Abbas privilégie la soumission aux États-Unis à l’unité des Palestiniens

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Octobre 2015 - Les sbires de l’Autorité de Ramallah répriment une manifestation - Photo : archives Info-Palestine.eu

Par Ramzy Baroud

Personne ne semblait aussi enthousiaste à l’idée de voir Joe Biden devenir le prochain président des États-Unis que le « président » de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas.

Alors que tout semblait perdu, et qu’Abbas était désespérément en quête de pertinence politique et d’argent, Biden est arrivé comme un chevalier sur son cheval blanc et a emporté le dirigeant palestinien en lieu sûr…

Abbas a été l’un des premiers à féliciter le président démocrate élu pour sa victoire. Alors que le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, retardait sa déclaration de félicitations dans l’espoir que Donald Trump puisse finalement inverser les résultats, Abbas n’a pas tergiversé. Compte tenu de l’humiliation que l’Autorité palestinienne a subie sous les coups l’administration Trump, Abbas n’avait rien à perdre. Pour lui, Biden, malgré son attachement viscéral à Israël, représentait une lueur d’espoir.

Mais la roue de l’histoire peut-elle être inversée ? Bien que l’administration Biden a clairement indiqué qu’elle ne reviendrait sur aucune des mesures pro-israéliennes prises par l’administration sortante, Abbas reste convaincu que, au moins, le tristement célèbre « processus de paix » pourrait être remis sur pied.

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Cela peut sembler une tâche impossible, car comment un « processus de paix » peut-il apporter la paix si toutes les éléments d’une paix dans la justice ont déjà été effacés ?

Une trahison pure et simple

Il est évident qu’il ne peut y avoir de paix réelle si le gouvernement américain maintient sa décision de considérer Jérusalem comme la capitale « éternelle » d’Israël. Il ne peut y avoir de paix si les États-Unis continuent de financer les colonies juives illégales, de financer l’apartheid israélien, de nier les droits des réfugiés palestiniens, de fermer les yeux sur l’annexion de facto en cours en Palestine occupée, et de désigner le plateau du Golan syrien illégalement occupé comme faisant partie d’Israël.

Et tout cela devant rester inchangé, même sous l’administration Biden.

Il est très peu probable que le « processus de paix » puisse mener à une paix juste et durable à l’avenir, alors qu’il a déjà échoué au cours des 30 dernières années.

Pourtant, malgré les nombreuses leçons du passé, Abbas a décidé, une fois de plus, de jouer avec le destin de son peuple et de mettre en péril sa lutte pour la liberté et une paix juste.

Non seulement Abbas mène une campagne impliquant les pays arabes, à savoir la Jordanie et l’Égypte, pour relancer le dit « processus de paix », mais il revient également sur toutes ses promesses et décisions d’annuler les accords d’Oslo et de mettre fin à la « coordination de la sécurité » avec Israël.

Ce faisant, Abbas a trahi les pourparlers d’unité nationale entre son parti, le Fatah, et le Hamas.

Les discussions pour l’unité entre les groupes palestiniens rivaux avaient semblé prendre une tournure encourageante en juillet dernier, lorsque les principaux partis politiques palestiniens avaient publié une déclaration commune annonçant leur intention de faire échouer « l’accord du siècle » de Trump. Le vocabulaire utilisé dans cette déclaration rappelait le discours révolutionnaire qui était celui de ces groupes durant la Première et la Deuxième Intifada (les soulèvements), marquant un retour du Fatah aux priorités nationales et l’éloignant du discours politique « modéré » du « processus de paix » parrainé par les États-Unis.

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Même ceux qui étaient lassés et cyniques face aux manigances d’Abbas et des groupes palestiniens se demandaient si cette fois-ci, ce ne serait pas différent… Si les Palestiniens s’accorderaient enfin sur un ensemble de principes par lesquels ils pourraient exprimer et fédérer leur lutte pour la liberté.

De façon paradoxale, le mandat de quatre ans de Trump à la Maison Blanche est la meilleure chose qui soit arrivée à la lutte nationale palestinienne. L’administration Trump s’est avérée être un rappel brutal et indiscutable que les États-Unis ne sont pas – et n’ont jamais été – « un honnête courtier pour la paix » et que les Palestiniens ne peuvent pas fixer leur programme politique en satisfaisant les exigences israélo-américaines dans le but d’obtenir une validation politique et un soutien financier.

En coupant son financement de l’Autorité palestinienne en août 2018, suivi par la fermeture de la mission palestinienne à Washington DC, Trump a libéré les Palestiniens des affres d’une situation politique impossible. Privés de la carotte américaine, les dirigeants palestiniens ont eu la rare opportunité de réorienter la politique palestinienne au profit du peuple palestinien.

Retour à la case départ

Mais ces efforts ont été de courte durée. Après de multiples réunions et vidéoconférences entre le Fatah, le Hamas et d’autres délégations représentant les groupes palestiniens, Abbas a déclaré, le 17 novembre, la reprise de la « coordination de la sécurité » entre son administration et Israël. Cela a été suivi par l’annonce israélienne du 2 décembre, de libérer plus d’un milliard de dollars de fonds palestiniens qui étaient illégalement détenus par Israël comme outil de pression politique.

Cela ramène l’unité palestinienne à la case départ. À ce stade, Abbas estime les pourparlers d’unité avec ses rivaux palestiniens tout à fait inutiles. Comme le Fatah domine l’Autorité palestinienne, l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et le Conseil national palestinien (CNP), concéder le moindre terrain ou partager la direction avec d’autres factions palestiniennes semble aller à l’encontre du but recherché.

Maintenant qu’Abbas est rassuré sur le fait que l’administration Biden l’affublera, une fois de plus, du titre de « partenaire de paix » – allié des États-Unis et « modéré » – le « dirigeant » palestinien ne juge plus nécessaire de solliciter l’approbation des Palestiniens.

Comme il n’y a pas de juste milieu entre le fait de répondre aux exigences américaines et israéliennes, et celui de défendre un programme national palestinien, le chef palestinien a opté pour le premier et, sans hésitation, a abandonné le second.

S’il est vrai que Biden ne satisfera aucune des demandes du peuple palestinien et ne reviendra sur aucune des initiatives de son prédécesseur, Abbas peut toujours bénéficier de ce qu’il considère comme un changement fondamental dans la politique étrangère américaine – non pas en faveur de la cause palestinienne mais en faveur de la cause d’Abbas, un chef sans mandat électoral dont la plus grande réalisation a été de maintenir le statu quo imposé par les États-Unis et de garder le peuple palestinien sous contrôle aussi longtemps que possible.

Bien que le « processus de paix » ait été déclaré « mort » à de multiples reprises, Abbas tente désespérément de le relancer, non pas parce qu’il imagine – comme tout autre Palestinien doué de raison – que la paix est proche, mais en raison de la relation existentielle entre l’AP et ce projet politique soutenu par les États-Unis.

Alors que la plupart des Palestiniens n’ont rien gagné de tout cela, quelques-uns d’entre eux ont accumulé une richesse, un pouvoir et un prestige énormes. Pour cette clique, c’est la seule cause pour laquelle il vaut la peine de se battre.

Ramzy Baroud * Ramzy Baroud est journaliste, auteur et rédacteur en chef de Palestine Chronicle. Son dernier livre est «These Chains Will Be Broken: Palestinian Stories of Struggle and Defiance in Israeli Prisons» (Pluto Press). Baroud a un doctorat en études de la Palestine de l’Université d’Exeter et est chercheur associé au Centre Orfalea d’études mondiales et internationales, Université de Californie. Visitez son site web: www.ramzybaroud.net.

9 décembre 2020 – RamzyBaroud.net – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah