité mondiale qu’ils se sont auto-attribué.
L’agression russe contre l’Ukraine en 2022 peut être considérée de la même manière : un échec géopolitique, façonné par des provocations irresponsables de l’OTAN, aboutissant à la violation flagrante et provoquée de l’Article 2(4) par la Russie elle-même.
L’opération vénézuélienne érode encore davantage ce qui reste de confiance en la capacité des Cinq états permanents, et en particulier des États-Unis de Trump, à gérer la paix, la sécurité ou la prévention de génocide.
Elle renforce donc la nécessité d’envisager d’autres structures soit en réduisant le droit de véto, soit en transférant la gestion de la sécurité au-delà de l’ONU à des dispositifs anti-hégémoniques, incluant les BRICS, l’initiative chinoise « Belt & Road » (les nouvelles routes de la soie), et les cadres de développement émergents Sud-Sud.
Il faut néanmoins réaffirmer que le droit international reste indispensable et efficace dans la plupart des zones d’interaction transfrontalière. Dans des domaines tels que l’immunité diplomatique, la sécurité aérienne et maritime, le tourisme et les communications, les normes légales et négociées sont généralement respectées et les différents résolus pacifiquement.
Le droit international fonctionne lorsque la réciprocité fonctionne, mais n’a jamais freiné l’ambition des grandes puissances dans le domaine de la sécurité mondiale où l’asymétrie du pouvoir coercitif domine.
La stratégie de sécurité nationale EU de 2025 : une géopolitique nihiliste
Pour comprendre la place qu’occupe le Vénézuéla dans la vision du monde de Trump, il est essentiel d’examiner la Stratégie de Sécurité Nationale des États-Unis, publiée en novembre 2025. La lettre d’accompagnement de Trump est imprégnée de narcissisme et de mépris pour l’internationalisme, y compris le droit international, les institutions multilatérales, et l’ONU.
Il y proclame : « l’Amérique est de nouveau forte et respectée – et grâce à cela, nous ramenons la paix partout dans le monde. »
Un tel discours, de nature pathologique chez n’importe quel individu ordinaire, est alarmant lorsqu’il est tenu par un dirigeant qui contrôle l’utilisation d’armes nucléaires. Trump conclut en promettant de rendre l’Amérique « plus sure, plus riche, plus libre, plus grande, et plus puissante qu’elle ne l’a jamais été ».
La NSS (SSN en français) invoque de manière répétée la « prééminence », comme objectif central de la politique étrangère états-unienne à poursuivre par tous les moyens nécessaires.
L’intervention au Vénézuéla apparait comme la suite de la complicité des États-Unis dans le génocide perpétré par Israël à Gaza, et un possible prélude à de futurs projets, dont la prise de contrôle du Groenland et la reprise des menaces contre l’Iran.
Toutefois, le document se concentre principalement sur l’Amérique Latine, au travers d’une reprise de la Doctrine Monroe, renforcée par le corollaire explicitement nommé « Corollaire Trump » familièrement surnommée la « Doctrine Donroe ».
Ce virage hémisphérique abandonne l’ambition post-guerre froide de domination du globe par les États-Unis poursuivie par Obama et Biden dont les entreprises ratées d’édification d’un état en Libye, en Irak, et en Afghanistan ont englouti d’énormes ressources.
Au contraire, il donne la priorité à l’extraction de ressources, à l’accès au pétrole, aux terres rares et aux minéraux qui se traduira par de gigantesques profits pour les sociétés états-uniennes, tout en marginalisant l’OTAN et en abandonnant le multilatéralisme, sous-tendant le retrait récent des EU de 66 entités institutionnelles distinctes, dont le traité sur le changement climatique.
Le Vénézuéla, avec ses vastes réserves de pétrole, sa situation géographique stratégique et un gouvernement populiste autoritaire, a fourni un terrain d’essai idéal – et a fort à propos détourné l’attention des relations personnelles de Trump avec Jeffrey Epstein.
Concrètement, l’intervention tient davantage à un coup d’état qu’à un changement de régime, assorti de l’exigence explicite pour la nouvelle direction de prendre ses ordres auprès de Washington, comme prix à payer pour sa survie politique.
Trump et son secrétaire d’état, exilé cubain, Marco Rubio ont ouvertement fait le lien entre le Vénézuéla et de futures tentatives de changement de régime en Colombie et à Cuba, Trump proférant une grossière menace à l’encontre du président colombien Gustavo Petro, tandis que les forces états-uniennes auraient tué 32 membres de la garde présidentielle de Maduro.
Implications
Il demeure incertain si le gouvernement de Delcy Rodriguez négociera un arrangement qui préservera une souveraineté formelle tout en abandonnant le contrôle réel. Une telle issue marquerait l’adoption de la diplomatie canonnière de l’ère digitale, revenant sur le principe onusien de la Souveraineté permanente sur les ressources naturelles, et rétablissant un ordre hémisphérique hiérarchique.
Cette perspective envisage même la subordination de la souveraineté canadienne aux préférences économiques et politiques de Washington.
Les réactions internationales à l’assaut contre le Vénézuéla ont été feutrées, reflétant la peur, la confusion voire une perception de futilité.
Pendant ce temps, la rivalité géopolitique s’intensifie, notamment avec la Russie et la Chine, faisant planer la menace d’une nouvelle guerre froide ou d’un conflit nucléaire.
La NSS, en faisant référence à maintes reprises à « notre hémisphère » exprime clairement que la prééminence états-unienne exclut nécessairement de la région toute puissance extra-hémisphérique.
L’épisode vénézuélien est ainsi l’illustration d’une stratégie plus large : le rejet du droit international, la marginalisation de l’ONU, et l’affirmation unilatérale de la domination états-unienne dans l’hémisphère occidental, assortie de la possibilité d’interventions presque partout sur la planète, avec pour cibles dans l’immédiat le Groënland et l’Iran.
Auteur : Richard Falk
* Richard Falk est professeur émérite, détenteur de la chaire Albert G Milbank de droit international à l’université de Princeton et chercheur à Orfalea Center of Global Studies.Il a aussi été rapporteur spécial des Nations Unies pour les droits de l’homme palestiniens. Pour consulter son blog et son compte Twitter
21 janvier 2026- Al Jazeera – Traduction: Chronique de Palestine – MJB

Soyez le premier à commenter